Comment une fraction toujours plus importante du budget européen au développement se voit allouée à la sécurité et à la lutte anti-terroriste

Peut-on assimiler les forces spéciales du Burkina Faso à l'aide au développement ?

USAFRICOM (CC BY 2.0)

Des unités burundaises lourdement armées se glissent dans les couloirs sombres d’un bâtiment. Nous pouvons voir la manière dont ils ferment le réseau lentement mais sûrement, autour des jihadistes retranchés dans le bâtiment. Un d’entre eux regarde par la fenêtre, désespéré. Des tambourinements menaçants se font entendre à travers le montage. 

L’observateur ne sait plus si les jihadistes se sont laissés prendre au piège de cette simulation. La caméra passe soudainement à des images en plein jour d’agents de police lourdement armés et de militaires dans les rues de la capitale Ouagadougou. 

Un voice-over raconte ce que l’on vient de nous présenter. IRAPOL (Identification, Rapprochement, Analyse de police) s’avère un « système de gestion national et automatisé d’informations relatives à la sûreté » où diverses unités du système de sécurité burundais peuvent puiser pour « lutter ainsi contre l’insécurité sur tout le territoire ». 

IRAPOL est un projet né au sein d’un autre projet plus large Projet d’Appui au Renforcement de la Sécurité Intérieure au Burkina Faso - en raccourci PARSIB.

Comment une agence liée au développement se retrouve-t-elle impliquée dans un projet anti-terroriste ? 

Si les mangeurs d’acier aux armes clinquantes et habillés de noir de la vidéo de l’IRAPOL ne le laissent pas soupçonner, les projets IRAPOL et PARSIB sont toutefois des projets mis sur pied avec de l’argent belge envoyé par Enabel, l’ Agence belge pour le développement. Cette agence est chargée d’exécuter et de coordonner la politique belge pour le développement international. 

Comment une agence liée au développement se retrouve-t-elle impliquée dans un projet anti-terroriste ? 

« Expertise belge dans le domaine de la sécurité »

Sur un plan purement technique, la réponse est assurément simple. En juillet 2016, le Burkina Faso a été confronté à un premier grand attentat jihadiste. L’hôtel Splendid et un café proche où se réunissent surtout des Burundais aisés et des expatriés se sont retrouvés sous le feu des balles  d’un commando envoyé depuis le Mali. Trente personnes, dont de nombreux étrangers, perdirent la vie. 

Arne Gillis

Le président fraîchement arrivé au pouvoir Roch Marc Christian Kaboré sentit souffler le vent du jihadisme montant et demanda le soutien de la communauté internationale. L’Union européenne répondit à cet appel et créa les projets IRAPOL et PARSIB, qui seraient excutés par Enabel, l’agence belge de développement. 

Ce n’est pas un choix irréfléchi en soi. Enabel peut se recentrer sur son expérience dans la formation des services de sécurité sur le territoire africain. Par le passé, Enabel (alors encore connue comme la Coopération technique belge) avait en effet déjà formé des agents de police aussi bien en Afrique du Sud qu’au Burundi. 

« C’est précisément cette expertise en matière de sécurité bâtie par la Belgique en Afrique du Sud et au Burundi que la communauté internationale apprécie tellement », raconte Roberto Resmini, à la tête de PARSIB, dans le bureau bruxellois d’Enabel. M. Resmini cite ces expériences pour prouver que la politique belge au développement n’a pas forcément changé. « Ce n’est pas aujourd’hui que nous avons commencé à préparer des services de sécurité » explique-t-il. « Et comme aujourd’hui au Burundi, cela se passe toujours en partenariat avec les autorités locales.  »

« Le développement est impossible sans sécurité »

« Il faut laisser la sécurité être une condition de base au développement », ajoute M. Resmini. « Le développement est impossible sans sécurité ». 

Il marque en effet un point : il vaut mieux éviter d’aller calmement à l’école ou d’élargir son affaire avec des bandits ou des jihadistes dans les parages. Il en va de même pour Enabel : « La sécurité dans la région du Sahel s’est tellement déteriorée que nous devons veiller aux conditions de sécurité si nous souhaitons encore mener d’autres opérations ici », déclare M. Resmini.

« Des préoccupations de la partie jihadiste »

Mais ne faut-il pas différencier le banditisme d’une part et le jihadisme internationalement ramifié comme dans le Sahel d’autre part ? M. Resmini tient à souligner formellement qu’Enabel ne combat pas directement l’extrémisme. « Enabel ne combat pas de terroristes. Nous soutenons le secteur de la sécurité locale dans toutes ses préoccupations liées à la sécurité. Et ces préoccupations émanent aujourd’hui surtout de la partie jihadiste. » 

Un soutien sujet à de solides règles et principes selon M. Resmini. L’entraînement met l’accent sur le respect des droits de l’Homme et l’approvisonnement se constitue de moyens non mortels. « Nous fournissons des motos, des 4x4, des drones et des boucliers. Pas d’armes mortelles. »

Cet équipement est destiné aux dites Unités Anti-Banditisme et Terrorisme : une unité de forces spéciales constituée d’unités de la gendarmerie burkinaise et de la police nationale. Pourquoi cet « anti-banditisme » dans le nom ? M. Resmini est formel à ce sujet : le nom a été choisi par les autorités burkinaises. Mais leur but consiste purement en la lutte contre le terrorisme. Les unités anti-terrorisme sont formées pour arriver sur place dans les dix minutes en cas de catastrophes terroristes. 

C’est clair. Il n’existe aucune rupture dans la politique belge de coopération au développement pour M. Resmini. Toutefois, un expert de la sécurité indépendant dans la capitale burkinaise de Ouagadougou (dont la rédaction connaît le nom), expert chevronné dans le petit monde du développement, est d’un autre avis. 

L’expert recontextualise PARSIB, où l’accent est fortement mis sur la sécurité, dans la politique européenne. « La politique européenne en Afrique de l’Ouest est de plus en plus politisée. Le fonds de l’Instrument contribuant à la stabilité et à la paix (IcSP), duquel PARSIB reçoit aussi de l’argent, alloue des sommes de plus en plus importantes à des programmes principalement liés à la sécurité. Et le renforcement de la sécurité a un objectif : lutter contre la migration. »

Ce qui ne doit pas être un problème en soi. Mais il est très ennuyeux de mêler le développement à des projets liés à la sécurité, et encore plus dans la tête de la population locale. Peut-on creuser un puits d’une main et équiper des forces de sécurité de l’autre, même avec des armes non mortelles ? 

Les forces de sécurité violent elles-mêmes les droits de l’homme

Pour M. Resmini, il n’ y a pas de problème. L’expert indépendant de la sécurité à Ouagadougou parle cependant d’un paradoxe. « Le plus grand ennemi de la population au Sahel est en effet l’État. Si l’on examine le nombre de victimes tombées suite à l’intervention des armées nationales, on peut en réalité conclure que les États sont en effet les plus grands terroristes. » 

« Si une puissance étrangère fournit des entraînements et des moyens à ces armées nationales, et élaborent de l’autre côté des projets alimentaires et promeuvent le droit des femmes, il y a un problème. C’est un paradoxe qui crée une confusion au sein de la population. »

Un paradoxe qui n’est pas sans être renforcé par des accusations de violation des droits de l’homme par les forces de sécurité burundaises, dont la gendarmerie, soutenue dans le cadre du PARSIB. Human Rights Watch entre autres organes décrit la manière dont les troupes se livraient à des exécutions sommaires dans le haut nord du Burkina Faso. 

« Nous devons mettre un terme à d’autres projets sans une sécurité renforcée »

Jean-Christophe Charlier, responsable de la cellule Gouvernance d’Enabel, ne souhaite pas étouffer ces violations. Il indique que les situations intolérables décrites par Human Rights Watch sont apparues dans une région sans action d’Enabel.  En outre, M. Charlier souligne l’importance cruciale du thème des « droits de l’homme » dans les formations de PARSIB. Le chef de la cellule Gouvernance d’Enabel argumente que ce focus permet de diminuer de telles situations intolérables au lieu de les augmenter. 

D’autre part, il affirme qu’il est crucial d’améliorer la sécurité. « Si nous ne renforçons pas la sécurité, les circonstances nous pousseront à mettre un terme aux autres projets de développement », déclare-t-il. 

En outre, le principe d’inscrire l’aspect sécuritaire à l’agenda du développement est fixé par diverses instances internationales du développement. « Les Objectifs de développement durable, la Banque mondiale, les Nations unies… Les actions d’Enabel s’inscrivent parfaitement dans les principes érigés comme appartenant au développement par ces institutions », explique M. Charlier. 

Intérêts européens

Le but de la coopération au développement est de combattre la pauvreté

Que ces actions s’inscrivent ou non dans le cadre du développement, pour l’opinion publique, le concept d’aide au développement est d’abord connu comme une boîte à outils dont émanent des investissements à long terme qui doivent aider le pays qui les reçoit. Le but de la coopération au développement est de combattre la pauvreté et de promouvoir le développement durable. 

Les investissements liés devraient a priori être tenus à distance des intérêts internes du pays donateur. 

En mettant d’une part l’accent sur des objectifs à long terme qui doivent limiter les risques de sécurité (comme la formation de forces de sécurité) et d’autre part sur le fait d’inscrire la coopération au développement à son agenda personnel, cela modifie le schéma. C’est la politisation de la coopération au développement dont parle l’expert : l’aide au développement est reliée aux intérêts propres de l’Europe. 

Ces intérêts se cristallisent dans deux thèmes principaux : la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la migration. Un programme tel que PARSIB s’inscrit dans le premier thème. MO* a déjà abondamment écrit sur le deuxième thème — endiguer coûte que coûte la migration vers l’Europe. 

Précédent ? 

La supposée militarisation de l’aide au développement a également fait beaucoup de bruit au Parlement européen. « Cela pourrait créer un précédent par lesquels les budgets liés au développement et les instruments pour la paix et la sécurité sont utilisés à des fins purement militaires. » déclare Heidi Hautala, députée parlementaire finlandaise. « Ce sont des activités qui ne devraient pas être sponsorisées par l’argent affecté au développement. »

Federica Mogherini, représentante de l’Union européenne aux Affaires étrangères, tient le même discours que Jean-Christophe Charlier d’Enabel : « Nous ne passons pas du développement à la sécurité. Au contraire, nous mettons l’accent sur l’objectif 16 des Objectifs de développement durable, qui établit spécifiquement le lien entre développement et sécurité. »

2016 marqua un amendement intéressant de la politique. Le Comité d’aide au développement de l’OCDE, l’organe qui définit les critères officiels pour la coopération au développement, révisa alors quelques règles.

Auparavant, les mesures de paix et de sécurité pouvaient être évaluées dans des circonstances très limitées. Mais en 2016, la porte a alors été ouverte à de plus grandes dépenses dans la sphère de la paix et de la sécurité et pour certains frais « afin de lutter contre l’extrémisme violent »

Il est actuellement trop tôt pour estimer l’impact précis  de ces mesures. Toutefois, il est indéniable qu’une tendance semble se dessiner.

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