«Crapule, ordure, fermez vos gueules, restez dans votre trou, salopes»: Le langage grossier en politique

Flickr / Vetustense Photorogue (CC BY-NC 2.0)

«Nous allons les détruire», a lâché Bart De Wever, président du parti nationaliste flamand N-VA, en parlant du gouvernement belge. Le premier ministre néerlandais Mark Rutte a dit à des fans de football, alors que la caméra tournait, de «fermer leurs gueules». Ces derniers mois, les Belges aussi bien que les Néerlandais ont encaissé une bonne dose de violence langagière de la part des politiques. Quelles sont les conséquences de cette brutalisation du langage et du débat politiques?

«Fermez simplement vos gueules quand vous êtes assis là.» C’est en ces termes que le premier ministre Mark Rutte a donné libre cours à son mécontentement face au comportement des supporteurs de football qui se fichaient des règles liées au coronavirus. Celles-ci leur interdisaient en effet d’élever la voix dans le stade.

Ces rudes propos n’ont pas échappé à l’attention de l’opposition. «Ce langage détourne l’attention du fait que l’on rejette chaque fois à nouveau la responsabilité», a réagi Lodewijk Asscher, chef de file du parti social-démocrate néerlandais Partij van de Arbeid (PvdA – Parti du travail). Après coup, Rutte a estimé qu’il n’aurait pas dû s’emporter, tout en précisant que cela ne changeait rien au message.

La phrase du premier ministre néerlandais fait penser à l’injonction «Blijf in uw kot!», «Restez dans votre trou!», devenu un «Restez chez vous!» quelque peu édulcoré dans les médias francophones, de l’ancienne ministre de la Santé belge Maggie De Block (du parti libéral flamand Open Vld), selon l’expression qu’elle a utilisée au mois de mars au tout début de la crise coronavirus.

Certains politiques ont fait du langage grossier leur image de marque, et cette grossièreté n’est pas l’apanage d’une seule tendance politique

Le lendemain de «Fermez simplement vos gueules», le 21 septembre, les mots «Nous allons les détruire» de Bart De Wever ont soulevé l’indignation dans les médias sociaux en Belgique. Il s’était exprimé en ces termes lors d’une émission télévisée à grande audience. Dans ce même extrait, il adoptait un ton dénigrant à l’égard de ses «collègues bleus» (du parti libéral) et recourait à des termes tels que «se mettre à genoux» et «avaler» lorsqu’il se référait aux négociations en cours en vue de la formation d’un gouvernement. Le présentateur James Cooke a laissé paraître son indignation («Voyons, là vous dépassez les bornes de la bienséance»), mais la suite a été coupée.

Le 26 septembre, c’était au tour de l’adhérente du même parti N-VA Zuhal Demir, ministre flamande de la Justice, de vitupérer contre Mathias De Clercq, membre du parti libéral flamand Open VLD. Dans une réaction sur Twitter, elle a traité le bourgmestre de Gand de «schtroumpf haineux intrigant qui doit tout à ses origines familiales» et de «parvenu». De Clercq avait osé diffuser une photo où un membre du parti d’extrême droite Vlaams Belang et un membre de la N-VA se trouvaient côte à côte assortie du commentaire «Enfin ensemble, enfin réunis.»

Remontons quelques semaines dans le temps: l’été dernier aussi, nous avons eu droit à une dose de violence langagière dans la bouche de politiques qui commentaient les agissements de jeunes bagarreurs à la côte belge en recourant à des termes tels que «crapule» et «racaille». Ces termes visaient en l’occurrence des jeunes venant de Bruxelles, pourtant ils n’avaient pas été utilisés pour désigner, par exemple, des jeunes néerlandais qui s’étaient livrés à des échauffourées et avaient harcelé des policiers quelques semaines auparavant.

Certains politiques ont fait du langage grossier leur marque de fabrique. Il serait toutefois erroné de penser que la grossièreté serait l’apanage d’une tendance politique en particulier tandis que d’autres identités politiques s’exprimeraient de manière plus correcte. Le langage implique aussi manipulation et stratégie. Et le glissement au niveau des normes ne concerne pas uniquement la langue mais se voit dans tous les aspects de la vie, comme le constate Marc van Oostendorp, professeur de néerlandais et de communication académique à l’université Radboud de Nimègue.

«L’époque où il n’existait qu’une seule chaîne de radiotélévision et où on se donnait un coup de peigne et redressait sa cravate avant de paraître à l’écran est révolue. De telles formes de savoir-vivre avaient aussi cours dans les différents aspects de la vie. Je suis professeur et je ne m’exprime plus du tout de la même façon que mes prédécesseurs. Les convenances ont évolué et sont devenues de plus en plus informelles. C’est ce que les sociologues appellent l’informalisation de la société», dit le linguiste

Supprimé ou écarté

Il y a plus. Selon des experts, ce glissement dans le discours politique s’est produit après l’entrée de la radio et de la télévision au parlement et s’est poursuivi après la commercialisation du paysage médiatique et l’avènement des médias sociaux. Le langage moins policé dans la bouche de politiques n’est certes pas un phénomène totalement nouveau, loin de là. La différence est qu’auparavant il restait confiné dans la sphère privée.

«Un exemple connu sont les Nixon Tapes», dit Van Oostendorp en se référant aux enregistrements réalisés à la Maison-Blanche au début des années 1970. «Ces enregistrement ont finalement précipité sa chute. Lorsqu’ils ont été rendus publics, ils ont aussi révélé le langage ordurier du président, et notamment son langage raciste à l’égard des citoyens noirs.»

Selon Marlou Schrover, professeure d’histoire économique et sociale à l’université de Leyde, ce sont les partis communiste et fasciste qui ont introduit le langage grossier au parlement. Cela remonte aux années 1930. Mais ces paroles rudes était gommées dans les comptes rendus des débats parlementaires.

Un tel retournement dans le langage n’intervient pas du jour au lendemain. Même après l’entrée de la radio et de la télévision au parlement, il y a eu une période pendant laquelle il existait une ligne de démarcation nette entre ce qui se disait à l’écran ou à la radio et ce qu’on se permettait de dire hors caméra ou microphone. «Si un politique avait dérapé verbalement, le journaliste serait intervenu et aurait supprimé ou écarté un mot ou un passage», dit Marc van Oostendorp. «Ces lignes de démarcation que l’on établissait précédemment sont toutefois difficiles à maintenir actuellement. Cette évolution est due aux médias sociaux, mais aussi, jusqu’à un certain point, à l’instauration de la radio et de la télévision commerciales», dit le linguiste.

Populisme

En Belgique, et plus spécifiquement en Flandre, ce glissement au niveau du langage remonte aux années 1990 et est allé de pair avec la présence de plus en plus marquée du populisme en politique. Ico Maly, maître de conférences de nouveaux médias et de nouvelle politique à l’université de Tilburg: «A l’époque, on a assisté d’une part à la commercialisation du paysage médiatique et d’autre part à l’avènement de nouveaux acteurs politiques qui se présentaient comme étant la voix du peuple.»

Pour les politiques la question n’est plus: «Comment faire impression avec ce que je dis?», mais plutôt: «Comment me faire remarquer?»

Maly qualifie cette évolution de «formatage» du discours politique: tout ce qui est dit doit s’insérer dans un format préétabli. «Un politique ne doit pas tellement exceller à faire des discours au parlement mais doit maîtriser d’autres genres: l’interview percutante ou le talk-show, le débat-spectacle ou l’émission-débat. Il doit se montrer affable et décontracté et produire des oneliners, des bons mots et des formules marquantes. Il doit en outre maîtriser la logique des médias sociaux», dit Maly.

Ce formatage a eu pour effet d’affaiblir le discours politique sur le plan du contenu. La manière de s’exprimer des politiques aussi a commencé à changer. «L’accent a été mis de plus en plus sur le politique en tant qu’être humain ordinaire ayant des sentiments et des émotions.»

«Dans ce paysage commercial fortement médiatisé, la question n’est plus: “Comment, en tant que politique, faire impression avec ce que je dis?”», constate Maly. «Mais plutôt: “Comment me faire remarquer? Comment faire en sorte que je sois entendu dans un espace inondé d’opinions?”»

«Nommer les choses»

Les politiques sont donc de plus en plus censés utiliser le langage de monsieur et madame tout le monde et doivent prétendument «nommer les choses» . Pour certains partis de droite, affirme Ico Maly, cela est allé de pair avec le fait d’isoler certains groupes de la société et de recourir à des formulations très crues à leur égard. «Filip De Winter du parti Vlaams Belang a construit toute sa carrière politique là-dessus», ajoute-t-il encore.

Cette brutalisation au niveau du langage serait-elle alors surtout l’apanage de partis de droite? «C’est double» , répond Maly. «Si le contenu du discours diffère la plupart du temps de part et d’autre du paysage politique, il y a aussi des similitudes.»

Il cite quelques exemples du passé et actuels et évoque deux chefs de file sociaux-démocrates en Flandre: «Dans les années 1990, par exemple, Louis Tobback (du parti flamand socialiste sp.a.) parlait des réfugiés qui “telles des mouettes venaient picoter sur une décharge”. Et de nos jours, on est confronté au langage du nouveau président du parti sp.a., Conner Rousseau, qui s’exprime comme un jeune type de 22 ans totalement apolitique. Toute sa communication est basée là-dessus.»

Alors que dans les années 1960 et 1970 les politiques s’efforçaient d’impressionner grâce au contenu de leurs discours et de faire preuve d’éloquence, les politiques actuels cherchent à donner une toute autre image. «Conner Rousseau, par exemple, s’évertue par-dessus tout à se faire passer pour quelqu’un de cool, de relax: il chausse des baskets lorsqu’il se rend à une audience chez le roi et que son compte Instagram est totalement dépourvu de contenu si on le considère d’une perspective politique», dit Ico Maly.

Que tous ces éléments ensemble transforment non seulement la politique mais aussi toute la société est un point sur lequel s’accordent tous les experts. La conjonction entre les médias et le langage influence non seulement la manière dont on définit un «bon politique» mais également notre façon de nous parler et de nous comporter à l’égard d’autrui en tant qu’êtres humains. Elle impacte aussi les rapports entre les différentes identités politiques ainsi qu’entre les identités nationales et ethniques. «Le langage n’est jamais neutre, jamais», souligne encore Ico Maly.

Crapule, ordure, racaille

On peut déduire de l’accueil qui a été réservé à un petit film d’Angela Merkel sur les médias sociaux que cette façon de faire est une source d’irritation et surtout de préoccupation aux yeux de beaucoup de gens. La chancelière allemande y mettait en garde contre un langage rude. «Le langage précède l’action. Une fois que le langage prend le mauvais chemin, l’action en fait autant», disait-elle. La vidéo est devenue virale.

«Le retour d’un peu de formalisme dans notre langage est peut-être souhaitable, mais je pense qu’il est très difficile de dire où se trouve la ligne de démarcation. Langage informel et plat ne signifie pas nécessairement langage effronté ou désagréable», souligne le professeur Marc van Oostendorp. C’est pourquoi il est en effet si difficile de tracer une ligne de démarcation entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Si on traite des gens de crapules, il y a beaucoup de chances qu’ils se comporteront comme tels

Aux yeux du philologue il est toutefois clair que des mots tels que racaille, crapule et ordure vont trop loin. «Tandis que des expressions telles que « Fermez vos gueules » ou « Restez dans votre trou » s’adressent de façon arbitraire à tous les citoyens du pays, des termes tels que racaille ou ordure visent des personnes déterminées, et certainement un groupe déterminé de personnes dans la société. Répétés fréquemment, ils se nichent consciemment ou inconsciemment dans la tête. C’est là manifestement un facteur susceptible de provoquer davantage de discrimination», précise-t-il.

Il s’agit là d’une réflexion que formule également Baldwin van Gorp, maître de conférences de management de communication et de journalisme ainsi que coordinateur à l’institut d’études de médias à l’université catholique de Louvain (KU Leuven). «Le raisonnement qui se dissimule derrière l’utilisation de termes tels que racaille et crapule est peut-être qu’il s’agit d’exceptions, de fruits pourris dans la corbeille, c’est possible. Il est possible que par ces mots on entende viser ces dix ou vingt têtes brûlées et non pas un groupe entier. J’ignore toutefois si cela fonctionne de la sorte dans la tête de la plupart des gens», dit-il.

Van Gorp affirme également que le langage n’est pas uniquement descriptif. «On ne peut pas dire qu’il y a une seule réalité et que le langage reflète celle-ci. Le langage contribue à conférer une forme à la réalité», explique-t-il. «Un mot comme crapule évoque une certaine image. En qualifiant des gens de crapules, on se met à les regarder différemment, à adapter son comportement, à intervenir dans cette réalité, et cette réalité peut possiblement se conformer à ce langage.»

«En traitant des gens de crapules,» poursuit Van Gorp, «on court le risque qu’ils se comportent aussi comme tels. Ils vont se rebiffer, peut-être même réagir de manière agressive. Et alors vous aurez la réaction: vous voyez, c’est une crapule. Une sorte de self fulfilling prophecy, de prophétie autoréalisatrice.»

Déshumanisant

L’utilisation de mots extrêmement négatifs se répercute sur la manière dont des enfants et des jeunes se regardent eux-mêmes

Pour Mireille-Tsheusi Robert, présidente de Bamko, une association qui travaille sur l’interculturalité et le racisme, ce langage affecte non seulement le groupe visé des jeunes bagarreurs ou manifestant un comportement criminel. Il frappe aussi tous les enfants appartenant au même groupe ethnique.

«Des problèmes se trouvent ainsi surestimés, et le recours à des mots extrêmement négatifs se répercute sur la manière dont des enfants et des jeunes se regardent eux-mêmes. Surtout parce qu’on ne met pas en avant des exemples positifs susceptibles de compenser l’image négative, sauf dans le sport ou le show-business. Des jeunes s’assimilent dès lors à la description qu’on donne d’eux.»

Dans le cadre de son travail d’animatrice de jeunesse, Mireille-Tsheusi Robert a effectué des enquêtes sur des bandes urbaines et établi une carte des différentes formes de racisme à l’encontre de personnes de couleur noire. Elle est aussi l’une des auteures de Being Imposed Upon, un recueil de réflexions sur le fait d’être femme et d’être noire en Belgique.

«Traiter des êtres humains de racaille, de crapule et d’ordure est faire preuve de mépris et de déshumanisation. C’est extrêmement dangereux. Et quand des figures publiques recourent à ces termes-là, ils déshumanisent non seulement ceux qui se rendent coupables de violences mais aussi tous ceux qui leur ressemblent.»

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