Étudiants pionniers dans l’enseignement supérieur flamand

Les étudiants sans modèle d’identification

CCO (public domain)

Grandir dans la pauvreté a un prix. « Étudier à la maison n’était pas évident. Il y avait trop de chaos et de pression. »

« J’étais très soulagée quand j’ai obtenu mon diplôme, c’était une charge qui disparaissait de mes épaules », déclare Akira (18 ans) assise à la table de la cuisine de l’étroit appartement de sa mère. Elle y loge encore de temps en temps le week-end, mais habite seule depuis déjà un an, dans le cadre d’un programme qui accompagne la vie autonome. Elle l’a elle-même choisi. C’était la seule manière de pouvoir terminer ses études de secondaire, explique-t-elle.

Obtenir un diplôme scolaire est pour tout adolescent de 18 ans un cap, et représentait encore quelque chose de plus pour Akira. Étudier à la maison n’était pas évident. Il y avait trop de chaos et de pression, et il n’y avait aucune place pour s’isoler avec un livre. Grandir dans la pauvreté a un prix. Sa mère célibataire, qui a elle-même grandi dans un milieu défavorisé, avait 17 ans lorsqu’elle est tombée enceinte d’Akira. Elle n’a jamais terminé ses études secondaires. Akira ne devait pas attendre de l’aide pour faire ses devoirs à la maison.

C’est aussi un demi-miracle qu’elle ait pu sortir de STW, sociaal-technische wetenschappen (sciences socio-techniques) de l’enseignement technique. Depuis ses douze ans, Akira a dû régulièrement s’occuper de ses frères et ses sœurs plus jeunes en tant que fille aînée.

« Je rentrais alors de l’école et je me mettais à cuisiner, faire la lessive et le nettoyage. Il était souvent minuit quand tout le monde était au lit et que tous les devoirs étaient finis. C’est seulement alors que je pouvais commencer mes propres devoirs. Les enseignants se montraient peu compréhensifs. « Oui, oui, a dit une fois un enseignant, c’est évidemment important d’aider à la maison, mais il est aussi important de faire ses devoirs. »

Un coach en bien-être

Akira a reçu de l’aide seulement après avoir elle-même tiré la sonnette d’alarme à l’école. Elle est tombée sur un coach en bien-être compréhensif, qui est devenu une véritable personne de confiance. « Il a fait la différence », affirme Akira. « Il a insisté auprès des autres enseignants en expliquant que ma situation était tout sauf normale et que je n’avais parfois pas l’occasion ni le temps d’étudier. »

Cela lui a coûté du sang, de la sueur et des larmes, mais Akira a réussi : elle est la première dans sa famille à avoir entamé des études supérieures.

« Et il m’a accompagnée en me donnant entre autres de précieux conseils, a veillé à ce que je reçoive un repas du midi gratuit de temps à autre à l’école, que je reçoive de l’aide via le JAC (N.d.T Jongeren Advies Centrum, équivalent flamand d’Infor Jeunes), que je puisse être placée plus rapidement sur la liste d’attente des logements autonomes accompagnés. Il a parlé avec maman et papa et la police en période de crise, et il a aidé à chercher des informations pour la suite de mes études. »

Cela lui a coûté du sang, de la sueur et des larmes, mais Akira a réussi : elle est la première dans sa famille à avoir entamé des études supérieures. Elle avait jeté son dévolu sur la criminologie, mais craignait que le passage à l’université ne soit trop difficile. Elle a commencé à étudier le travail social en haute école, dans l’espoir d’ensuite faire le saut vers l’université.

Le défi est de toute façon grand, et aussi sur le plan financier. Elle reçoit une allocation scolaire, mais elle doit payer elle-même le matériel de cours. Son budget ne lui permet pas de participer à la vie estudiantine. « Mais j’ai l’habitude », dit-elle. « Mon coach en bien-être de secondaire me manque par contre. La haute école propose bien un accompagnement, mais il faut se renseigner soi-même. C’est ainsi que j’ai appris par hasard que j’avais droit à une réduction des frais d’inscription. »

Pionniers

Akira est ce que l’on appelle une « étudiante pionnière », une notion généralement définie en Belgique comme quelqu’un dont les deux parents n’ont pas continué leurs études. Cette catégorie reprend aussi de très nombreux enfants dont les parents n’ont même pas obtenu de diplôme de secondaire.

Le terme d’ « enfant pionnier » a une définition encore plus large dans les pays du Sud. Un récent rapport de l’organisation pour le développement des Nations Unies (UNDP) sur la pauvreté multidimensionnelle parle de 34 millions d’enfants pionniers en Asie du Sud-Est et de 37,5 millions en Asie du Sud. Il s’agit alors d’enfants qui sont les premiers de leur famille à avoir été à l’école pendant six ans.

Nous avons déjà dépassé ce mouvement massif de rattrapage grâce à l’élargissement systématique de l’obligation scolaire. L’enseignement supérieur s’est aussi grandement démocratisé dans les années soixante et septante. Continuer à étudier est devenu la norme, les enfants ont grandi avec des parents ayant fait des études supérieures ou d’autres modèles dans la famille.

Il existe toutefois encore des jeunes comme Akira qui peuvent seulement passer le pas maintenant, avec peu ou aucun soutien de leur entourage. La poursuite des études devient alors une question de persévérance et parfois d’un peu de chance, comme de bénéficier du soutien d’un coach en bien-être empathique.

Les enquêtes PISA ont révélé que l’enseignement flamand est très mauvais élève pour gommer les inégalités.

Le phénomène a seulement été étudié ces dernières années en Flandre. Le Conseil interuniversitaire flamand (VLIR) va sortir en 2020 un rapport regroupant pour la première fois toutes les données concernant les enfants pionniers.

Dans l’attente de celui-ci, nous avons organisé notre propre enquête dans quinze hautes écoles et universités flamandes, dont trois ont donné leurs chiffres. Les étudiants pionniers représentent entre 12 et 34 pourcents de la population estudiantine totale, en fonction de l’institution d’enseignement. Des chiffres qui s’accompagnent d’une remarque : les enquêtes PISA ont révélé, et cela ne fait plus aucun doute, que l’enseignement flamand est très mauvais élève pour gommer les inégalités.

Le tristement célèbre système de relégation en cascade, où les jeunes « échouent » systématiquement d’une orientation théorique vers une orientation pratique, provoque un grand nombre de personnes non qualifiées. Le phénomène s’observe en grande majorité chez des jeunes originaires d’un milieu socio-économique plus faible. Ce sont tous des jeunes qui ne reçoivent pas la chance de se développer en tant qu’étudiants pionniers.

Camarades et tuteurs

Une chose est claire : le niveau d’éducation des parents joue un rôle important dans les chances de réussite d’un étudiant dans l’enseignement supérieur. L’inspection de l’enseignement aux Pays-Bas a constaté que de deux enfants aussi intelligents, celui dont les parents avaient fait des études supérieures avait significativement plus de chance de continuer ses études.

Louise Elffers, professeur qui donne le cours de Kansrijke Schoolloopbanen in een Diverse Stad, à la Haute école d’Amsterdam (Hogeschool van Amsterdam) est également arrivée à cette conclusion. Depuis 2015, elle étudie les causes du décrochage scolaire plus manifeste chez les étudiants en provenance du mbo (middelbaar beroepsonderwijs), comparable à l’enseignement professionnel flamand.

« Les étudiants qui sont les premiers de leur famille à faire des études supérieures portent un poids bien plus lourd sur leurs épaules », dit-elle à ce sujet dans le quotidien régional Het Parool. « Les acteurs de l’enseignement supérieur doivent en tenir compte. Ce sont surtout les premiers mois qui sont cruciaux dans la réussite finale des études. S’ils n’ont pas d’expert expérimenté dans leur réseau, on peut leur assigner un camarade qui va les aider ou un tuteur.

Cette notion semble peu à peu faire son chemin. Tout comme aux Pays-Bas, les hautes écoles et universités flamandes expérimentent avec des initiatives de soutien des étudiants pionniers. Et elles impliquent souvent des étudiants d’années supérieures qui ont aussi été des pionniers, des experts du terrain, donc.

La haute école Karel de Grote organise depuis 2015 une Zomerschool (cours d’été), une semaine d’introduction où l’on exerce ses capacités d’étude et travaille à la confiance en soi et au renforcement de son réseau. L’initiative est apparue après qu’il s’est avéré que les étudiants pionniers franchissent moins souvent le pas vers l’enseignement supérieur et sont plus vite en décrochage scolaire que d’autres étudiants, déclare la responsable de communication Inge Lories.

La KU Leuven invite chaque année quelque 900 étudiants à un coaching supplémentaire, s’ils montrent une combinaison de ‘caractéristiques qui représentent une menace pour l’apprentissage’.

« Ils peuvent difficilement confier leurs questions ou leurs doutes à la maison ou dans leur entourage immédiat. Souvent ils ont aussi l’impression de ne pas être à leur place dans l’enseignement supérieur, ou ils sont moins sûrs d’eux parce qu’ils ont déjà un parcours difficile derrière eux. »

De telles initiatives existent entre autres dans les hautes écoles Odisee, PXL Hasselt et Thomas More. La diversité du groupe cible a de nombreuses fois été mise en évidence. « Ce ne sont sûrement pas tous des jeunes issus de la migration », entend-on chez Thomas More.

La KU Leuven mise aussi sur les étudiants pionniers. Il y a des journées d’accueil pour tous les nouveaux étudiants, et le service de conseiller d’orientation stimule aussi les initiatives des diverses facultés. L’université invite chaque année quelque 900 étudiants à un coaching supplémentaire, s’ils montrent une combinaison de caractéristiques qui représentent une menace pour l’apprentissage – et le statut d’étudiant pionnier en fait partie.

Hélas, seule une petite minorité (trois pourcents) répond à cette offre, déclare Leen Van Nooten. Elle travaille dans le service de conseiller d’orientation et participe à l’étude de la haute école Thomas More, à laquelle la faculté de sciences de l’ingénieur participe également. « Nous voulons examiner la manière dont nous pouvons atteindre davantage les étudiants pionniers. », explique Jasper Witters, membre du service d’aide à la réussite. L’étude est menée par des étudiants du département Toegepaste Psychologie (équivalent à la formation d’assistant en psychologie), dont certains sont eux-mêmes des pionniers.

Leen Van Nooten pose le même constat que les hautes écoles : les étudiants pionniers de la KU Leuven ne sont pas non plus forcément issus de la migration. C’est le niveau de formation à la maison qui fait vraiment la différence. Le seul fait que vos parents ne connaissent pas l’énergie et le temps que vous devez consacrer à vos études peut être problématique. Si vous devez par exemple travailler au magasin pendant vos week-ends et vos vacances, il ne vous reste alors plus beaucoup de temps pour étudier.

Les chances s’achètent

Les initiatives visant à renforcer le rôle d’ascenseur social de l’enseignement ne manquent donc pas. Mais cela facilite-t-il les études des enfants pionniers ? Cela reste encore à prouver, car il existe aussi des évolutions dans le sens contraire. Alors que certaines écoles essaient d’abaisser le seuil, de nouvelles barrières s’érigent. Louise Elffers zoome sur cette tendance mondiale dans son livre De bijlesgeneratie. Opkomst van de onderwijscompetitie (2018).

Les élèves et les parents font tout ce qu’ils peuvent dans leur quête du diplôme le plus élevé. La nouvelle arme dans cette lutte sont les cours supplémentaires. On parle souvent de schaduw onderwijs (adapté de l’anglais shadow education, système d’enseignement parallèle) aux Pays-Bas.

Les parents donnent beaucoup d’argent pour assurer une place à leurs enfants dans le parcours d’enseignement souhaité.

Dans une récente étude à la demande de l’organe chargé de réduire les différences entre la recherche scientifique dans le domaine de l’enseignement et le domaine sur le terrain, le Nederlandse Nationaal Regieorgaan Onderwijsonderzoek (NRO), Mme Elffers examine plus en profondeur la nouvelle industrie en pleine expansion dans le domaine. Leçons particulières privées, entraînements aux examens, aide aux devoirs, tout se rassemble sous le dénominateur de « système d’enseignement parallèle ».

Ce n’est pas vraiment une surprise : ce sont surtout les ménages à l’indice socio-économique le plus élevé qui y recourent. Le système d’enseignement parallèle connaît l’augmentation la plus fulgurante dans des systèmes d’enseignement à la sélection précoce et à la différentiation marquée, comme aux Pays-Bas mais aussi en Belgique. Les parents donnent beaucoup d’argent pour assurer une place à leurs enfants dans le parcours d’enseignement souhaité.

Les discussions sur les conséquences du recours croissant à l’enseignement privé soulignent aussi l’absence d’égalité des chances liée. Les élèves qui peuvent se le permettre, peuvent améliorer leurs prestations par le système d’enseignement parallèle. Les élèves qui ont moins de moyens sont impuissants.

Mme Elffers dit que les chances dans la compétition scolaire peuvent aussi s’acheter. « Par leur division en routes hiérarchiques dans l’enseignement secondaire, les systèmes d’enseignement tels que ceux aux Pays-Bas et en Belgique constituent une forme d’enseignement uniquement réservée aux classes les plus aisées. Un phénomène que le système d’enseignement parallèle renforce encore.»

Un exemple nationalement connu est l’examen d’entrée obligatoire et contraignant pour la filière de médecine. La barre est placée haut, ce qui fait que de plus en plus d’étudiants se préparent en prenant d’onéreux cours privés. Un signe de motivation, sans aucun doute. Mais étant donné que l’accès à la formation dépend d’un système de classement, les chances de ceux qui n’ont pas pu se permettre d’accompagnement scolaire à la maison diminuent.

Au service des autres

Akira imagine déjà l’avenir : une emploi intéressant, un chez-soi confortable, voyager à l’étranger. Ce ne sont plus des rêves inaccessibles.

« Mais ce que je souhaite surtout, dit-elle, c’est de mettre ma connaissance et mon expérience au service des autres. Pour mon frère et mes sœurs dans un premier temps, mais je vois plus loin. Mon job de rêve est de travailler avec des détenus. Je ne connais pas seulement nos services sociaux à travers les cours. Parfois, je pense que je suis née sur cette Terre pour aider les autres. »

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