Crise politique, crise financière: Le capitalisme des catastrophes peut-il s'appliquer à la Belgique?

La Belgique, l’un des pays les plus endettés du monde industriel, s’enfonce dangereusement dans sa crise institutionnelle, culturelle et économico-sociale. Marc Gossé fait une analyse à partir de la thèse de Naomi Klein sur le capitalisme du desastre.
Le gouvernement fédéral ne gouverne plus vraiment, paralysé par BHV mais surtout par l’incompréhension mutuelle des communautés, exacerbée par un activisme politico-médiatique irresponsable voire machiavélique. De nombreux flamands veulent non seulement prendre une revanche historique pour les humiliations subies par leurs parents ou grands-parents du fait des élites francophones (y compris et d’abord  les leurs), mais affirment désormais leur domination de nouveaux nantis et ne dissimulent plus la xénophobie foncière de leur nationalisme revanchard.
Du côté francophone, le complexe de supériorité n’a pas disparu, malgré les pâles résultats de la gestion régionalisée et les affaires qui discréditent les responsables : l’arrogance l’emporte sur la lucidité. De ce fait des francophones témoignent en vain de leur bonne foi quand ils prônent une solidarité de principe et des flamands mettent leurs coreligionnaires en garde sur les illusions d’une indépendance factice. Dans les deux communautés, les majorités silencieuses suivent aveuglément les aventuriers extrémistes. La crise est donc profonde –ses ingrédients ont atteint une complexité évidente et opaque- et l’éclatement du pays n’est plus une hypothèse improbable : la catastrophe est proche, palpable.
Cette crise n’est évidemment pas isolée : elle participe d’une crise plus large –économique, financière, écologique, culturelle-  mondialisée, dont Naomi Klein recherche les mécanismes dans son livre dérangeant autant que convainquant « La stratégie du choc ; la montée d’un capitalisme du désastre »(Editions Actes SUD, 2008). Sa thèse consiste à montrer que le capitalisme a besoin de catastrophes -« naturelles » ou provoquées- pour se développer.
Comme le montre N. Klein : au Chili, au Guatemala, en Argentine, au Brésil, les spéculateurs du « capitalisme des catastrophes »  n’ont pas hésité à provoquer ou profiter du chaos en appuyant des dictatures. En Pologne, en Russie, en Afrique du Sud, ils ont profité de changements démocratiques difficiles pour imposer, dans le secret et contre le sens des élections, leur modèle politico-économique, sur fond de mondialisation. En Irak, ils ont déclaré une guerre sur la base de preuves mensongères pour introduire ce modèle dans une région particulièrement réticente à leur projet planétaire. En Chine, ils ont conclu un pacte avec le communisme tant haï, pourvu que le néolibéralisme le plus pur y soit à l’honneur. Après le tsunami de 2004, les gouvernements asiatiques concernés ont également capitulé devant leurs dictats favorables aux intérêts de l’industrie touristique, détournant l’aide internationale aux victimes [1].
Dans tous ces pays, la théorie du « capitalisme des catastrophes » a été expérimentée. Y provocant ou profitant d’une catastrophe politique, économique ou naturelle, les croisés de l’école de Chicago, sous la bannière du prix Nobel d’économie (comment a-t-il bien pu avoir cette distinction ?) Milton Friedman et de ses émules à la Banque Mondiale, au Fond Monétaire International, au Trésor et à la Présidence des Etats-Unis, à l’Organisation Mondiale du Commerce, mais jusqu’au sein de l’Union Européenne (qui a tenté d’inscrire le néolibéralisme comme pierre angulaire de sa Constitution) ont su exporter ou imposer avec succès leur idéologie néolibérale basée sur ses trois postulats « dégraissage de l’état-privatisations-suppression des protections sociales », malgré les résultats terribles de leur politique caractérisés par plus de richesse et de pouvoir pour quelques-uns et plus de pauvreté et moins de démocratie pour la majorité.
La Belgique en crise est-elle bien à l’abri de la croisade néolibérale ou, pour le dire autrement, le néolibéralisme des Chicago-boys peut-il voir en ce pays une opportunité stratégique ? A dire vrai, toutes les conditions y sont favorables à la théorie du capitalisme des catastrophes et à son application. La Belgique constitue à coup sûr une cible stratégique. Pays fondateur au cœur de l’Europe, dont la capitale Bruxelles est l’hôte de ses institutions et de ses lobbies les plus influents, le modèle néolibéral triomphant en Belgique serait une base continentale idéale pour la conquête définitive, aux côtés de l’Angleterre déjà acquise (ce serait encore mieux si Blair devenait Président de l’Union) et de quelques autres inféodés atlantiques (comme la Pologne malgré les engagements de Solidarnosc), du reste de l’Europe des 28.
Le modèle démocratique, culturel et social européen, né de son histoire dramatique de deux guerres mondiales, héritier à la fois de l’Holocauste et des « Lumières »,  constitue encore un obstacle global majeur pour sa prééminence. Débarrassé de l’alternative communiste qui s’est discréditée dans ses goulags, l’idéologie néolibérale considère l’alternative humaniste européenne comme le dernier obstacle puissant à sa domination mondiale, dans la mesure où le modèle européen constitue toujours un espoir référentiel pour de nombreux peuples en transition. Et pourtant le modèle européen n’est ni parfait, ni exempt d’injustices, comme le montre la honteuse directive européenne sur l’immigration, mais il résiste encore au rouleau compresseur du néolibéralisme autoritaire.
La Belgique n’a pas généré, jusqu’à présent, d’un Pinochet (malgré les scores importants de l’extrême droite en Flandre), d’une Tatcher, d’un Poutine, d’un Blair ou d’un Bush, et elle n’a pas l’importance des grands pays, mais la faiblesse évidente d’un Leterme, jeté dans une tourmente haineuse et un vide institutionnel paralysant, pourrait bien avoir des résultats néolibéraux extrêmes qu’aucun vote démocratique ne permettrait.
La « corporate-democracy » -la démocratie d’entreprise- prônée par les « boys » pour remplacer la démocratie parlementaire, est déjà présente dans le fonctionnement de l’UE, dont les institutions –principalement la Commission- sont dirigées par des technocrates non élus ou noyautées de lobbyistes acquis au néolibéralisme autoritaire, et qui  disposent d’un pouvoir finalement supérieur au Parlement européen lui-même.
Les séparatistes flamands –héritiers de mouvements autoritaires de sinistre mémoire historique- mais aussi francophones, tiennent de plus en plus souvent des discours inspirés du néolibéralisme le plus sectaire : dégraissage de l’état (fédéral), fin des solidarités sociales interrégionales et interpersonnelles, privatisations des dernières entreprises publiques (Postes, SNCB, hôpitaux,…), mais surtout fin de la représentation démocratique à Bruxelles.
Ainsi, dans la crise culturelle et institutionnelle belge, ce n’est pas seulement l’économie qui est en jeu ou le niveau de vie de l’ensemble de ses citoyens, mais la démocratie elle-même et notre liberté collective, car moins de démocratie ne fusse que pour une partie de la population signifie sa fin pour tous, excepté pour ceux qui sont de toute façon « plus égaux que les autres » : les privilégiés du système néolibéral aux multiples parachutes dorés qui profitent de l’aval de multiples institutions politiques, universitaires et médiatiques, acquises à leur idéologie cynique d’ « opportunités catastrophiques ».
Marc Gossé
[1]  -Voir à ce sujet mon article « Tsunami : une reconstruction destructrice » Le Monde Diplomatique, février 2005

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