‘Seul un soulèvement populaire peut amener le changement au Congo’

‘Seul un soulèvement populaire peut amener le changement au Congo’, déclare l’abbé Nshole, secrétaire –général de la Conférence des évêques au Congo, à MO*. Il considère l’appel de La Lucha pour manifester dès le 31 juillet comme une réponse à l’appel de l’église. En même temps, il appelle les politiciens résidant à l’étranger, comme Moïse  Katumbi, à revenir au Congo. ‘Ils doivent avoir le courage de revenir. Ici, ils peuvent faire plus pour le pays qu’à l’étranger.’ C’est ainsi que les deux institutions les plus puissantes du Congo - l’Eglise Catholique et les structures étatiques aux mains de Kabila - semblent prêtes à s’affronter.

© Kenny Katombe/Reuters

 

Au Congo la frustration est palpable de nos jours. Beaucoup de Congolais sont irrités parce que le président Joseph Kabila ne semble pas vouloir se retirer après deux mandats présidentiels, le maximum prévu dans la constitution. Une fois son deuxième mandat arrivé à terme à la fin 2016, et après la médiation de l’église catholique, l’accord Sylvestre visant à organiser des éléctions avant la fin 2017, fut signé entre l’opposition et la majorité présidentielle.   Election auxquelles mr Kabila ne participerait pas. 

Néanmoins, le gouvernement Kabila a tout fait durant les premiers mois de 2017 pour saboter cet accord. Cela fâche beaucoup de Congolais, ainsi que l’Église, l’institution congolaise la plus puissante, qui se sent trahie.

L’énervement est d’autant plus grand que l’ère Kabila (2007-2016) n’est guère synonyme de grandes réussites : l’Est du pays reste déchiré par l’insécurité causée par différents groupes armées. De plus, la dévaluation du Franc Congolais  appauvrit beaucoup de gens.  L’infrastructure et les services de base comme l’enseignement et les soins de santé sont parmi les plus mauvais au monde, et malgré tout cela, le clan Kabila s’est enrichi de façon inimaginable.  L’ONG Global Witness vient de publier un rapport qui montre que entre 30 et 40 pourcent des revenus minières - 1,3 milliard de dollars - “disparait” et n’arrive donc jamais au Trésor.  1,3 milliard de dollars, cela égale une troisième du budget national de 4 milliards de dollars! 

‘L’enrichissement de la famille Kabila en dix ans de temps dépasse de loin celui réalisé par Mobutu en 32 ans,’ affirme  l’abbé Clément Makiobo, directeur national de la commission Justice et Paix de l’église Catholique.

Pourri à la tête 

Le poisson commence à pourrir par la tête, dit-on. L’exemple de la gestion corrompue de Kabila, couplé à la dévaluation diminuant le pouvoir d’achat de moitié, amène plus que jamais les fonctionnaires à lever des taxes en tous genres, au grand dam de beaucoup de citoyens.

‘Pourquoi paierions-nous des impôts? Cela ne nous rapporte rien du tout en échange!’

Nous avons vu à Goma, comment des soldats, le soir venu, obligeaient des gens à rendre ét leur argent ét leurs achats du jour. La frustration est à son comble.

Dans un magasin les client se sont unis au commerçant dans leur effort de chasser un de ces ‘taxateurs’. Encore à Goma, un agent qui tracassait un citoyen a été abattu par sa victime. Ce dernier est allé se présenter au poste de police le lendemain. ‘Pourquoi paierions-nous des impôts? Cela ne nous rapporte rien du tout en échange!’, se demandent beaucoup de Congolais. 

Nous avons été confrontés à quatre barrières entre  le Nord et  le Sud Kivu. A chaque fois des discussions pour savoir ce qu’il fallait payer comme taxes de passage.

Des élections, ou bien…

C’est dans ce contexte que La Lucha, le mouvement de jeunesse le plus connu, a lancé l’appel à organiser des manifestations pacifiques dans tout le pays depuis le 31 juillet.  L’objectif est de rappeler haut et fort que le peuple n’accordera pas un seul jour de plus à Kabila et son régime, au-delà de décembre 2017, et d’exiger le plus vite possible un calendrier électoral. 

Luc Nkulula, un des activistes de La Lucha à Goma, raconte comment Kabila, lors d’une rencontre avec La Lucha l’année passée à Goma, leur avait offert 1 million de dollars pour “entreprendre pour le développement”. ‘On a refusé cet offre en suggérant que Kabila ferait mieux d’investir cet argent dans l’organisation des élections.’ 

Luc Nkulula, un des chefs de La Lucha à Goma

Lors de notre rencontre,Nkulula disait clairement qu’ils oeuvrent à un soulèvement populaire.  Il avait cependant émis quelques ses doutes si l’église catholique serait prêt à soutenir un pareil évènement. 

 ‘Certes, la lettre pastorale des évêques du 23 juin critiquait virulemment le régime. Mais de nos jours, tout le monde attaque Kabila avec des paroles. Nous, on veut voir des actes’.

Il semblerait tout de même que l’Eglise va bien plus loin que les mots. Déjà dans la lettre épiscopale du 23 juin elle dénonçait le fait que ‘la corruption, la fraude fiscale et le détournement de fonds publics ont atteint des proportions inquiétantes. Il y a dans notre pays des dirigeants abusant manifestement de leur pouvoir afin de s’octroyer des bénéfices invraisemblables au détriment de la société’.

Les évêques soulignent que la crise actuelle provient en grande partie de la non observation des accords Sylvestre de la part du pouvoir politique. Pour sortir de cette crise de façon pacifique, il faut absolument organiser des élections avant la fin de 2017, écrivent-ils. Cette lettre a été lue dans toutes les églises catholiques du pays. Mais l’effort de l”église va bien plus loin. 

Protestation pacifique

Le gouvernement a déjà fait savoir l’impossibilité d’organiser des élections cette année,  en raison des troubles dans le Kasaï. Mais ce même gouvernement est à la base de ces troubles en compliquant la succession d’un chef traditionnel, causant la mort de plus de 3000 habitants et le déplacement de plus d’un million de réfugiés. Aussi la présidente de la  CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) a déclaré à son tour qu’il serait impossible d’organiser des élection encore cette année.

‘Nous avons été trahis par le gouvernement de ce pays. Sans une révolte populaire, il n’y aura pas de changement au Congo. Ceci est un constat lamentable.’

© John Vandaele

Abbé Nshole, secrétaire général de la conférence épiscopale.

L’Eglise se sent trahie. ‘Nous nous sommes trompés, l’année passée,’ nous a confié l’abbé Nshole, secrétaire-général de la conférence épiscopale lors de notre entretien à Kinshasa. ‘Nous avons cru pouvoir obtenir des élections par la négociation, afin d’éviter un bain de sang. Or, nous avons été trahis par le gouvernement de ce pays, ils ont été de mauvaise foi en ne pas respectant l’accord Sylvestre. Seul un soulèvement populaire peut changer les choses maintenant. Ceci est un constat regrettable mais c’est la dure vérité’.

Joignant l’action aux paroles, l’Eglise organise maintenant une campagne nationale de sensibilisation. Dans les 4500 paroisses du pays, les croyants sont informés sur le contenu de l’accord Sylvestre, on leur parle de leur droit de manifester pacifiquement, et comment on peut organiser des manifestations pacifiques. 

‘Nous avons des accords avec les émetteurs privés de programmes de télévision, et nous diffuserons des clips montrant comment manifester pacifiquement. Nous dialoguons aussi avec la police sur la façon de bien encadrer des grandes manifestations de ce genre. La question qui se pose est de savoir si le gouvernement permettra aux forces de police cet encadrement non-violent’, nous confie Clément Makiobo, directeur nationale de la Commission Justice et Paix, de l’Eglise.

L’église veut-elle faire la révolution? 

A Masina, commune populaire de Kinshasa, l’enregistrement des électeurs pose problème. ‘Il n’y a que un vieux ordinateur pour tout notre quartier’, nous dit un témoin. ‘Si tu viens à 6 heures du matin, tu pars avec ta carte électorale à deux heures de l’après-midi, sauf si tu paies pour un service plus rapide.’

L’église suit de façon méticuleuse si et comment les préparatifs des élections se déroulent. Un réseau de plus de 300 observateurs dresse régulièrement des rapports sur l’enregistrement des votants, le respect des droits de l’homme, comment les incidents sont évités, la liberté de la société civile… Un véritable ‘call center’ a été créé au centre interdiocésal à Kinshasa. On y regroupe tous les rapports et demandes du pays entier. Ce projet est appuyé par des gouvernements et ong’s occidentaux. 

‘L’appel de La Lucha pour manifester, est tout à fait en accord avec ce que l’église veut’

Ayant appris l’organisation de cette campagne, le service des renseignements Congolais ANR en a aussitôt informé le président Kabila, lui disant que l’église s’apprête à faire une révolution au Congo. A Kisangani, le président a interpellé l’archevêque Marcel Utembi. Une source nous rapporte la réponse de l’archevêque : ‘Mgr Utembi a répondu que nous ne faisons qu’informer les gens de l’accord Sylvestre et de leur droit de manifester pacifiquement pour que cet accord soit mis en œuvre’.

Nshole considère l’appel de La Lucha pour manifester pacifiquement dès le 31 juillet comme une réponse à l’appel de l”église, et donc tout à fait en ligne avec ce qu’elle veut. ‘Ce qu’on a voulu éviter à la fin de 2016, par tous les moyens, semble désormais inévitable. La pression va augmenter.’ 

La tenue des élections cette année lui semble absolument nécessaire si on veut éviter la confrontation. Abbé Nshole: ‘La seule autre possibilité est que les electeurs soient enregistrés; que les candidats soient convoqués sans Kabila comme candidat. C’est le seul moyen pour faire encore patienter le peuple quelques mois.’  Que certains leaders politiques, comme Moïse Katumbi, résidant à l’étranger ne lui semble pas une raison pour ralentir l’exécution de l’accord Sylvestre. ‘Au contraire, je dis à ces leaders qu’ils doivent avoir le courage pour rejoindre notre pays. Ils peuvent être plus utiles ici.’ 

Coups de pieds et crachats

© John Vandaele

Gérard Bisambu: ‘On n’a plus de confiance en Kabila’

D’autres acteurs ont perdu toute confiance en Kabila. Gérard Bisambu, porte parole d’AETA, un réseau comprenant plusieurs organisations, œuvrant pour des élections transparentes et honnêtes, nous confie : ‘Aussi longtemps que Kabila restera au pouvoir, cet accord ne sera pas mis en oeuvre. Il doit abdiquer. La transition doit être assurée par une personne capable d’organiser les élections en bonne et due forme’. 

L’abbé Nshole semble partager cette vision: ‘Si nos leaders sont intelligents, ils s’en iront.’ 

‘Ils nous jetaient au fond de leur camionnette combi, nous donnaient des coups de pieds et ils nous crachaient dessus’

Bisambu déclare à son tour être en mesure de mobiliser un réseau de mouvement de jeunes le moment venu. Mais encore plus que l’Eglise, - qui s’inscrit dans une structure internationale, - ces mouvements citoyens s’avèrent  vulnérables à la répression par l’appareil de sécurité de Kabila. Gérard Bisambu fût ainsi arrêté. Depuis lors, il ne dort plus chez lui, de peur que ces agents ne reviennent le chercher.

A la même réunion, quelques uns de ses jeunes furent également arrêtés. Ils nous en ont fait le récit : “Ils nous jetaient sous les sièges de leur voiture, en nous donnant des coups de pieds et en crachant sur nous:  “Vous êtes contre Kabila. On va vous faire comprendre ce que cela signifie. Vous allez mourir. Votre grand chef défenseur des droits de l’homme, Chebeya, a été tué, que pensez-vous de ce qui vous attend?”

La question qui se pose est de savoir si les différents appels des organisations citoyennes mettront le feu aux poudres, si le travail de base de l’Eglise aura des effets et si l’un et l’autre peuvent se renforcer. 

Il faut du courage pour manifester au Congo. Comme en atteste un jeune Kinois: ‘Il va de soi que nous voulons que ça change. Mais nous savons aussi que nous pouvons payer de notre vie le courage de manifester.’

(Traduction: Francis De Beir et Julien-Paul Remy) 

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