Reportage depuis le camp de réfugiés à la frontière irako-syrienne

Les premiers réfugiés syriens arrivés en Irak : « Cette guerre n'est vraiment pas la nôtre. »

Karim Abraheem

Les premiers réfugiés sont arrivés du nord de la Syrie vers l’Irak ces derniers jours. Les réfugiés syriens entrent en Irak en passant principalement le long de la frontière avec la région autonome kurde. Si cette frontière est officiellement ouverte, de nombreux réfugiés arrivent le long de celle-ci de manière informelle, via des passeurs, avant de pénétrer dans la région kurde.

Le vice-président américain Mike Pence a annoncé un cessez-le-feu hier soir, mais on attend de voir les conséquences que cela aura. La Turquie a donné son accord à un cessez-le-feu de cinq jours après des discussions avec Ankara. Cela devrait laisser du temps aux Forces démocratiques syriennes de se retirer de ladite zone de sécurité le long de la frontière turco-syrienne.

L’offensive initiée par la Turquie le 9 octobre mobilisa selon les observateurs 300 000 réfugiés syriens. La plupart restent sur le territoire syrien, les autres ont fui vers l’Irak.

Les organisations humanitaires sur place en Irak déclarent qu’il est impossible de fournir les chiffres exacts de l’afflux de réfugiés parce que tout le monde ne s’est pas enregistré ou laissé détecter. Dans le camp de Domiz — un camp qui héberge des réfugiés syriens depuis déjà 2011- sont arrivés depuis la Syrie 180 nouveaux réfugiés, déclare Tom Peyre-Costa, porte-parole du NRC (Norwegian Refugee Council) Irak.

« Mais les chiffres croissent de jour en jour. Les organisations internationales ont recensé aujourd’hui, le 17 octobre, environ 1600 réfugiés aux différents points de passage.

Réouverture du camp de réfugiés de Bardarash

Comme les réfugiés continuaient d’affluer, les organisations d’aide humanitaire locales et internationales ont rouvert ce mardi 15 octobre le camp de Bardarash, en collaboration avec le gouvernement kurde. Le camp a été fondé à l’origine pour accueillir les réfugiés syriens de Mossoul et des alentours, qui ont fui l’État islamique (IS) en 2014. Le camp de Bardarash avait déjà été fermé il y a quelques années, mais est donc à nouveau rendu opérationnel.

Un chaos plus ou moins ordonné règne dans le camp. Deux cent cinquante nouvelles tentes doivent être dressées aujourd’hui. Des électriciens installent des câbles et des dispositifs d’éclairage et des personnes tambourinent à la porte des bureaux de l’Organisation des Nations Unies pour les réfugiés UNHCR afin de s’inscrire, dans la chaleur du soleil de midi. Les travailleurs de diverses organisations essaient de faire ce qu’ils peuvent, tandis que d’autres estiment les besoins. Des camions arrivent avec des bouteilles d’eau et des colis alimentaires.

Selon Firas Al-khateeb, porte-parole d’UNHCR Irak, 824 réfugiés ont été enregistrés mardi 17 octobre, en provenance de divers lieux en Syrie : Kobani, Tal Abyad, Ain Issa, Qamishli. Ils doivent trouver un abri parmi les 500 tentes que compte provisoirement le camp et à ne monter que partiellement.

Nous mettons tout en oeuvre, en collaboration avec nos partenaires, pour tout anticiper aussi vite que possible et pour mettre sur pied un accueil d’urgence aussi correct que possible, déclare Firas Al-khateeb.

Karim Abraheem

Avions et éclats de bombes

Salma* vient d’un village près de Ras al-Aïn, situé presque littéralement à la frontière turque. Ras al-Aïn était un couloir important que des troupes turques utilisaient pour entrer en Syrie. La ville est entre-temps également devenue l’un des coeurs des conflits intenses entre les troupes turques et les Forces démocratiques syriennes (SDF), recevant le soutien du régime syrien et de la Russie. La ville aurait entre-temps atterri aux mains des Forces démocratiques syriennes.

Selon diverses sources, dont la Croix-Rouge kurde, au moins 62 victimes civiles auraient perdu la vie.

« Les troupes turques avaient soudainement tout envahi. Nous avons vu les avions, nous avons entendu des impacts d’armes lourdes et nous sommes partis » Salma a l’air éreintée lors de son récit. Elle a parcouru de nombreux kilomètres avec ses enfants et raconte qu’elle a été attaquée par des chiens sauvages. Mère célibataire de deux jeunes enfants, elle a pu heureusement compter sur l’aide de Syriens, dont d’autres réfugiés, qui les ont conduit en voiture.

La famille d’Ali, un professeur d’enseignement primaire, originaire de Qamishli et arrivé au camp le 15 octobre. Il ne sait plus où donner de la tête, dit-il : arriver dans un camp encore en construction, attendre dans des files sans fin pour s’inscrire, attendre pour recevoir de la nourriture, de l’eau, du savon. Il raconte comment il s’est presque retrouvé face à un dilemme quand il a dû choisir : rester ou partir.

« J’ai une maison confortable à Qamishli, un emploi - il est vrai mal payé - mais cela reste au moins un emploi. J’ai un fils qui étudie à Erbil, et deux filles qui réussissent très bien à l’école. Les questions qui s’entrechoquent dans ma tête me rendent fou. Est-ce que je pars avec le risque de perdre tout ce que l’on possède ? Ou bien est-ce que je reste et risque de perdre des vies ?  »

La peur dirigeait la décision. Le son d’avions de guerre turcs et les éclats de bombes annonçaient la violence de la guerre. Ils partirent. « J’ai payé un an de salaire aux passeurs pour nous faire passer la frontière, à ma femme, mes deux filles et moi. »

Pas de passage sécurisé

Karim Abraheem

Une autre famille que nous rencontrons nous raconte également la manière dont ils ont payé pour fuir leur village en Syrie, également près de la frontière turque, pour traverser la frontière en Irak. « Ces histoires sont très inquiétantes » déclare Tom Peyre-Costa du Norwegian Refugee Council. « Les réfugiés doivent au moins se voir garantir un accès sécurisé. »

« Si ce ne sont pas les troupes kurdes, alors ce sera peut-être bientôt le régime qui enrôlera de jeunes hommes pour cette guerre qui n’a jamais été la nôtre. »

Dans le camp courait la rumeur que tant le YPG (la section militaire du PYD, le Parti de l’union démocratique qui domine le territoire kurde), que les forces du SDF où le YPG est fortement représenté, empêcheraient les Kurdes de s’enfuir. 

« Nous entendons des histoires de personnes disant que les autorités kurdes arrêteraient des personnes pour raisons démographiques. » dit un assistant humanitaire. Comprenez : les Kurdes souhaiteraient conserver la majorité kurde dans la région.

En outre, une partie des réfugiés craint également que les pères et les fils des familles ne soient recrutés par le YPG.

« C’était en effet la raison pour laquelle nous avons laissé étudier notre fils en Irak, à Erbil, et que nous l’avons conduit chez un membre de la famille. » déclare Ali. Toutefois, ajoute-il, ils sont entourés de dangers en ce moment, « Si ce ne sont pas les troupes kurdes, alors ce sera peut-être bientôt le régime qui enrôlera de jeunes hommes pour cette guerre qui n’a jamais été la nôtre. »

Les quelques personnes qui souhaitent témoigner, sont terrifiées à l’idée de s’exprimer politiquement. « Que signifie notre préférence politique ou notre milieu ethnique ? Nous nous trouvons entre le marteau et l’enclume » réagit Hassan*, qui a trouvé un toit dans le camp avec sa femme et ses deux enfants. « Pour l’instant, les troupes du régime sont côte à côte avec les troupes kurdes. Mais qu’est-ce qu’il va se passer s’ils remportent la guerre contre la Turquie ? Qu’est-ce que cela signifie pour nous ? Ils vont alors à nouveau nous embrigader, pour pouvoir continuer à combattre. »

Où est la communauté internationale ?

Karim Abraheem

Une file d’attente avec des nouveaux arrivants se tient toujours à l’entrée du camp alors que nous le quittons. Les files d’attente dans les bureaux d’inscription du UNHCR ont entre-temps augmenté.

« Nous sommes prêts. Cette nouvelle crise humanitaire appartient en effet au Plan de réponse humanitaire pour la Syrie » déclare le porte-parole Firas al-Kateeb. « Ce plan s’oriente sur le conflit syrien et l’impact sur les autres pays d’accueil des réfugiés, dont l’Irak. Nous avons suffisamment de stock pour mettre sur pied des camps pour 50 000 réfugiés. Ce n’est pas le problème. »

Une collaboration avec le Gouvernement régional kurde (GRK) ne pose pour l’instant pas de problème. Ce dernier laisse entendre être prêt à accueillir les réfugiés. « Ils le font, et ils sont également à la tête de camps bien plus anciens que celui-ci. N’oubliez pas que la région kurde en Irak accueille déjà elle-même 230 000 réfugiés syriens, sans compter les réfugiés d’autres nationalités. » 

Le problème, déclare Firas al-Kateeb, est que les donateurs internationaux ayant promis ce soutien financier n’ont pas versé l’argent. « Cette année, nous avons reçu seulement 29 pourcents du soutien promis. C’est un montant dérisoire en regard des 4,5 millions de réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de la Syrie qui ne pouvaient toujours pas regagner leurs maisons. »

* Nom d’emprunt pour raisons de sécurité

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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