Chers politiciens, oubliez la polarisation, même si elle vous aide aux élections !

La vulgarité d’une poignée d’agents de police anversois n’est que la partie émergée d’un iceberg de polarisation, de haine réciproque et de préjugés. Trop de politiciens jouent la carte du clivage entre “nous” et les “autres” pour des motifs électoraux et finissent par accentuer la polarisation de la société. Ce à quoi elle aspire aujourd’hui, c’est à des dirigeants qui osent rassembler.

  • CC Misha Dontsov (CC BY 2.0) CC Misha Dontsov (CC BY 2.0)
  • Merkel verse rarement dans le clivage "nous" - "les autres"
  • Herman Van Rompuy : les politiciens doivent réfléchir davantage à l’influence de leurs paroles

John Vandaele

MO*redactie
Globalisering & wereldpolitiek, Oost-Azië, Centraal-Afrika
23 Mars 2017

Non, le vocabulaire employé par les agents de polices anversois pour décrire leurs “proies” – comprenez étrangers, musulmans, détenus, etc. – ne m’a pas étonné. Il correspond tout à fait au jargon que j’avais découvert lors de la rédaction d’un article paru en 2012 chez MO*. À l’époque, des victimes de violence policière avaient rapporté les mêmes écarts de langage.

‘Sale pute’, coups de pied et crachats dirigés contre une anthropologue (étrangère) appréhendée ; elle passa treize heures menottée à un radiateur. ‘Dis que t’es un singe, ou on tapera plus fort’, contre un animateur d’origine marocaine. Ou encore : ‘Bougnoule, si ça ne te plaît pas, ici, t’as qu’à aller faire chier dans ton pays. Mets une ceinture et va te faire sauter d’où tu viens.’

Quand ils chattent, ces agents emploient les mêmes insultes que celles qu’ils destinent aux victimes impuissantes de leurs violences. Les cas alors exposés concernaient des agents ayant le contrôle d’un seul détenu – et non de débordements lors de manifestations turbulentes. Ce langage n’est donc pas si innocent, mais bien associé à un comportement.

Le langage utilisé dans ce groupe correspond à celui associé aux actes de violence

Quoi qu’il en soit, le vocabulaire des agents de police anversois glace le sang. Imaginez un instant vous retrouver entre les mains de ces hommes. Vous sentiriez-vous “en sécurité”, en sachant le mal qui empoisonne leurs pensées ? Imaginez-vous dans la peau d’un étranger devant se défendre face à ce groupe.

Hier, le silence du Schoon verdiep (le bureau du bourgmestre anversois) me stupéfia. Le bourgmestre d’Anvers, lui qui se mêle si volontiers des polémiques en tout genre, ne trouvait-il donc pas nécessaire de condamner les paroles des agents de police de la ville ?

Cercle vicieux de déshumanisation

Je ne suis pas enclin à l’emploi de grands mots ; toutefois, je pense que nous sommes sur une pente glissante, qui mènera à la déshumanisation d’un groupe entier de la population, à commencer par les musulmans. Le langage en est le premier signe annonciateur. Ce n’est pas nouveau. Le problème remonte à l’une ou l’autre des années 2000. Je faisais mes courses chez un maraîcher quand j’ai entendu Wim Van Rooy (philosophe et auteur flamand) parler de l’islam et des musulmans. Le ton de la discussion rappelait irrésistiblement les propos tenus sur les juifs dans les années 1930.

Depuis, ce discours s’est amplifié jusqu’à devenir une océan bouillonnant de venin et de haine, alimenté par le clivage entre “nous” et les “autres”. Sur ce point, opinions publique et politique donnent dans l’escalade et entraînent un cercle vicieux.

Chaque politicien qui justifie cette bassesse en porte la responsabilité

Les politiciens ayant conscience qu’alimenter ce clivage rapporte des voix, ils s’évertuent à le renforcer. S’obligeant dès lors à devoir insister de plus belle au scrutin suivant. Et cætera, et cætera. L’Allemagne, tirant des leçons de son passé, semble mieux résister à cette tendance. Merkel ne surfe que rarement sur cette vague. Avec raison.

La pratique paraît innocente – une simple manœuvre pour récolter des voix – mais chaque politicien qui justifie cette bassesse en alimentant la crue, subtilement ou non, en porte la responsabilité. Ce génie, il vaut mieux ne pas le libérer de sa lampe.

Le poids des mots

Revenons à un article publié un jour par Herman Van Rompuy (CD&V), l’ancien Premier ministre et président du Conseil européen, dans le Knack. Il y critiquait vivement Donald Trump : ‘Les politiciens ne prennent pas assez conscience de l’influence qu’ils peuvent avoir sur l’opinion publique. Quand ils profèrent des propos insultants, les politiciens au pouvoir réveillent des sentiments dormants dans de nombreux esprits et les légitiment.’

Herman Van Rompuy : les politiciens doivent réfléchir davantage à l’influence de leurs paroles

Van Rompuy : ‘Avec leurs paroles, les politiciens au pouvoir réveillent des sentiments dormants dans de nombreux esprits’

Il a raison, mais le problème dépasse la question stylistique ; dans la situation actuelle, confirmer des préjugés ou les suggérer, pour des raisons souvent d’ordre électoral, sont deux tactiques préoccupantes car elles alimentent toutes deux la spirale de la polarisation de la société. Un regard en arrière nous apprend que ses conséquences sont imprévisibles.

Quand un ministre insinue que les parents d’origine étrangère doivent être plus présents lors des réunions de parents, il consolide le clivage de la population. En effet, beaucoup de parents belges n’y participent pas non plus. Lorsqu’un secrétaire d’État déclare que Médecins sans frontières doit laisser des migrants se noyer pour éviter qu’à long terme, d’autres ne se noient … il ne fait pas preuve d’un grand respect envers ces naufragés.

En réalité, nous savons très bien qui joue cette corde. Les autres n’ont qu’à s’adapter ou aller voir ailleurs. Mark Rutte qui éructe ‘Dégagez’, Gwendolyn Rutten qui lui donne raison, Sarah Smeyers qui prend la température de l’opinion en proposant un test de citoyenneté pour les majeurs dont l’un des parents n’est pas belge, Bart De Wever qui parle ‘des’ Berbères … Tous tentent de pêcher des voix. Dommage qu’ils ne voient pas plus loin que les prochaines élections.

Les “autres” n’existent pas

La capacité que nous avons à séparer et à appréhender la société en termes de “nous” et les “autres” est grande. À la base, les humains – aveugles quand ils le veulent – cherchent à se blottir près d’un Nous chaleureux, bon, et à s’opposer agressivement aux Autres, ces mauvais. Aujourd’hui, les Autres sont souvent les musulmans/les étrangers.

Évidemment, ces effroyables attentats ont été commis par des gens revendiquant l’islam. Ils fournirent au clivage de la société une excuse idéale pour s’accuentuer. Mais cette faille qui s’élargit entre les citoyens est précisément le but poursuivi par ces terroristes. C’est pourquoi nous devons nous accrocher à tous les autres éléments qui réfutent ces préjugés simplistes.

Comme l’Islam éclairé d’Avicenne et d’Averroès, qui nous ont fait redécouvrir les philosophes grecs. Et s’il faut parler des liens entre religion et violence, comme l’avance le théologien Jonas Slaats dans son dernier ouvrage, Fastfood fatwa’s, l’islam est plutôt faible en la matière. Plus de vies ont succombés aux dérives chrétiennes qu’à celles de l’islam, surtout si on comptabilise les deux guerres mondiales. Si vous les classez dans la catégorie athéiste, alors, elles arrivent en première place.

‘Une lecture littérale du Coran incite à la non-violence et au pardon’

Un livre comme la Bible ou le Coran permet beaucoup d’interprétations, mais ‘une lecture littérale du Coran incite à la non-violence et au pardon. Le Coran est très littéral sur ce plan’, déclare Jonas Slaats.

Si vous n’êtes pas convaincus, parler avec des musulmans vous apprendra que leur foi est pour bon nombre d’entre eux une source de bonté, de bienveillance et de pardon. Que les musulmanes qui portent le voile sont souvent des femmes intelligentes et féministes, en lieu et place des petites choses craintives que certains veulent en faire. Et j’en passe.

Les attentats, c’était il y a un an. Après les faits, le ministre Jan Jambon avait laissé entendre que nous devions reconquérir les hearts and minds des jeunes de Molenbeek. Une manière d’y arriver est de dépasser nos préjugés simplistes et de reconnaître la richesse de l’autre. J’attends des politiciens qu’ils s’appliquent à cet exercice, tant dans le ton de leurs paroles que dans le sous-entendu qui les accompagne. Il me semble que c’est devenu trop rare.

Traduction : Marie Gomrée

Ajouter un commentaire

You must have Javascript enabled to use this form.

Meest recent van John Vandaele

© Bart Lasuy
180.000 familles sur liste d'attente: des capitaux privés à la rescousse des logements sociaux?
Des dizaines de milliers de Belges figurent depuis des années sur liste d’attente pour un logement social. Grâce à des fonds privés, Inclusio en a construit 108.
Victor Morell Perez (CC BY-NC 2.0)
Loi Francken : injustice arbitraire pour les victimes de maladies graves
Pour les migrants gravement malades, la loi relative aux étrangers pourrait être une question de vie ou de mort.
© Belga
“La Belgique a octroyé 9 rulings illégaux impliquant le Luxembourg”
La Belgique enfreint sa propre législation en matière de rulings. Voici le son de cloche du député Dirk Van der Maelen (sp.a), exemples concrets à l’appui.
© Reuters/Larry Downing
Francis Fukuyama: 'La démocratie ne suffit pas pour bien gouverner'
Aux yeux de Francis Fukuyama, l’effondrement du communisme présageait la fin de l’histoire. Depuis lors, celle-ci lui a donné tort sur certains points.
Nooit meer tonen X

Ontdek

MO*nieuwsbrieven

Schrijf je in op onze gratis nieuwsbrieven en blijf op de hoogte van het belangrijkste mondiaal nieuws.

Facebook/Twitter

Blijf op de hoogte van het belangrijkste mondiaal nieuws.

MO*magazine

Abonneer je op ons unieke kwartaalmagazine voor slechts € 28.

Een abonnement nemen

MO*papers

Abonneer je op de gratis digitale achtergronddossiers (pdf) over actuele mondiale thema’s.