Odebrecht ou le plus grand scandale de corruption de l’histoire de l’Amérique latine

Odebrecht est la boîte de Pandore de l’Amérique latine. Ce qui débuta au Brésil par une enquête autour de hauts placés et de politiciens corrompus atteint aujourd’hui les proportions d’un scandale continental. Les soupçons se portent sur des figures de longue date (plus ou moins) connues de la scène politique et du monde des affaires d’Amérique latine.

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  • Agência Brasil Fotografias (CC BY 2.0)​ Protestation contre l’affaire de corruption chez Petrobras Agência Brasil Fotografias (CC BY 2.0)​
  • Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​ Lava Jato – Manifestation contre la corruption à Copacabana Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​
  • Jeso Carneiro (CC BY-NC 2.0)​ Jeso Carneiro (CC BY-NC 2.0)​
  • (CC BY-NC 2.0)​ Le monument du Christ de Lima était un cadeau d’Odebrecht durant la présidence d’Alan García (CC BY-NC 2.0)​
  • (CC BY-SA 2.0)​ Le monument du Christ de Lima était un cadeau d’Odebrecht durant la présidence d’Alan García (CC BY-SA 2.0)​
  •  (CC BY-SA 2.0)​ Juan Manuel Santos nie avoir eu connaissance du financement illégal de sa campagne présidentielle (CC BY-SA 2.0)​
  • (CC BY-ND 2.0)​ Manifestations de 2015 pour la destitution de Dilma Rousseff. Cette année-là, les rues ont vu défiler des manifestations pour et contre la présidente (CC BY-ND 2.0)​
  • Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​ Lava Jato – Défilé contre la corruption à Copacabana Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​

Chaque semaine, de nouvelles accusations et enquêtes viennent épaissir le dossier du scandale de corruption entachant l’entreprise de construction brésilienne Odebrecht. Personne n’est épargné : présidents, fonctionnaires des pouvoirs publics, hommes d’affaire et même l’ancienne guérilla colombienne des FARC seraient impliqués.

Maintenant que le secret des pots-de-vin est éventé sur l’ensemble du continent et que les dernières semaines ont dévoilé des dizaines de nouveaux noms, des questions font surface. La corruption sur le continent serait-elle donc (encore) plus grave que tout le monde ne le croyait ? Ou devons-nous voir cette enquête comme un signe que la corruption n’est dorénavant plus tolérée ?

Comment tout a commencé : Lava Jato

Tout a commencé au Brésil avec l’opération Lava Jato, le scandale du “carwash”. Cette enquête d’envergure visant la société pétrolière publique Petrobras débuta en mars 2014 à l’initiative des tribunaux et de la police fédérale. Des entreprises reconnurent avoir versé des pots-de-vin à des hommes politiques et à des fonctionnaires d’État en échange de contrats conclus avec Petrobras.

L’une des sociétés prises dans le filet de Lava Jato s’appelle Odebrecht.

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Protestation contre l’affaire de corruption chez Petrobras

D’importantes sommes d’argent versées pour s’assurer des projets du groupe pétrolier ont disparu dans la nature avec la complicité de hauts placés de Petrobras, de politiciens et des entreprises qui remportaient les contrats de ces projets publics d’envergure.

Des milliards de dollars, versés par des entreprises moyennes à grandes, terminaient dans des campagnes électorales. Un moyen pour ces entreprises d’asseoir leur pouvoir et d’inciter les parlementaires à voter des lois allant dans le sens de leurs intérêts commerciaux.

‘Hélas, la corruption fait partie intégrante de la politique brésilienne’

‘Hélas, la corruption fait partie intégrante de la politique brésilienne’, déclare Fábio Pimentel São Mateus du Mouvement brésilien des Sans-Terre (MST). ‘Lava Jato fut important pour dévoiler ce problème et inscrire la corruption à l’agenda.’

L’enquête eut de lourdes répercussions politiques et conduit à la destitution de l’ancienne présidente Dilma Rousseff, du Parti des travailleurs (PT). Elle fut été condamnée pour infraction aux normes budgétaires, mais ne fut pas soupçonnée d’enrichissement personnel.

Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​

Lava Jato – Manifestation contre la corruption à Copacabana

Fábio Pimentel explique que le MST et d’autres mouvements sociaux ne s’accordent pas sur le fait que l’opération Lava Jato ait visé ou non davantage les partis de gauche que les partis de droite. Les médias brésiliens accordent plus d’attention à des dénonciations de politiciens de gauche et s’en prennent plus facilement – sans réelle argumentation et en l’absence de preuve – le Parti des travailleurs, déplore Fábio Pimentel.

Raf Custer, journaliste et chercheur en économie du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (GRESEA), confirme lui aussi que, dès le départ, l’impartialité du tribunal fut mise en doute. En effet, le tribunal aurait privilégié les pistes prouvant la corruption de l’ancienne présidente Dilma Rousseff (PT). ‘Mais aucun politicien issu d’un parti traditionnel n’a la conscience tranquille, ceux du PT ne sont pas une exception’, déclare Raf Custers.

Aveux d’Odebrecht

Jeso Carneiro (CC BY-NC 2.0)​

Le groupe Odebrecht est la première entreprise de construction de l’Amérique latine. Elle a réalisé d’importants projets sur l’ensemble du continent, par exemple la construction de ponts, de barrages et de routes, de grands projets d’infrastructure coïncidant avec la Coupe du monde de football de 2014.

Odebrecht remporta les contrats de construction de quatre des stades de la Coupe de 2014 et des infrastructures des Jeux olympiques de 2016, peut-on lire dans l’ouvrage de Raf Custers intitulé De uitverkoop van Zuid-Amerika (La liquidation de l’Amérique latine). ‘Les contrats ne tombent pas du ciel. Odebrecht, la multinationale OAS : ces entreprises s’entendent très bien avec les dirigeants politiques’, déclare Raf Custers.

‘Les contrats ne tombent pas du ciel. Odebrecht, la multinationale OAS : ces entreprises s’entendent très bien avec les dirigeants politiques’

En juin 2015, l’ex-patron de l’entreprise Marcelo Odebrecht fut arrêté. La sentence du petit-fils du fondateur de l’entreprise tomba un an plus tard : dix-neuf ans d’emprisonnement pour corruption, blanchiment d’argent et participation à un crime organisé.

Au total, 77 autres collaborateurs d’Odebrecht présentèrent leurs aveux et passèrent un marché avec les enquêteurs brésiliens : des aveux en échange de l’allègement de leurs peines de prison.

En décembre 2016, Marcelo Odebrecht reconnut publiquement que depuis 2001, il avait dépensé plus de 780 millions de dollars pour l’obtention de contrats dans toute l’Amérique latine par l’intermédiaire d’un “département de la corruption”. Il conclut ensuite un accord provisoire avec les États-Unis, le Brésil et la Suisse impliquant le paiement de 3,5 milliards de dollars d’amende et le dévoilement d’informations.

Ces confessions révélèrent que Marcelo Odebrecht n’avait pas versé de dessous-de-table pour des contrats qu’au Brésil, mais que ses activités s’étendaient sur trois continents. Odebrecht plaidait coupable : en plus de dix ans, son entreprise a payé environ 800 millions de pots-de-vin pour remporter des marchés publics aux quatre coins de l’Amérique latine.

Aujourd’hui, Odebrecht tente de négocier avec les différents gouvernements pour que les travaux déjà contractés puissent être menés à bien.

Lundi dernier, un juge américain a condamné l’entreprise à une amende de 2,6 milliards de dollars. C’est la plus grande amende jamais imposée à une entreprise étrangère par un tribunal américain. Dans le cadre d’un accord passé entre Odebrecht et les autorités nord-américaines, brésiliennes et suisses, l’entreprise versera 93 millions de dollars aux USA, 2,39 milliards au Brésil et 116 millions à la Suisse. Le président brésilien Michel Temer a communiqué lundi qu’il attendait la démission de certains de ses ministres en raison de leur implication dans le scandale Odebrecht.

Infrastructures et emplois de l’après-Odebrecht

Lucio Cáceres, du bureau régional des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS, selon l’acronyme anglais), déclara dans une entrevue accordée à l’agence d’informations Efe que le retrait temporaire d’Odebrecht et d’autres entreprises de construction brésiliennes représentait un coup dur pour le secteur, qui est selon lui déjà insuffisant pour le continent. Le porte-parole de l’ONU considère qu’Odebrecht joue un rôle important dans la réalisation de projets de construction du continent.

Si Odebrecht faisait banqueroute, des milliers d’emplois disparaîtraient

Des experts financiers soulignent en outre que si Odebrecht venait à faire banqueroute, cela entraînerait la disparition de milliers d’emplois en Amérique latine : tant les employés d’Odebrecht que ceux de ses sous-traitants sont concernés.

Raf Custers qualifie ces travaux infrastructurels et ces grands projets de nouvelle voie de fuite pour un système coincé dans une crise sans issue. Il doute que les projets ambitieux de la Banque mondiale pour l’Amérique latine et l’Afrique visent réellement la rencontre des besoins des populations rurales, tels que l’éducation, les soins de santé et l’eau potable. Le chercheur pointe du doigt la contradiction entre ‘la rentabilité’ et ‘le développement et l’émancipation’.

Président Toledo en fuite ?

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Le monument du Christ de Lima était un cadeau d’Odebrecht durant la présidence d’Alan García

À Lima, le scandale Odebrecht se tourne vers l’océan Pacifique, personnifié par une statue du Christ de 37 mètre de hauteur. Odebrecht avait offert le monument au pays lors de la présidence d’Alan García.

Alan García était signataire de l’appel à projet pour la ligne de métro de Lima qu’Odebrecht remporta. Des parties civiles déclarèrent que 8 millions de dollars de pots-de-vin auraient été versés à divers fonctionnaires, ce qu’Alan García démentit.

Le quotidien péruvien La Republica publia une liste de travaux réalisés par Odebrecht dont il ressort que la majorité eut lieu alors que l’ancien dictateur Alberto Fujimori était toujours au pouvoir. Celui-ci purge déjà une peine de prison pour violation des droits de l’homme.

L’ex-président Ollanta Humala aurait lui aussi accepté des pots-de-vin. La plateforme d’informations RPP Noticias indique qu’il réfute les accusations. Sous la présidence d’Ollanta Humala, Odebrecht a lancé la construction d’un pipeline de gaz, d’une valeur de sept millions de dollars, devant relier l’Amazone à la côte. Ce pipeline n’est toujours pas terminé. Depuis, des documents du tribunal brésilien ont dévoilé qu’Odebrecht a contribué à hauteur de trois millions de dollars à la campagne électorale d’Ollanta Humala.

Mais c’est Alejandro Toledo qui fait le plus parler de lui. L’ex-président de 70 ans est soupçonné d’avoir accepté pour vingt millions de dessous-de-table d’Odebrecht. C’est lors de son mandat qu’a commencé la construction de l’autoroute interocéanique depuis le Pérou jusqu’au Brésil. Le coût final du chantier s’éleva au quadruple du montant initial. Un fonctionnaire du gouvernement, lui aussi inculpé, approuva le nouveau montant.

Avec cette ordonnance d’arrestation, Alejandro Toledo rejoint la série des ex-présidents nationaux poursuivis

Les autorités péruviennes offrent une récompense de trente mille dollars pour toute information pouvant conduire à l’arrestation d’Alejandro Toledo, qui se trouverait en Californie. Un mandat d’arrêt international a été lancé contre celui qui fut président du Pérou de 2001 à 2006, à la suite d’Alberto Fujimori. Avec cette ordonnance d’arrestation, Alejandro Toledo rejoint la série des ex-présidents nationaux poursuivis.

Avant d’être élu président, il lutta contre la dictature d’Alberto Fujimori. Il est l’un des rares présidents à être entré dans l’histoire du Pérou positivement. Beaucoup de Péruviens sont aujourd’hui déçus que Toledo, ce symbole de la lutte contre le régime antidémocratique et la corruption de Fujimori, soit en fin de compte tout aussi corrompu.

Toledo a nié les accusations sur Twitter. Il y déclare être innocent jusqu’à preuve du contraire, comme tout le monde. Il tweete ne pas être un ‘fugitif’. Quant à l’endroit où il se trouve, pas un mot.

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Le monument du Christ de Lima était un cadeau d’Odebrecht durant la présidence d’Alan García

L’actuel président, Pedro Pablo Kuczynski (PPK, comme l’appellent les Péruviens), aurait d’après l’agence de presse publique Andina demandé à Donald Trump l’extradition de Toledo. PPK était le ministre de l’Économie de Toledo ; il est lui aussi dans une position très controversée. Il dément toute implication, ce qui n’a pas empêché sa popularité de chuter de vingt pour cent.

Au Pérou, Odebrecht fait la Une des journaux depuis des semaines

Au Pérou, Odebrecht fait la Une des journaux depuis des semaines, aux côtés des inondations. La réputation de la classe politique dirigeante pâtit de cette série d’ex-présidents en inculpation et de son ancien président probablement en fuite.

L’auteur péruvien et Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa a sommé les anciens présidents Toledo et Humala à comparaître devant la justice.

Le Prix Nobel colombien pas si sacré qu’il n’y paraît ?

Le scandale Odebrecht a fait l’effet d’une bombe jusqu’en Colombie, qui sort à peine du conflit des FARC.

Après cinquante ans de conflit interne, le président Juan Manuel Santos a présenté à la Colombie un accord de paix conclu entre les FARC et le gouvernement colombien.

Le scandale Odebrecht fit l’effet d’une bombe en Colombie, à peine sortie du conflit des FARC

Ce fut pour le président un véritable parcours du combattant. Quand le référendum pour l’accord de paix initial s’est soldé par le Non de la population, ce fut pour lui une défaite personnelle, mais une victoire pour son ennemi, l’ex-président Álvaro Uribe, fervent détracteur de l’accord de paix.

Une semaine plus tard, le Prix Nobel de la paix de Santos redonna un nouveau souffle à l’accord de paix, et à Santos lui-même ; huit semaines plus tard, le gouvernement et les FARC signaient un accord de paix révisé.

Depuis le début de cette année, Santos se trouve cependant à nouveau au cœur de la tempête. En effet, le scandale Odebrecht l’a aussi éclaboussé. Sur le site du journal Semana, la journaliste colombienne María Jimena Duzán écrit : ‘Santos a perdu la seule chose qui lui restait : la prétention que son gouvernement était différent de celui, corrompu, d’Uribe. Sa suprématie éthique tant appréciée est détruite. En effet, ce scandale a démontré qu’il y a peu de différences entre les uribistas et les santistas quand il s’agit de politique et de financement de campagne.’

‘Santos, qui aurait voulu passer à la postérité en tant que porteur de la paix, est en bonne voie d’être gravé dans les mémoires comme le président noyé par le scandale Odebrecht’

‘Santos, qui aurait voulu passer à la postérité en tant que porteur de la paix, est en bonne voie d’être gravé dans les mémoires comme le président noyé par le scandale Odebrecht’, écrit encore María Jimena Duzán.

Aussi bien des noms de membres du parti de Santos que du Centro Democrático d’Uribe apparaissent en effet dans le scandale.

Le procureur détient des preuves qu’Odebrecht a donné un million de dollars pour la réélection en 2014 du président Santos. L’ancien sénateur Otto Bula, qui a depuis été arrêté, aurait transmis des capitaux d’Odebrecht à la campagne via un intermédiaire. Roberto Prieto, chef de campagne de Santos en 2014, a déclaré n’avoir jamais rencontré Otto Bula, ‘pas même pour un café’.

Plus tard, Roberto Prieto reconnut toutefois qu’en 2010, Odebrecht aurait payé 400 000 dollars pour l’impression de deux millions d’affiches de la campagne de Santos. Le président, qui insiste sur le fait qu’il n’était pas au courant de ce don, a demandé publiquement qu’une enquête soit ouverte et que les coupables soient punis.

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Juan Manuel Santos nie avoir eu connaissance du financement illégal de sa campagne présidentielle

Óscar Iván Zuluaga, ancien ministre des Finances et candidat du parti d’Uribe à la présidence de 2014, est lui aussi accusé d’avoir accepté 1,6 millions d’Odebrecht en contribution à sa campagne. Ces accusations ont provoqué le retrait de sa candidature aux présidentielles de 2018.

Le Conseil national électoral de Colombie devra déterminer si Santos et Zuluaga ont enfreint la loi durant leur campagne de 2014 en acceptant l’argent d’Odebrecht sans le déclarer.

Les FARC auraient aussi perçu une sorte de “taxe de guérilla” d’Odebrecht

Début du mois dernier, la presse dévoila que les FARC auraient elles aussi perçu de l’argent d’Odebrecht. Le site d’informations brésilien Veja publia la confession de Marcelo Odebrecht d’avoir versé une somme d’argent aux FARC afin que son entreprise puisse opérer dans les régions sous leur contrôle.

Les paiements à la guérilla remonteraient aux années nonante et leurs montants varieraient de 50 000 à 100 000 dollars mensuels. Au moyen de cette espèce de “taxe de guérilla”, l’entreprise aurait évité la capture de ses employés.

Le bureau du Contrôleur général a publié un rapport indiquant que la corruption d’État coûte chaque année 7,5 milliards de dollars à la Colombie. Ce montant équivaut à dix pour cent du budget total du gouvernement en 2017. Tout semble annoncer que la corruption figurera au centre des élections présidentielles de 2018.

Manifestations anti-corruption

Ce 1er avril, des milliers de Colombiens sont descendus dans les rues des grandes villes du pays pour manifester leur mécontentement envers l’accord de paix et les scandales de corruption, entre autres. Cette marche a été politiquement organisée par l’opposition, Uribe en tête, contre Santos. Les réactions soulignant le cynisme d’une marche de politiciens corrompus pour dénoncer la corruption d’un autre, n’ont évidemment pas manqué.

Popeye lui-même, l’un des sicaires du baron de la drogue Pablo Escobar, appela à participer à la marche.

Grâce à sa réaction rapide et humaine face au terrible glissement de terrain qui s’est produit à Mocoa le même week-end, Santos est tout de même parvenu à se racheter aux yeux de l’opinion publique.

Pour la première fois en dix ans, la corruption est le problème n°1 selon les Colombiens, détrônant la sécurité

Une récente étude du bureau de sondage Gallup indique que pour la première fois en dix ans, la corruption du pays est son premier problème selon les habitants, détrônant la sécurité.

Le soutien populaire dont bénéficie Santos a atteint le niveau historiquement bas des 24 %. Les Colombiens sont mécontents du processus de paix conclu avec les FARC, de la manière dont Santos aborde le trafic de drogue, le secteur des soins de santé ainsi que l’environnement, l’insécurité et les problématiques de la pauvreté.

Le site d’investigation La Silla Vacía considère que ce faible score du président pose problème. En effet, Santos a encore un an de mandat pour mener à bien des tâches difficiles dans le cadre du processus de paix : la création d’une commission de la vérité, la réintégration des guérilleros dans la société et l’octroi de plus de moyens aux régions rurales.

Cristhian Uribe Mendoza, professeur de la Faculté de Sociologie de l’Université de Santo Tomas, voit dans la période du post-conflit une occasion idéale pour soigner de nombreuses faiblesses du système politique actuel de la Colombie. L’un des points de l’accord prévoit d’ailleurs l’établissement d’une mission électorale spéciale proposant une série de mesures pour prévenir la corruption et former un organisme électoral beaucoup plus transparent. Ainsi, les contributions du secteur privé seraient encadrées. ‘Ce type de petites avancées pourrait améliorer grandement la situation du pays’, déclare Cristhian Uribe Mendoza.

Pendant ce temps au Brésil

Raf Custers insiste sur l’importance qu’ont eu au Brésil les manifestations massives réclamant des transports en commun et dénonçant le gaspillage financier des grands événements sportifs de 2013. ‘Sans la pression de la rue, le tribunal n’aurait pas autant creusé’, analyse Raf Custers.

96 % des Brésiliens estiment que Lava Jato doit se poursuivre

Le calme n’es pas encore revenu au Brésil. À la fin du mois passé, des dizaines de milliers de Brésiliens défilaient encore dans les rues pour manifester leur soutien à l’opération Lava Jato. D’après un sondage réalisé par Ipsos fin 2016, 96 % des Brésiliens estiment que Lava Jato doit continuer ‘coûte que coûte’.

Début mars, plusieurs médias de la région annonçaient que Marcelo Odebrecht avait signé une déposition impliquant Dilma Rousseff et Michel Temer dans le scandale.

Devant le tribunal, Marcelo Odebrecht a confirmé que son entreprise avait procédé à une transaction illégale de 150 millions de réaux (45 millions d’euros) pour la campagne électorale de 2014. Quatre-vingt pour cent de la somme ne seraient pas repris dans les comptes officiels. Le 4 avril débutaient les auditions du procès devant juger des éventuelles irrégularités dans les finances des campagnes de Rousseff et de Temer.

Ces révélations pourraient annuler les victoires de Rousseff et de Temer et, par voie de conséquence, mettre fin à la présidence de Temer avant le 31 décembre 2018. Marcelo Odebrecht a cependant déclaré qu’il n’était pas certain que les présidents avaient connaissance de l’illégalité des dons.

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Manifestations de 2015 pour la destitution de Dilma Rousseff. Cette année-là, les rues ont vu défiler des manifestations pour et contre la présidente

L’ancien président de la Chambre Eduardo Cunha a été condamné à quinze ans d’emprisonnement. Du même parti que Temer, le PMDB, Eduardo Cunho a joué un rôle central dans la destitution de la présidente Dilma Rousseff.

Le 11 avril, le Tribunal suprême fédéral brésilien a approuvé l’ouverture de nouvelles enquêtes, concernant pas moins de septante nouveaux suspects de l’affaire Odebrecht. Dans la liste figurent 9 ministres du gouvernement du président Michel Temer, 29 sénateurs et 42 membres de la Chambre. Le nombre de politiciens mis à l’examen par cette instance judiciaire s’approche désormais de la centaine.

Plus de 350 enquêtes devront encore être ouvertes

Le procureur a déclaré en mars à Reuters qu’à la suite de témoignages de cadres d’Odebrecht, plus de 350 enquêtes supplémentaires devront être ouvertes.

L’enquête de corruption est compromise par des propositions de lois visant l’amnistie pour le financement illégal de campagnes électorales. De plus, au Brésil, seul le Tribunal suprême fédéral dispose des pouvoirs nécessaires pour mettre des politiciens à l’examen. Quelles sont les implications de cette limitation pour l’enquête ? Et la corruption n’imprègne-t-elle pas tous les niveaux de pouvoir ? Une solution externe aux institutions ne serait-elle pas nécessaire ?

C’est l’avis que défend Raf Custers. Ces solutions hors-institutions impliquent ‘la mobilisation des citoyens’. Le chercheur déclare que cela prend du temps. Il rappelle que lors des manifestations de 2013, Rousseff fit de l’urgence de la réforme des institutions son plan d’action, sans y parvenir.

Élites d’Amérique latine sur la sellette

En Colombie et au Pérou, comme dans les autres pays impliqués dans le scandale Odebrecht, les enquêtes n’en sont qu’à leurs débuts. Les personnes mentionnées dans le dossier prétendent souvent ne pas comprendre les accusations qui les visent.

Chaque semaine, la liste des élites d’Amérique latine empêtrées dans l’affaire des dessous-de-table s’allonge ; elle comporte les noms du chef des services de renseignement argentins, de deux fils de l’ancien président panaméen Ricardo Martinelli ou encore de l’ancienne vice-présidente guatémaltèque Roxana Baldetti.

Et d’autres figures politiques importantes risquent encore de venir les rejoindre sur le banc des accusés.

Corruption et institutions “démocratiques”

En 2015, la population du Guatemala a forcé le président Otto Pérez Molina à démissionner à la suite d’un grand scandale de corruption douanière. Aux élections présidentielles suivantes, l’État d’Amérique centrale vota pourtant pour Jimmy Morales, un homme d’affaires possédant sa propre émission de télévision et lié – comme les autres candidats – à des cas de corruptions et de violations des droits de l’homme.

Dans son évaluation Corruption Perceptions Index de 2016, l’agence Transparency International a colorié la carte de l’Amérique latine en rouge et orange, comme le veut la tradition.

Et pourtant, l’agence intitule son chapitre sur la situation du continent ‘Americas : Sometimes bad news is good news’. Plus loin, on peut lire : ‘Lire des Unes de journaux consacrées à la corruption n’est pas toujours une mauvaise chose. Des Panama Papers en avril à l’accord de 3,5 milliards de dollars d’Odebrecht en décembre, l’année 2016 fut une bonne année pour la lutte contre la corruption.’

Au Chili, la belle-fille de la présidente Michelle Bachelet a été condamnée pour fraude fiscale. En Argentine, l’ex-présidente Fernanda Kirchner est inculpée pour son implication dans diverses affaires de corruption. Au Mexique, le président Peña Nieto a présenté ses excuses pour un scandale lié à une propriété immobilière de sa femme lors du lancement du Système national anticorruption. Au Pérou, le président Kuczynski a adressé un message en février à la nation pour lui annoncer qu’il triplera le budget du ministère public afin d’améliorer son travail de lutte contre la corruption.

‘La collaboration des principaux pays impliqués pour démasquer les complices du scandale est un signe positif’

Un groupe international d’enquêteurs issus de dix pays d’Amérique latine et du Portugal s’est réuni le 16 février au Brésil pour échanger des informations sur Odebrecht et formuler une réponse commune. L’organisation InsightCrime, qui enquête sur des réseaux criminels du continent, y voit un puissant partenariat multilatéral : ‘La collaboration des principaux pays impliqués pour démasquer les complices du scandale est un signe positif.’

D’après Cristhian Uribe Mendoza, Odebrecht ne serait qu’une partie émergée de l’iceberg de la corruption politique. L’achat des voix, l’intervention injustifiée dans la politique et autres phénomènes similaires se répètent selon lui d’élection en élection. ‘Cela ne veut toutefois pas dire que la population soit apathique face à la corruption. Au contraire, la population réagit. D’ailleurs, elle a réussi à mettre d’importantes personnalités en prison. La thématique préoccupe tant que certains candidats à la présidentielle de 2018 en ont fait un de leurs chevaux de bataille.’

Francisco Proner Ramos / Mídia NINJA (CC BY-SA 2.0)​

Lava Jato – Défilé contre la corruption à Copacabana

Démocratie à vendre

Et que disent toutes les enquêtes sur la corruption des institutions démocratiques ou moins démocratiques d’Amérique latine ? D’après Raf Custers, la marge de manœuvre de la démocratie est fort limitée. La classe politique a coupé les ponts avec ses électeurs et n’en fait qu’à sa tête. Le chercheur ajoute que les médias ont un impact extraordinaire.

‘La corruption a lourdement endommagé les institutions démocratiques de la Colombie’

Cristhian Uribe Mendoza déclare qu’en Colombie, la corruption a gravement nui aux institutions démocratiques. D’un côté, la population colombienne pense de plus en plus que ces institutions sont corrompues, mais, d’un autre côté, le taux d’abstention lors des consultations électorales atteint les 60 %. ‘Cela laisse supposer qu’une large part des Colombiens n’ont pas confiance en leurs institutions démocratiques et leurs politiciens’, explique le professeur.

Pour maîtriser la corruption en Colombie, Cristhian Uribe Mendoza estime qu’un renforcement de la collaboration entre les organismes de contrôle est nécessaire. Plus important encore, il avance qu’il faudrait proposer à la population et aux organisations sociales des moyens de participer à ces contrôles des ressources d’État. Sont concernées ici tant les campagnes politiques que les moyens employés au quotidien par les différentes institutions d’État.

Sans vergogne

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Il était une fois Odebrecht, l’histoire d’un réseau criminel opérant dans les coulisses d’une des plus grandes entreprises d’Amérique latine et corrompant dix années durant des fonctionnaires d’État par-delà les frontières.

Les manifestations organisées à travers le continent témoignent de la vigilance d’une population qui n’accepte plus ces malversations. Les enquêtes portant sur la corruption en Amérique latine démontrent toutefois la délicatesse du processus.

Elle est peut-être illusoire, mais voici ma question : Quel est le visage de l’Amérique latine sans le masque de la corruption ?

La destitution de Dilma Rousseff au Brésil, l’année passée, et les récentes marches anti-corruption portées par l’opposition politique de la Colombie ont un point commun : l’utilisation de ces scandales par d’autres politiciens, à leurs fins personnelles.

Elle est peut-être illusoire, mais voici ma question : Quel serait le visage de l’Amérique latine sans le masque de la corruption ?

Pour la Colombie, Cristhian Uribe Mendoza imagine que l’absence de corruption signifierait beaucoup moins de difficultés dans les villes les plus vulnérables du pays, comme El Choco ou La Guajira. Les habitants de ces zones ne disposent pas de suffisamment de centres de santé ou d’eau de distribution et beaucoup d’entre eux n’ont pas accès à une éducation car les moyens devant le leur permettre terminent dans les poches des corrompus.

Raf Custers se risque à une image idyllique : ‘La forme la plus solide de démocratie est celle qui émane d’en bas. Et elle demande de grands efforts. Le sociologue portugais Boaventura da Sousa dit que le monde a besoin de high intensity democracy. Ce que je traduis par “l’engagement de tous, à tout moment”.’

Traduction : Marie Gomrée

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