La mobilisation autour du journaliste d’investigation Omar Radi va-t-elle mettre l’affaire des prisonniers du mouvement Hirak à l’ordre du jour ?

Arrestations au Maroc, mobilisation du peuple : « Omar Radi n’ en est qu’un parmi de nombreux autres »

© STR / AFP

La décision est tombée dans l’affaire du journaliste d’investigation marocain Omar Radi. Plus tôt dans la semaine, le juge a décidé de le relâcher provisoirement, résultat d’une grande mobilisation nationale et étrangère.

Le 26 décembre, le journaliste d’investigation Omar Radi (33 ans) a été arrêté. Le motif de son arrestation ? Un tweet dans lequel il critiquait vivement le juge qui a confirmé en appel les sentences pénales allant jusqu’à 20 ans des activistes de l’ Hirak, le mouvement de protestation du Nord du Maroc pour les droits sociaux et économiques. « Lahcen Talfi, juge de la cour d’appel, bourreau de nos frères, souvenons-nous bien de lui. Dans beaucoup de régimes, les petits bras comme lui sont revenus supplier après en prétendant “avoir éxécuté des ordres”. Ni oubli ni pardon avec ces fonctionnaires sans dignité ! » a écrit Omar Radi dans le tweet.

Le message date d’avril 2019. À l’époque, le journaliste avait été appelé par la police et interrogé, mais également libéré. Huit mois plus tard, il a à nouveau été convoqué pour les mêmes raisons. Les observateurs pensent que ce n’est pas un hasard et établissent le lien entre l’arrestation et l’interview récente du journaliste à une web radio dans l’Algérie voisine. Dans cette interview, il a émis des critiques sur l’expropriation des terres tribales au Maroc. Une politique qui concerne selon lui uniquement les personnes pauvres. En tout cas, Omar Radi est accusé sur la base de l’article 263 du Code pénal pour outrage à magistrat et il risque entre un mois et un an de peine de prison.

Son arrestation a suscité une grande indignation. Une campagne de mobilisation a été montée directement après son arrestation et la décision de le garder en détention préventive. Un comité pour la libération du journaliste et une première action de protestation ont été organisés quelques jours après son arrestation devant le parlement de Rabat. Son histoire a atteint les médias internationaux et Human Rights Watch a publié le 28 décembre un rapport dans lequel l’organisation exige de relâcher « immédiatement et sans conditions » le journaliste. Le lundi 30 décembre, une action a aussi été menée devant le bâtiment de l’ambassade marocaine.

Pas un cas isolé

« L’arrestation d’Omar Radi n’est pas un cas isolé. De très nombreux journalistes ont été poursuivis pénalement ces dernières années. Pensez par exemple à Hamid El-Mehdawi, arrêté dans le sillage de la protestation du mouvement Hirak et qui purge maintenant une peine de prison de trois ans. Ou à Hajar Raissouni, la journaliste qui a écopé d’un an de prison pour « avoir commis un avortement », mais qui a été relâchée après avoir reçu la grâce royale », déclare Soraya El-Kahlaoui, chercheuse de l’Université de Gand (U Gent) qui était présente lundi lors de l’action de protestation devant le bâtiment de l’ambassade à Bruxelles.

La grande mobilisation suscitée par l’arrestation d’Omar Radi n’est pas une surprise selon Koen Bogaert, professeur à l’UGent. « Omar Radi dispose d’un énorme réseau. J’ai appris à le connaître en 2008, quand il m’a aidé dans mes recherches. Il m’a mis sur la piste de la protestation dans le village d’Imider dans les montagnes de l’Atlas. Journaliste d’investigation, il a mis toutes sortes de choses à l’ordre du jour. Il est très connu dans le Maroc urbain et progressif et très respecté pour son travail. En tant que jeune activiste, il a aussi été inclus dans le cercle d’activiste des droits de l’homme, plus ancien, et cela peut susciter une mobilisation énorme. »

« La mobilisation autour des prisonniers politiques n’est pas nouvelle », déclare Soraya El-Kahlaoui. « Il y a à vrai dire deux dynamiques au Maroc : d’une part un État qui opte de plus en plus pour une approche sécuritaire et une répression renforcée, ce qui se traduit par des arrestations politiques. D’autre part, une société civile où le militantisme est organisé autour de la question des prisonniers politiques. Cet activisme a commencé en mai 2017, avec la création d’un comité de soutien pour les prisonniers du mouvement Hirak du Rif. Plusieurs vagues d’arrestations ont ensuite suivi. D’abord les arrestations à Jerada au Nord-Est du Maroc où la population est descendue dans les rues à cause du taux de chômage important dans la région. Il y a ensuite eu Zagora dans le Sud, où les habitants sont descendus dans les rues à cause de la grande pénurie d’eau et où une trentaine de personnes ont été arrêtées avant d’être ensuite relâchées. Toutefois, une action a aussi été directement menée dans ce cas. Une caravane de solidarité a été envoyée dans la région et un comité de soutien aux prisonniers de Zagora a été créé. »

Visibilité

« Mais la première grande mobilisation a toucher un large public a été celle pour la journaliste Hajar Raissouni. Des personnes extérieures à la scène militante classique au Maroc ont aussi été impliquées. Des journalistes et artistes se sont joints à la campagne de mobilisation. Hajar Raissouni a entre-temps été grâciée et libérée, mais la répression perdure. Pensez par exemple au rappeur Mohammed Mounir, mieux connu sous le nom de Gnawi, qui a reçu un an de prison après avoir sorti la chanson « Vive le peuple », ou l’étudiant qui a mis le titre de la chanson dans son statut sur Facebook et qui l’a payé par une peine de prison de trois ans », déclare Soraya El-Kahlaoui. « Puis il y a le Youtubeur Mohammed Sekkaki, mieux connu sous le nom de Moul Kaskita, qui a reçu une peine de prison de quatre ans après l’arrestation d’Omar Radi. Toutes ces peines ont été prononcées parce que les concernés ont exprimé une opinion politique. », avance le sociologue.

« Une journaliste militante a été récemment arrêtée au Sud du Maroc. C’est ce que nous savons. Des arrestations ont toujours lieu dans le Rif. Omar Radi n’en est qu’un parmi de nombreux autres », affirme Soraya El-Kahlaoui. « La seule différence est qu’il est journaliste et militant depuis l’âge de 15 ans. Il est le fils de militants et est très célèbre dans le milieu militant de gauche au Maroc, mais il est aussi connu à l’extérieur du Maroc. Nous savons que l’arrestation de journalistes provoque un mouvement de solidarité parmi les journalistes. C’est bien pour lui et dommage pour les autres. »

« Le rappeur Gnawi a écopé d’un an de prison pour sa chanson “Vive le peuple” . Le Youtubeur Moul Kaskita est condamné jusqu’à 4 ans de prison. Omar Radi n’est donc qu’un seul parmi beaucoup d’autres.

« Nous devons établir une différence entre les actions qui bénéficient d’une couverture médiatique et celles qui n’en bénéficient pas. Car ce n’est pas vrai qu’aucune mobilisation ne s’organise pour les autres prisonniers politiques. Prenez par exemple le rappeur Gnawi. Pour Omar Radi, des centaines de personnes étaient descendues dans les rues, alors que pour le rappeur, la population se mobilisait par milliers dans sa ville de Fes. Mais l’événement n’a reçu aucune attention des médias parce qu’ils ne font pas partie de l’élite. Il ne parlent ni français ni anglais et n’ont aucun contact avec la presse internationale. »

 

L’interprétation stricte de la loi

Et au niveau de la loi ? Est-ce qu’une modification de la loi pourrait apporter un soulagement ? « Nous pouvons en effet nous demander s’il n’est pas mieux de changer certaines lois. L’immunité du roi et donc l’absence de critique sur la personne du roi par exemple est une problématique qui était à l’ordre du jour lors des manifestations du 20 février 2011.

Certains militants souhaitent en effet révoquer cette loi, mais il serait un peu naïf de penser que seule l’immunité du roi est problématique ou est responsable d’arrestations au sein de la population. La journaliste Hajar Raissouni a été arrêtée pour un avortement dont on ne sait pas si elle l’a pratiqué ou non. Car la législation ne fait pas tout dans un État de droit. Il s’agit aussi de connaître la manière dont on interprète la loi. Il s’agit alors du pouvoir étatique et de la manière dont il est exécuté. Quand l’aspect sécuritaire influence l’aspect législatif et judiciaire, le Code pénal est interprété de manière très stricte et ce sont des juges qui procèdent.  « L’offense à un magistrat », par exemple, pour laquelle Omar Radi est accusé, est une interprétation très stricte de la loi », déclare le sociologue.

« Tout ce que nous pouvons faire, c’est exercer une pression avec le risque de finir nous mêmes en prison. »

La mobilisation pour l’affaire Radi va-t-elle créer une mobilisation pour d’autres prisonniers politiques ? Les activistes qui se mobilisent pour la libération du journaliste d’investigation  impliquent tous les autres prisonniers politiques dans leur discours. Si cela ne tenait qu’au député parlementaire Omar Belafrej de la Fédération de la gauche démocratique, le dossier des prisonniers du mouvement Hirak serait à nouveau à l’agenda du parlement. C’est ce qu’il a dit dans une réaction à la suite de sa participation à l’action de protestation devant le parlement à Rabat.

La manière dont les choses vont continuer à évoluer reste un point d’interrogation. « Le problème est que nous avons un système politique tellement opaque qu’il est impossible de prédire quelque chose », déclare Soraya El-Kahlaoui. « On fait ce qu’on peut, pour Omar Radi, pour relâcher tous les prisonniers politiques au Maroc, pour la liberté de manifestation, pour le droit d’émettre des critiques, pour la liberté d’expression et pour la dignité sociale. Va-t-on réagir positivement ? C’est parfois le cas. Le roi a mis sur pied une nouvelle Commission spéciale sur le modèle de développement en réponse à l’Hirak, mais n’a pas libéré les prisonniers. Nous ne connaissons pas l’issue de cette commission. Tout ce que nous pouvons faire, c’est exercer une pression avec le risque de finir soi-même en prison », déclare Soraya El-Kahlaoui.

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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