La violence augmente subrepticement

Question et réponses : comment le paisible Burkina Faso est en proie au djihadisme extrémiste

« La propagation du terrorisme est une menace croissante en dehors des frontières africaines », a déclaré en octobre et avant le Conseil de sécurité des Nations unies António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. « C’est une lutte que nous sommes en train de perdre. »

Les faits donnent raison au chef des Nations unies. Après la Libye, l’Algérie et le Mali, le Burkina Faso vacille aussi sous pression de la violence extrémiste.

Comment le paisible Burkina Faso peut-il être aux prises avec un djihadisme extrémiste ?

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Trois novembre 2019, nord de la région du Sahel du Burkina Faso. Des hommes armés exécutent le bourgmestre de Djibo, ainsi que trois de ses compagnons de voyage.

Un jour plus tard, des djihadistes attaquent la gendarmerie d’Oursi. Bilan : sept agents de police.

Encore deux jours plus tard, des djihadistes attaquent un convoi de travailleurs de la mine escorté par l’armée. 39 morts.

Le jour de Noël, 42 personnes décèdent lors d’une attaque sur le village d’Arbinda, au Nord-Est. Sept soldats auraient ensuite perdu la vie dans des affrontements avec l’armée. Selon le président Roch Marc Christian Kaboré, 80 extrémistes ont aussi été « neutralisés ».

Le 4 janvier, un bus rempli d’étudiants roule sur un engin explosif improvisé dans le Nord-Ouest. Quatorze morts.

Une alliance destructrice de violence inspirée par le djihad, qui emporte les pays centraux du Sahel comme des fétus dans la tempête.

Les attaques dépassent seulement le « quota normal » auquel le Burkina Faso est confronté depuis quelques années : des attaques à petite échelle de villages ruraux, de postes de police, d’églises et de mosquées, qui ont à chaque fois fait entre quelques-uns et une dizaine de morts.

Dans le Niger voisin, les attentats se suivent plus rapidement. Le 12 décembre, des djihadistes ont attaqué un camp militaire près du village d’Inates, ce qui a fait 71 victimes.

Après le Mali, le Burkina Faso mais aussi le Niger, risquent bien de devenir le prochain domino dans la spirale de violence s’abattant sur le Sahel.

Et depuis le Niger, ce n’est plus très loin non plus de la sphère d’influence de Boko Haram, cet autre groupe terroriste d’Afrique de l’Ouest. Boko Haram opère surtout au Nord-Est du Nigéria, au Sud-Est du Niger et dans la région autour du lac Tchad.

C’est ainsi que le scénario catastrophe se rapproche très fort : une alliance destructrice de violence inspirée par le djihad, qui emporte les pays centraux du Sahel comme des fétus dans la tempête.

Depuis quand y a-t-il des attentats au Burkina Faso ?

Les groupes djihadistes responsables des attentats au Burkina Faso ont commencé leurs opérations au Mali voisin, ravagé par une guerre civile depuis 2012. Dans les derniers mois de 2015, ils ont traversé la frontière.

Le soir du 15 janvier 2016, les balles ont sifflé dans les rues de la capitale burkinaise de Ouagadougou pour la première fois. Une attaque coordonnée sur l’hôtel Splendid et un café attenant a fait 30 morts et 56 blessés. Près de 200 pensionnaires de l’hôtel ont été pris en otage.

Selon l’organisation des droits de l’homme Human Rights Watch, 256 victimes civiles ont déjà péri dans 20 attentats rapportés.

Le lendemain, j’ai rencontré le ministre à l’entrée de l’hôtel Splendid, dévasté. Les larmes aux yeux, le haut fonctionnaire était assis sur un chaise, observant en silence les experts légistes déposer chaque sac mortuaire l’un après l’autre sur l’asphalte noirci par les cendres.

Ses larmes illustraient bien la manière dont cet attentat est arrivé comme un coup de tonnerre. Comment cela était possible ? « Le pays des hommes intègres » (traduction du nom du pays) est inscrit depuis mémoire d’homme comme une société tolérante et ouverte, où les chrétiens et les musulmans célèbrent ensemble leurs fêtes. Où les femmes roulent en scooter à travers la ville dans des robes bariolées, et où l’on trouve à chaque coin de rue un maquis, avec de la bière fraîche et de la viande de mouton rôtie. Ou de la viande de porc – il y en avait aussi, si l’on cherche un peu. Il n’ y a pas un chien qui se pose de question à la vue des morceaux.

Les groupes djihadistes ont commencé à commettre des attentats de manière croissante, d’abord concentrés dans le Nord rural du Burkina Faso. Les années suivantes, leur champ d’action s’est agrandi comme se répand une tache d’huile, vers le centre et l’Est du pays.

Ces régions sont si éloignées, que les messages sur les attentats ne parviennent pas toujours, ce qui rend plus difficile la vérification des victimes. Selon l’organisation des droits de l’homme Human Rights Watch, 256 victimes civiles ont déjà péri dans 20 attentats rapportés. L’organisation pour les réfugiés UNHCR a noté quelque trois cent mille personnes déplacées, soit trois fois plus que l’année précédente.

Qui est l’auteur des attentats ?

Les attentats ne sont que très rarement revendiqués. C’est la raison pour laquelle les groupes armés sont habituellement présentés comme des « hommes armés non identifiés » par le gouvernement.

Malgré cela, les observateurs supposent les attentats au Burkina Faso être l’œuvre de trois groupes : Ansarul Islam, GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et EIGS (‘État islamique dans le Grand Sahara)

De tous ces mouvements, Ansarul Islam est le seul à être apparu au Burkina Faso même, en 2016. Le groupe opérait sous le commandement d’ Ibrahim Dicko, jusqu’à ce qu’il soit assassiné en mai 2017.

Les autres groupes ont construit leur pouvoir au Mali et ont surtout recruté parmi les Peuls – des éleveurs nomades. Ce groupe est potentiellement recrutable parce qu’ils ont l’impression d’être marginalisés par les autorités nationales.

D’où vient la violence djihadiste si soudaine au Burkina Faso ?  

Décrire la montée du djihadisme violent dans la région comme un phénomène récent, ou comme une importation pure d’idées du Moyen-Orient, nie la longue et riche tradition de l’islam en Afrique de l’Ouest.

Les historiens insistent que l’Afrique subsaharienne était connue comme Bilad al-Sudan (le pays des Noirs) dans le monde musulman antique. Mais il y a tout autant la conscience du statut d’ État musulman des plus grands États à l’époque précoloniale : le Ghana au onzième siècle, l’empire du Mali au quatorzième siècle et le royaume de Songhaï au seizième siècle. Les Saywafa, maîtres du royaume de Bornu dans le Nigéria contemporain, sont déjà associés à l’islam depuis la fin du premier millénaire.

Le caractère de cette religion explique pourquoi l’Islam a pu si vite se répandre en Afrique de l’Ouest. L’islam est une religion qui incite à voyager  – il suffit de penser à l’obligation pour chaque musulman de se rendre à la Mecque une fois dans sa vie. La nouvelle religion a vite atteint le Golfe de Guinée via les réseaux de marchands étendus d’Afrique de l’Ouest.

Le concept du « djihad » (qui peut être traduit comme un « engagement pour Dieu ») est inhérent à la région. Depuis le début du dix-neuvième siècle sont apparus divers « États djihadistes » dans plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest, dont entre autres Massina (dans l’actuel centre du Mali) et Sokoto (dans le Nord du Nigéria).

Ce n’est dès lors pas un hasard si les activités djihadistes actuelles se concentrent aussi dans ces régions. Tant Boko Haram que des groupes au Mali et au Burkina Faso liés à l’État islamique et Al Quaeda invoquent ces États historiques djihadistes. Cela apparaît par exemple clairement avec le groupe terroriste Hamadou Kouffa, qui s’appelle tout simplement Katibat Massina (« Bataillon de Massina »).

Les actions violentes sont le résultat d’une lutte séculaire entre des tribus nomades itinérantes et les cultures urbaines d’Afrique subsaharienne.

Il existe encore des points de convergence entre les mouvements terroristes modernes d’Afrique de l’Ouest et les États historiquement djihadistes. Tout comme aujourd’hui, les États djihadistes du dix-neuvième siècle sont apparus en réaction à l’élite politique dominante. Uthman dan Fodio, le fondateur du royaume de Sokoto, a réussi à élargir son pouvoir précisément parce que les sujets des États haoussas qu’il a conquis étaient tellement mécontents de l’autorité répressive des élites arrogantes et urbaines.

Ce n’est pas un hasard que ses partisans à l’époque étaient surtout des bergers peuls et nomades, qui se sentaient exploités et opprimés par les dirigeants despotes des royaumes haoussas.

Aujourd’hui encore, les mouvements qui se revendiquent du djihadisme recrutent surtout parmi la population peule, qui se sent encore marginalisée jusqu’à l’heure actuelle.

Les bergers peuls au Mali doivent par exemple payer des impôts à des « diowros », des dirigeants traditionnels en contact avec le gouvernement national. « Si un ministre à Bamako a besoin d’argent, il demande aux diowros de prélever plus d’impôts. C’est de la pure corruption », a noté MO* en janvier 2018, dans la ville de Mopti, au Mali.

Voir les attaques d’aujourd’hui comme des actions de fanatiques purement trompés ou totalement fous est par conséquent faux. Elles sont, plus que cela, le résultat d’une lutte séculaire entre des tribus nomades itinérantes et les cultures urbaines d’Afrique subsaharienne.

Mais le concept de djihad a aussi évolué. Les djihadistes d’aujourd’hui sont bien plus militarisés et violents que leurs prédécesseurs historiques. C’est surtout lié au contexte géopolitique : à la chute de Khadafi en Libye et de l’afflux d’armement qui a suivi, aux relations politiques avec les anciens colonisateurs européens et à la contrebande transnationale de biens illégaux. Mais l’impérialisme religieux de pays tels que l’Arabie Saoudite et la Turquie, la montée de l’État islamique au Moyen Orient et le réchauffement climatique – qui a encore aggravé les relations ethniques dans la région – jouent aussi un rôle.

La différence la plus importante se trouve dans le concept de « djihad » même. Un moment de réflexion : que se passerait-il si Uthman dan Fodio (le fondateur du royaume de Sokoto) était téléporté vers le domaine actuel de Boko Haram ? Il se demanderait probablement pourquoi des écolières mineures doivent subir un lavage de cerveau jusqu’à ce qu’elles laissent exploser une ceinture de bombes au marché le samedi. « Qu’est-ce que cela a bien à voir avec l’islam ? », se demanderait-il consterné, dans un cri commun avec son homologue Seku Amadou du califat de Massina.

Leur interprétation du djihad diffère en effet quelque peu de l’actuelle. Là où les États du djihad du dix-neuvième siècle se rattachaient surtout à la tradition soufiste, une interprétation mystique de l’islam, les mouvements terroristes actuels se revendiquent du salafisme (N.d.T : courant de l’islam qui suit le Coran et les règles de vie islamiques de manière stricte et littérale.)

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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