Le Venezuela au bord de l’autodestruction

Le Venezuela peut se targuer de réserves en gaz et en pétrole les plus importantes au monde, mais le pays est aujourd’hui au bord du gouffre. Cette situation pourrait en outre mettre un terme à la révolution bolivarienne. Le décès du légendaire dirigeant vénézuélien, Hugo Chávez, a bouleversé le pays. C’est la première fois depuis 1998 que le peuple vénézuélien vote contre le « chavisme ».

  • Joka Madruga/Flickr (CC by 2.0) Le président Maduro a repris le flambeau en 2013 après le décès d’Hugo Chávez. Joka Madruga/Flickr (CC by 2.0)
  • DerMikelele / Flickr (CC by-nc 2.0) En 2015, les Vénézuéliens ont dû faire la file pendant des heures devant les magasins à cause d’une forte pénurie en produits de base. DerMikelele / Flickr (CC by-nc 2.0)
  • Jakob / Flickr (CC by 2.0) La classe politique doit faire face à une opposition qui ne cesse de croître. Jakob / Flickr (CC by 2.0)
  • LC. Nøttaasen / Flickr (CC by 2.0) L’effondrement du prix du pétrole est la cause principale de la crise économique que traverse le pays. LC. Nøttaasen / Flickr (CC by 2.0)

Après deux ans, le président Maduro l’a lui-même reconnu : l’économie du pays est dans une situation très critique.

« Nous faisons face à une crise qui menace la stabilité et les acquis sociaux dont nous avons joui ces quinze dernières années », a déclaré M. Maduro lors d’un discours prononcé à l’occasion du 17e anniversaire du chavisme.

Il n’y avait pas grand-chose à fêter si l’on en croit les données publiées mi-janvier par la Banque centrale du Venezuela. L’année dernière, l’inflation a atteint 180,9 % tandis que l’économie a connu une contraction de 5,7 %. Selon le FMI, l’inflation pourrait atteindre 720 % en 2016.

Un pays en état d’urgence économique

Il est difficile d’imaginer vivre avec une inflation de 700 %. Dans les années soixante-dix, l’inflation dont souffrait l’Amérique latine poussait les citoyens à se ruer vers les magasins dès qu’ils avaient reçu leur salaire, car la valeur de la monnaie chutait de jour en jour. Les Vénézuéliens ne disposent cependant pas de cette possibilité, car la production est à l’arrêt dans certains secteurs, et les rayons des magasins sont désormais vides en raison du manque de livraisons.

La production est à l’arrêt dans certains secteurs, et les rayons des magasins sont désormais vides.

Un état d’urgence économique a été décrété il y a plusieurs jours au Venezuela. Le Congrès, dominé par l’opposition, s’est opposé au décret en question, mais le Tribunal suprême de la justice a rejeté le vote du Parlement. Cet état d’urgence, qui permet au président de prendre des mesures qualifiées d’exceptionnelles, dure pendant 60 jours, et il peut être renouvelé une fois.

Ainsi, pour la première fois en vingt ans, on a pu observer la semaine passée une légère hausse du prix du pétrole, incroyablement bon marché au Venezuela. Le régime complexe de change entre le dollar et le bolivar, la monnaie locale, a également été adapté.

Le décret permet également au gouvernement de prendre des mesures spéciales pour faciliter la circulation des marchandises dans les ports et aéroports, notamment en suspendant temporairement les contrôles normalement en application. Il permet également de durcir la politique monétaire et de restreindre l’accès aux monnaies étrangères. Des rumeurs circulent au sujet d’un corralito pour le bolivar, ce qui reviendrait à une limitation de la somme que les citoyens peuvent retirer chaque semaine.

Le pétrole ne nourrit pas

L’effondrement du prix du pétrole est la cause principale de la crise économique que traverse le pays. Le prix au baril est ainsi passé de 100 dollars à 25 (ou 19) à dollars, ce qui permet à peine de couvrir les coûts de production. L’année 2016 ne laisse présager aucune amélioration.

L’économie vénézuélienne est complètement dépendante de ses exportations de pétrole, qui représentent 95 % de ses revenus.

LC. Nøttaasen / Flickr (CC by 2.0)

L’effondrement du prix du pétrole est la cause principale de la crise économique que traverse le pays.

L’économie vénézuélienne est complètement dépendante de ses exportations de pétrole, qui représentent 95 % de ses revenus. Cela signifie également que le pays est grandement dépendant de l’étranger pour la nourriture, les biens de consommation, et les pièces nécessaires au fonctionnement de son industrie.

Ces dernières années, l’économie vénézuélienne s’est encore davantage basée sur l’exportation de pétrole et l’importation des marchandises.

De nombreux secteurs de l’économie ont énormément souffert sous la présidence d’Hugo Chávez, car la Chambre de commerce vénézuélienne, la Fedecamaras, ne s’entendait pas avec le président. C’est même l’ancien président de la Fedecamaras qui a organisé le coup d’État dirigé contre M. Chávez en 2002.

Selon le gouvernement précédent, les étagères vides des magasins s’expliquent par le boycott des producteurs, qui empêcheraient volontairement la distribution de leurs marchandises. Les autorités nient depuis longtemps déjà qu’il s’agit là d’un problème économique structurel.

Regarder la réalité en face

Le président Nicolas Maduro, qui succède à Hugo Chávez, a bien compris le problème et souligne la nécessité d’entamer un dialogue. Il sollicite même à cet effet l’aide du Parlement, mais, depuis les dernières élections parlementaires organisées le 6 décembre dernier, la majorité des parlementaires sont des jeunes de l’opposition réunis dans une large coalition appelée « Unité nationale » (Mesa de Unidad Democratica, MUD).

Le président a fondé le Conseil national pour une économie productive, qui doit réunir tous les secteurs afin de diversifier l’économie et diminuer la dépendance au secteur pétrolier. Les secteurs concernés sont par exemple le secteur pétrolier et gazier, la pétrochimie, l’agriculture, l’exploitation minière, les télécommunications, la construction, l’industrie militaire et le tourisme. D’après le président Maduro, ces secteurs devraient devenir les nouveaux moteurs de l’économie.

Une prise de pouvoir détournée

Une autre mesure notable est la création d’une nouvelle compagnie pétrolière d’État, qui vient s’ajouter à la compagnie d’État déjà existante, Petróleos de Venezuela (PDVSA). Cette nouvelle compagnie, dont l’État est l’actionnaire principal, sera gérée par l’armée. Son nom est Camimpeg : Compañía Anónima Militar de Industrias Mineras, Petrolíferas y de Gas. Camimpeg sera en charge de l’entretien et de la production des exploitations pétrolières.

Certains parlent d’une prise de pouvoir silencieuse par l’armée.

Cette nouvelle compagnie pétrolière, dont l’État est l’actionnaire principal, sera gérée par l’armée.

L’entreprise pétrolière déjà existante, PDVSA, jadis la grande fierté du pays, a connu des temps difficiles sous le chavisme à cause d’un manque de gestionnaires qualifiés et de réinvestissements insuffisants. Les revenus issus de l’exploitation pétrolière devaient en effet financer les programmes sociaux, les fameuses Misiones.

La compagnie PDVSA a tellement souffert de la chute des prix du pétrole que le président Maduro a été contraint de solliciter d’aide de la Chine. L’année dernière, l’Empire du Milieu a ainsi accordé à PDVSA un prêt à hauteur de 50 milliards de dollars, lequel doit être remboursé sous la forme de pétrole.

Nicolas Maduro aurait depuis demandé un report de paiement : lors de la signature du prêt, un baril valait 40 dollars alors qu’il n’en vaut même pas 25 aujourd’hui.

Le Congrès prévoit déjà de mener une enquête sur les comptes de PDVSA pour déterminer ce que sont devenus les 50 milliards empruntés par la compagnie.

Le secteur pétrolier reste central dans l’économie du Venezuela puisque le pays, fournisseur principal des États-Unis, possède les plus importantes réserves en gaz et en pétrole au monde.

Dans le cadre de la révolution bolivarienne et des accords d’ALBA, le Venezuela a également pratiqué des tarifs attractifs pour 17 pays proches à travers le programme Petricaribe. Ainsi, le pétrole a également servi de moyen de rapprochement dans la politique extérieure. À l’heure où le pays doit lui-même faire face à une crise, on peut se demander si une renégociation des contrats basés sur cette logique ne s’impose pas.

Un effet de domino

Selon David Smilde, spécialiste du Venezuela et membre de WOLA (une organisation de défense des droits de l’Homme sur le continent américain), les mesures prises par le gouvernement Maduro arrivent plusieurs guerres en retard. M. Smilde pense que le Venezuela va connaître un important déficit vu le prix du pétrole, qui est depuis descendu jusqu’à 19 dollars le baril, et ce malgré l’adaptation du cours de change et la hausse du prix du pétrole et de l’électricité n’y changera rien.

En 2015, les Vénézuéliens ont dû faire la file pendant des heures devant les magasins à cause d’une forte pénurie en produits de base.

Si le prix au baril n’augmente pas, les revenus issus du secteur pétrolier devraient atteindre les 24 milliards de dollars, dont la moitié servira au remboursement de la dette du pays. Un budget d’environ 10 milliards de dollars sera ainsi réservé à l’importation de produits finis, ce qui représente un tiers des 32 milliards consacrés à l’importation de marchandises en 2015. Malgré cet important soutien aux importations, de nombreux Vénézuéliens ont dû faire la file pendant des heures devant les magasins à cause d’une forte pénurie en produits de base en 2015.

DerMikelele / Flickr (CC by-nc 2.0)

En 2015, les Vénézuéliens ont dû faire la file pendant des heures devant les magasins à cause d’une forte pénurie en produits de base.

Différents analystes prévoient un effondrement du pays également lourd de conséquences pour l’étranger. Le groupe bancaire britannique Barclay’s s’attend ainsi déjà à un violent orage. Dans le Financial Times, l’expert Ricardo Hausmann a fait part que la faillite du Venezuela n’entraîne un effet de domino. Il compare l’économie vénézuélienne à celle de l’Argentine, juste avant l’implosion de décembre 2001.

« En 2015, trois options se présentaient au président Maduro », explique M. Smilde. « Ou bien il changeait de stratégie économique, ou bien il perdait le soutien du Parlement, ou bien il renonçait aux principes démocratiques. » M. Smilde pense que le président vénézuélien a choisi la deuxième option : il n’a rien fait pour modifier le système économique du pays et a perdu le soutien du Parlement en décembre dernier. M. Smilde ajoute néanmoins que M. Maduro n’a pas toujours respecté les principes démocratiques non plus : le chef d’État a fait emprisonner Antonio Ledezma, le maire de Caracas, et a condamné le chef de l’opposition Leopoldo Lopez à près de 14 ans de prison.

Moins d’argent, mais davantage de violence

La crise se traduit également par une hausse du taux de criminalité. L’Observatoire vénézuélien de la violence (OVV) estime qu’un cinquième des personnes assassinées sur le continent américain sont vénézuéliennes. Avec El Salvador, le pays affiche le plus haut degré de criminalité dans la région.

Un cinquième des personnes assassinées sur le continent américain sont vénézuéliennes.

Le procureur général a admis que ces chiffres étaient pour le moins inquiétants.

D’après l’OVV, différents facteurs expliquent cette atmosphère d’insécurité comme par exemple l’affaiblissement des institutions, les divers recours arbitraires à la force, l’accès aisé aux armes à feu et les relations sociales basées sur l’utilisation d’armes.

Le président Maduro a-t-il fait son temps ?

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que l’opposition, après maintes tentatives, remporte les élections législatives le 6 décembre dernier.

Les révisions de la Constitution rencontreront néanmoins une vive résistance : la Cour suprême continue aujourd’hui encore à soutenir le chavisme.

La force du MUD ne réside pas tant dans un programme porteur, mais dans sa capacité à tirer parti d’une population fatiguée de l’idéal révolutionnaire défendu par le chavisme.

Quelque 2 millions d’électeurs ne se sont pas rendus aux urnes, selon Ignacio Ramonet, ancien directeur du journal mensuel français Le Monde diplomatique.

Le MUD est une coalition sans programme défini qui se compose de partis très divers tels que Primero Justicia, dirigé par Henrique Capriles ; Acción Democratica, avec Henry Ramos Allup, Un Nuevo Tiempo avec Luis Emilio Rondón et Voluntad Popular, le parti de Leopoldo López, actuellement détenu en prison.

Cette union démocratique souhaite introduire un projet de loi d’amnistie afin d’obtenir la libération de M. Ledezma et de M. Lopez, tous deux prisonniers politiques.

Le MUD souhaite également se débarrasser aussi rapidement que possible du président Maduro. Bien que son mandat prenne fin en 2019, les membres de l’opposition explorent différentes pistes pour rapprocher l’échéance. Ils pensent organiser un référendum, ce que la Constitution permet, ou modifier la Constitution afin que le mandat présidentiel soit de 4 ans à place de 6 ans, comme c’est actuellement le cas.

Jakob / Flickr (CC by 2.0)

La classe politique doit faire face à une opposition qui ne cesse de croître.

Cela signifierait que le Venezuela devrait organiser des élections présidentielles début 2017.

Les révisions de la Constitution rencontreront néanmoins une vive résistance : la Cour suprême continue aujourd’hui encore à soutenir le chavisme et rejettera donc certainement ces révisions.

Le président Maduro tente de son côté de sauver comme il peut le pays. Début février, M. Maduro a créé un « Congrès de la Patrie », qui tente de raviver la révolution bolivarienne en envoyant des équipes dans les 24 départements du pays. L’objectif central de cette initiative est de stimuler la participation à la révolution socialiste.

Quant à savoir si cette dernière tentative portera ses fruits, c’est bien là toute la question.

Atterrissage d’urgence ou crash tragique

Le sociologue vénézuélien Edgardo Lander va plus loin. Lors d’une interview, il a déclaré qu’un mouvement d’opposition ne proposant rien de nouveau ne peut venir à bout de cette crise. « La crise politique et économique est présentée comme le résultat de la baisse du prix du pétrole, car, vous savez, nous n’aurions bien évidemment aucun problème si le pétrole se vendait à 100 dollars le baril ! La crise que nous traversons n’est pas nouvelle, elle découle d’un modèle de production exclusivement basé sur la rente pétrolière et sa redistribution. Ce modèle n’est pas tenable sur le long terme, mais nous persistons à nous y accrocher. Lors des belles années de Chávez, les citoyens auraient dû s’élever contre ce modèle économique, au lieu de favoriser son institution. »

Le peuple vénézuélien n’a pas cherché un nouveau modèle de production ou réfléchi à l’avenir qu’il voulait pour la société ; à la place, il a renforcé la logique de redistribution de la rente pétrolière.

Nous avons beaucoup de chemin à faire, et nous ne pourrons éviter l’implosion du système actuel. Oubliez tout atterrissage en douceur, nous nous dirigeons droit sur un atterrissage en catastrophe.

M. Lander s’est également exprimé sur la gravité de cet aveuglement généralisé : « La polarisation politique prend tellement de formes qu’elle affecte le bon discernement des citoyens. La réalité n’est plus que perçue à travers le filtre de l’opposition entre le gouvernement et l’opposition. Les citoyens se retrouvent dans l’impossibilité de penser au futur et de réfléchir à ce qui arrive à notre société. »

La polarisation ambiante occulte tout projet à long terme : il n’y a que la crise du jour qui compte. Le sociologue considère que la polarisation aveugle toute la société, ce qui peut engendrer une guerre civile ou de violentes confrontations.

On observe au Venezuela une victoire de la logique de contrôle verticale et une asphyxie de la démocratie participative. Les solutions proposées ces deux dernières années pour résoudre la crise n’ont rien de solidaire : elles sont empreintes d’individualisme et de compétitivité. « Ce projet de transition de la société est un échec complet », conclut M. Lander.

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