L’islamophobie et le mythe de la radicalisation

‘La radicalisation: processus dans lequel un citoyen tout à fait normal se transforme en terroriste, ainsi que la supposition que la religion en est le moteur, est un mythe. L’islamophobie, qui est le résultat de la guerre contre le terrorisme, est du racisme. La longue histoire de l’esclavage et du colonialisme en est à l’origine’, selon l’auteur et chercheur Arun Kundnani.

  • New America (CC BY 2.0) Arun Kundnani New America (CC BY 2.0)
  • © Verso Books The Muslims are Coming! © Verso Books

Samira Bendadi

MO*redactie
Diversiteit en Noord-Afrika
27 Février 2017

Dans le discours dominant concernant le terrorisme, il est important de s’arrêter sur le sens exact des mots. L’extrémisme, la radicalisation et le terrorisme ne sont pas simplement des mots. Contrairement à des termes neutres, ils ont tous une dimension politique, dit l’auteur du livre The Muslims are Coming!

Arun Kundnani est né à Londres. En 2010 il déménage aux Etats-Unis où il enseigne à l’Université de New York. Il est également l’auteur du livre The End of Tolerance: Racism in 21st century Britain. Kundnani était en Belgique à l’invitation du KU Leuven.

Vous dites que la radicalisation est un mythe. Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Arun Kundnani : Le terme ‘radicalisation’ est un nouveau terme qui a été introduit dans le débat public sur le terrorisme après le 11 septembre. Let mot sert à décrire le processus par lequel un individu se transforme d’un membre ordinaire de la société en un terroriste. Le terme de ‘radicalisation’ insiste sur ce processus et suppose qu’une idéologie religieuse en est le moteur. Voilà le mythe qui est lié à ce mot. Le mythe de la radicalisation.

Le sens actuellement attribué au mot ‘radicalisation’ ignore le fait que la religion soit toujours une interprétation et que cette interprétation dépend du contexte politique régnant. Il ne prend pas en considération non plus le fait que le terrorisme soit une interaction entre la violence de l’état et celle provenant d’individus ; ne se focalisant que sur un seul côté de ce processus complexe.

Toutefois, il est intéressant de voir comment l’état s’est radicalisé : depuis le 11 septembre les gouvernements américain, britannique et français se sont radicalisés aussi.

Des mots fluides

Vous dites aussi que l’ extrémisme et le terrorisme ne sont pas des termes neutres?

Le mot ‘extrémisme’ est très pratique pour maintenir le statu quo. En Inde, pendant le 19ième siècle on utilisait ce terme en anglais dans le contexte du colonialisme. Tous ceux qui voulaient se battre contre le colonialisme ou qui voulaient y mettre fin étaient traités d’ extrémistes. Les gens modérés étaient ceux qui voulaient les réformes. 

‘L’islamophobie est un instrument que l’on utilise pour justifier la violence en dehors des frontières de l’état.’

L’extrémisme est un mot fluide. Les extrémistes d’hier sont les modérés d’aujourd’hui. Dans le passé, des personnes comme Nelson Mandela, Martin Luther King et Malcolm X ont aussi été appelés extrémistes.

Le terme ‘terrorisme’, qui semble être plus objectif, est également utilisé d’une manière sélective. De nos jours, il ne sert qu’à désigner la violence perpétrée par des musulmans. Cependant le terrorisme se définit comme « l’acte de tuer des citoyens pour des motifs politiques ». Selon cette définition, la violence de l’état est le genre de terrorisme qui a fait le plus de victimes. Dès lors, c’est sur ce type de violence que nous devrions davantage nous concentrer.

Vous voyez aussi un lien entre la guerre contre le terrorisme et la croissance de l’islamophobie. Quelle est votre définition de l’islamophobie ?

Arun Kundnani : Pour moi l’islamophobie est une forme de racisme envers les musulmans. Il s’agit de réunir des gens qui partagent une religion et de les traiter comme s’ils appartenaient à la même race. L’islamophobie est un instrument que l’on utilise pour justifier la violence en dehors des frontières propres. C’est en créant la perception que les musulmans sont dangereux que les Etats-Unis justifient leurs guerres. En effet, afin de concrétiser ses propres aspirations impérialistes, il faut convaincre les gens de l’existence d’un ennemi et de la nécessité d’une guerre.

Si l’on demande aux gens aux Etats-Unis pourquoi il y a tellement de violence au Moyen-Orient, ils répondront que la violence fait partie de la culture des pays de cette région. Ceci leur est beaucoup plus utile qu’une explication politique.

New America (CC BY 2.0)

Arun Kundnani

L’islam en tant qu’ennemi

Est-ce que l’islamophobie est une stratégie réfléchie ou plutôt une sorte de ‘‘collateral damage’’ de la guerre contre le terrorisme ?

Arun Kundnani: L’ islamophobie a une histoire. Elle est la continuation de la propagande du lobby pro-israélien aux Etats-Unis pendant les années 90. Dans cette période, son discours concernant la violence en Israël ne mentionnait pas l’occupation ni les droits humains. On expliquait cette violence comme étant le résultat d’un conflit de civilisations entre les Israéliens, qui prétendaient être des gens modernes et civilisés et les Arabes que l’on faisait passer pour des barbares violents.

Après le 11 septembre, cette image de l’Arabe a été associée aux musulmans en général. Après la chute du communisme il fallait un nouvel ennemi. Les néo-conservateurs ont estimé que ce nouvel ennemi pouvait être l’islam.

‘Le stéréotype du musulman fanatique ressemble à l’image qui existait dans la littérature colonialiste française et britannique lors de la fin du 19ième siècle.’ 

Tout cela a certainement l’air d’une théorie du complot. Cependant, pour comprendre pourquoi un tel message a facilement été adopté par l’opinion publique, il faut regarder au-delà de la propagande. Le stéréotype du musulman fanatique ressemble à l’image qui existait dans la littérature colonialiste française et britannique lors de la fin du 19ième siècle. Aujourd’hui, le discours et les images de cette période sont recyclés.

Vous dites que cette histoire a aussi un aspect psychologique.

Arun Kundnani: En effet. Il existe un besoin psychologique à l’islamophobie. Que les Etats-Unis fassent appel à leur armée pour protéger leurs intérêts économiques n’est pas un secret. En tant que citoyen, on ne veut pas voir le lien entre son propre niveau de vie et les guerres dans lesquelles le pays auquel on appartient, est impliqué. Il est beaucoup plus facile de désigner du doigt des fanatiques que de prendre ses propres responsabilités.

Il en va de même pour l’Europe, et plus spécifiquement pour des pays comme la France, la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas qui ont tous une histoire de colonialisme. Une grande partie de ce que nous vivons aujourd’hui est la prolongation de cette histoire colonialiste.

Dans un projet colonialiste, il faut de la violence. Et lorsque l’on est confronté à la résistance à la colonisation on se garde de dire que la présence du colonisateur n’est pas désirée. Il convient d’expliquer cette résistance en disant que les peuples colonisés sont arriérés au niveau culturel, que ce sont des barbares fanatiques et qu’ils ne veulent pas de notre façon de vivre civilisée.

D’abord la violence, après la religion

Est-ce que les attaques terroristes en Europe sont une sorte de résistance ?

© Verso Books

The Muslims are Coming!

Arun Kundnani: Pour comprendre les attentats spectaculaires en Europe il faut également analyser la violence commise par les états concernés ailleurs dans le monde. Il est impossible de traiter ces deux phénomènes séparément. Si l’on regarde les gens qui ont commis des attentats, on constate qu’ils se sont servis de la violence avant d’invoquer les textes religieux.

L’Etat islamique a déclaré qu’il n’attaquait pas le monde occidental pour se venger des opérations menées dans les pays musulmans mais parce qu’il condamne la façon de vivre de notre société.

Arun Kundnani: Evidemment. Les adhérents de l’Etat Islamique regardent le monde de la même façon que les néo-conservateurs le font. Ils ont cette vision binaire, ‘nous’ contre ‘eux’. Selon eux, l’Occident est corrompu, barbare et mu par l’exploitation des autres peuples, alors que leur interprétation de l’islam est le seul chemin de la vertu. C’est une politique de l’identité qui fait abstraction de la nuance et qui est en plus militarisée.

Comment expliquez-vous que des jeunes soient attirés par une telle organisation ?

Arun Kundnani: On vit dans un monde sans visions utopiques, sans révolutions et sans renouvellements structurels au niveau de la société. Francis Fukuyama a déjà parlé de la fin de l’histoire. Selon Fukuyama, la fin de la Guerre Froide constitue la fin de l’évolution idéologique de l’homme. En d’autres termes, il n’y a pas d’alternative au capitalisme global. L’Etat islamique se distingue par sa vision utopique de l’organisation de la société. Même s’il s’agit d’une vision étrange, elle est la seule alternative utopique.

L’échec de la gauche

Pourquoi n’y a-t-il pas d’alternative ?

Arun Kundnani: A cause de l’ échec de la gauche. La gauche s’est gentrifiée et n’a pas réussi à développer un programme radical qui aurait pu intéresser et attirer les jeunes habitants des quartiers d’ immigrants. La gauche a laissé tomber ces quartiers. Quand on est jeune et fâché, on cherche des visions radicales, que l’on peut trouver en ligne, en l’occurrence auprès de l’Etat Islamique. Tout cela fait partie du problème.

La gauche a échoué, mais quel est le rôle de la religion dans la situation actuelle ?

Arun Kundnani: Quand il s’agit de ce genre de sujets on a souvent tendance à supposer que la religion est trop présente dans notre société et que les problèmes de l’ extrémisme et du terrorisme résultent d’ une application trop stricte des préceptes religieux. A mon avis, la religion doit être interprétée dans un contexte spécifique. Prenons l’Islam comme exemple. Il y a plusieurs manières d’interpréter la tradition islamique. Toutefois, l’interprétation que l’on retient n’est pas une question de religion en soi. Il s’agit plutôt du résultat de l’interaction entre la religion et le contexte politique et économique dans lequel on se trouve. Par conséquent, ce n’est pas uniquement la religion qui est à l’origine des problèmes qui surgissent dans une société. Chaque problème est le résultat de l’interaction entre la religion et la société.

Voilà une des raisons pour lesquelles nombre de personnes en Europe trouvent que l’islam doit se moderniser. Selon eux, il devrait y avoir un islam européen.

Arun Kundnani: Il existe de nombreux arguments valables contre les interprétations réactionnaires d’une religion, par exemple quand il s’agit des droits des femmes ou des minorités. Mais tout cela n’a rien à voir avec la question du terrorisme.

 ‘Si l’on croit que l’Islam prône la violence, la question qui se pose est : pourquoi cette idée ne s’est-elle manifestée que lors des dernières décennies ?’

Le problème en Europe est que l’on a transformé l’islam en une catégorie rationnelle. Etre musulman implique que vous êtes sujet de racisme. Dans ce contexte il est important que les gens puissent décider par eux-mêmes de leur relation à leur religion, qu’ils se créent une foi qui corresponde à leurs besoins et non pas aux désirs des autres ni à la volonté du gouvernement.

Si l’on croit que l’ Islam prône la violence, la question qui se pose est: ‘pourquoi cette idée ne s’est manifestée que lors des dernières décennies?’

Pendant la période de la Guerre Froide, le gouvernement des Etats-Unis adoptait une attitude fondamentalement différente vis-à-vis de l’Islam que celle qu’il adopte aujourd’hui. Le gouvernement américain croyait que le communisme était la source du fanatisme et de la violence. L’Islam par contre était considéré comme une force conservative stabilisante. Voilà pourquoi la CIA supportait, au cours des années 50, 60 et 70, les Frères Musulmans. L’Islam était promu et des mosquées étaient construites. Pourquoi cette situation a-t-elle changé depuis les années 90 ? Pourquoi la CIA ne supporte plus le Frères Musulmans ? Cela n’a rien à voir avec un soi-disant changement soudain de l’interprétation de la religion. Ce qui par contre a changé, c’est le contexte politique. Ce nouveau contexte a donné lieu à des mouvements qui ont politisé l’Islam d’une manière différente. Il y a maintenant des mouvements qui sont contre les Etats-Unis. C’est ce qui s’est produit en Afghanistan, par exemple.

Déradicaliser

En Belgique, suite aux attentats à Bruxelles, on a mis en place différents programmes de « déradicalisation ». Est-ce que c’est une approche adéquate ?

Arun Kundnani: L’ idée de la déradicalisation suppose l’ existence d’ un processus dans lequel un individu radicalisé peut se transformer en terroriste et que ce processus peut être compris et, en conséquence, évité. Cette hypothèse est fausse.

La déradicalisation consiste à identifier des personnes ayant une certaine idéologie pour ensuite essayer de les faire changer d’opinion. Deux problèmes surgissent. Tout d’abord, cette approche suppose une corrélation entre une idéologie extrémiste et la transformation d’un individu en terroriste. Une telle corrélation est inexistante. Ensuite, pour une société libérale, cette approche est un peu inquiétante. Dans une société libérale on est, par principe, libre de croire en ce que l’on souhaite. Le rôle du gouvernement n’est pas de changer la façon de penser des gens mais de refléter ce qu’ils pensent.

La revendication de la modernité

Beaucoup d’européens s’inquiètent du sort de la laïcité.

Arun Kundnani: Ce que l’ on veut vraiment dire quand on prétend que la laïcité  est en danger, c’ est que l’on s’inquiète du fait que les gens deviennent plus religieux. Tout d’abord je pense qu’il existe un malentendu concernant la signification de la laïcité.

‘Le problème dans le débat sur la laïcité et la religion réside dans le fait que l’on croit qu’il s’agisse ici d’un clash. Ce courant de pensée a des traits racistes qui empêchent la négociation et les solutions démocratiques.’

Une deuxième idée qui est fausse concerne le danger de la religion en elle- même. Personnellement je suis athée, mais je ne pense pas que les religions soient intrinsèquement dangereuses. Le danger dépend de beaucoup d’éléments. Il dépend, entre autres, de l’interprétation de la religion et de la position de cette religion quand elle dispose d’un pouvoir institutionnel.

Il s’agit ici de problèmes politiques qui doivent être gérés comme tous les problèmes politiques en Europe, à savoir à travers des négociations, à travers un processus démocratique.

Le problème dans le débat sur la laïcité et la religion réside dans le fait que l’on croit qu’il s’agisse ici d’un clash, profond, fondamental et existentiel entre des valeurs de base et que la dénonciation est la seule façon d’ y faire face. Ce courant de pensée a des traits racistes qui empêchent la négociation et les solutions démocratiques.

L’islamophobie est-elle un phénomène typiquement européen et américain ?

Arun Kundnani: Il y a plusieurs endroits dans le monde où l’ islamophobie existe : l’ Inde, la Russie, la Chine, la République centrafricaine, le Sri Lanka, … Il est important de comprendre que l’islamophobie est quelque chose qui voyage. L’idée de l’islamophobie et les images qui y sont associées, varient selon le contexte dans lequel elles se retrouvent. En Inde, à cause du taux de natalité élevé, les musulmans sont perçus comme un danger pour la majorité, les hindous. Des pays comme l’Inde ou la Russie se distancient de leur propre histoire islamique parce qu’ils veulent faire partie de l’élite civilisée du monde. Il s’agit là d’une revendication de la modernité, ce qui explique la force de l’islamophobie dans ces pays.

Les droits humains

L’islamophobie existe. Quelle est la solution ?

Arun Kundnani: Je pense que le terme ‘islamophobie’ n’est pas tout à fait approprié pour décrire le phénomène dont on parle ici. Le ‘racisme anti-musulman’ est peut-être plus convenable. Néanmoins, le terme ‘islamophobie’ a l’avantage de donner aux victimes du racisme un outil pour nommer ce qui leur arrive. Voilà le premier pas. C’est à cause de son pouvoir politique qu’autant de gens veulent abolir le terme ‘islamophobie’.

Cependant, il ne suffit pas de donner un nom à cette situation. La prochaine étape serait la création d’un mouvement capable d’apporter de véritables changements. C’est-à-dire un mouvement de droits civiques qui défend les droits humains en Europe. Il ne s’agit pas ici d’un mouvement ayant pour objectif de convaincre les gens de ce qu’est la vraie nature de l’islam. Un tel projet, qui peut bien être légitime en soi, n’est pas la même chose qu’un véritable projet antiraciste.

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