La seconde vie de vos déchets

Recyclage en Afrique

L’idée que les déchets électroniques sont jetés de façon désinvolte à l’autre bout de la planète, est aujourd’hui dépassée. Chacun d’entre nous veut à présent s’emparer des matériaux de nos vieux ordinateurs et téléviseurs, même l’Union européenne.

Juste à l’extérieur du Central Business District de la capitale kényane Nairobi coule une petite rivière. Au bord de celle-ci, un homme casse de façon machinale de vieux tubes cathodiques avec une pierre, dans le but de récupérer le cadre en métal qui se trouve autour. Le courant emporte le verre toxique, fortement chargé en plomb, tandis que la poudre de phosphore, encore plus dangereuse, devient quant à elle visible. Ce verre est un déchet électronique ou e-waste, c’est-à-dire le reste d’un déchet qui est jeté parce qu’il n’a désormais plus aucune valeur.

Le tableau ici dépeint est l’essence même de l’e-waste, à son pire niveau. Questionnez quelqu’un sur le thème de l’exportation d’appareils électroniques vers l’Afrique et vous constaterez qu’il pense directement à ce genre de représentation.

L’impact sur l’être humain et l’environnement de ces « backyard recycling », comme cela s’appelle, ne doit pas être sous-estimé, mais en même temps, il y a en Afrique bien plus de réparation et de réutilisation de ces appareils mis au rancard qu’un recyclage rudimentaire de ce type.

Tout peut encore servir

Dans le marché Ngara, il existe des dizaines, si pas des centaines de petites affaires électroniques. Situées dans des huttes en-dessous de toits en tôle ondulée, vous y trouvez fers à repasser, interrupteurs, GSM’s, TV’s et ordinateurs, tous de seconde main. Pour la majorité de ces articles, il est possible de trouver une pièce de rechange. Et le marché de rafistolage d’appareils, principalement européens, qui ont été bazardés fonctionne de façon particulièrement efficace. Il y a peu de perte. Le marché sert aussi indirectement un but important. Puisqu’un des huit objectifs du millénaire des Nations Unies cherche à accorder plus d’accès aux moyens de communication comme internet. Cette demande est bien réelle pour le matériel TIC (Technologie de l’Information et de la Communication) de seconde-main à prix abordable. Tout le monde ne peut pas se permettre de l’électronique tout neuf. Pourtant, même dans les plus pauvres quartiers de Nairobi, vous pouvez voir beaucoup de publicités pour des cours d’informatique.

Savoir d’où proviennent les tubes cathodiques de l’homme près de la rivière est presqu’impossible à découvrir. Ils peuvent aussi bien venir de Belgique, que d’un Kenyan du coin de la rue. Le fait est que beaucoup de pays africains sont désormais parfaitement en état de générer eux-mêmes leurs déchets électroniques. Entre 50 et 85 % des déchets sur les sites tristement célèbres de déchargement électronique au Ghana et au Nigéria – les pays où la plus grosse partie des exportations européennes arrive– est originaire de ces pays eux-mêmes ; c’est en tout cas ce qu’ont démontré deux enquêtes menées par le programme environnementale des Nations Unies (UNEP). Il a été prédit que d’ici 2017, l’Afrique générerait plus d’e-waste que l’Union Européenne. Entre 2009 et 2011, selon ce que l’UNEP a constaté, 85% des « déchets » électroniques importés sont réutilisés au Ghana. Un nombre qui monte à 91 % pour le Nigéria.

Au Ghana, les chercheurs ont démontré que 30% de la marchandise importée ne fonctionnait pas ; la moitié de celle-ci pouvait cependant encore être réparée et vendue pour réutilisation. La réalité semble donc être bien plus nuancée que la perception selon laquelle la grande majorité de ce qui est, ici, exporté va directement à la décharge.

Il semble dès lors acceptable que la solution au problème de l’e-waste en Afrique repose sur la construction d’une industrie de recyclage africaine, plus que sur une législation européenne plus sévère qui empêcherait l’exportation. « Les seules choses dans le CRT’s (Cathode Ray Tubes = tube cathodique) qui a encore de la valeur, ce sont le cuivre et le métal. Leur récupération est rentable si vous pouvez jeter le reste et que vous payez de bas salaires. Le moniteur à tube cathodique constitué de verre plombé va circuler encore pendant des années, mais pour le moment il n’y a personne en Afrique qui puisse le convertir d’une manière correcte » déclare Oliver Vanden Eynde, directeur de WorldLoop. Cette ONG belge s’investit pour la construction d’une industrie de recyclage dans quelques pays africains. L’organisation est une spin-off (scission d’entreprise) de Close the Gap, qui donne du matériel informatique pour certains projets dans des pays en développement et aussi en Belgique.

Au Kenya, où Close The Gap a le plus de matériel en circulation, WorldLoop collabore avec une entreprise de recyclage locale dans le secteur informel qui recueille des fractions qui n’ont plus d’intérêt d’exister et qui sont donc jetées. (Ce n’est souvent pas si clair de savoir où vous devriez aller avec ces téléviseurs). L’intention est d’offrir quelque chose en plus à ces recycleurs informels que la valeur même du matériel.

Une première tentative de projet a produit sept tonnes de structures d’interconnexion (cartes imprimées) de basse qualité, qui étaient difficilement revendables aux commerçants qui écumait le marché. Au moment de l’impression du numéro, il y avait encore un autre projet en échafaudage, à savoir améliorer les tubes cathodiques. Il y a encore de la demande, sur le marché de Ngara, mais elle ne fait que s’atténuer au fur et à mesure que les écrans plats sont pris en charge. Les tubes cathodiques deviennent localement démantelés et traités. Les morceaux qui ne peuvent pas être recyclés sur place – le verre des tubes cathodiques et les cartes imprimées - sont vendus par l’entreprise de recyclage à des convertisseurs en Belgique, parmi lesquels Umicore.

Pour l’instant, le modèle WordLoop au Kenya dépend pour une partie de la générosité des entreprises donatrices belges et néerlandaises, mais à terme, l’intention est qu’il existe au Kenya un système comme en Belgique. Les autorités finalisent la législation sur l’e-waste qui obligerait les importateurs à prendre en charge une partie des coûts du recyclage. « L’implémentation de cette loi peut encore se faire attendre longtemps », affirme le directeur de projet de WordLoop Thomas Poelmans. « Entre-temps, nous voulons montrer les possibilités de notre système, et à terme, cela pourra peut-être se fondre dans celles du gouvernement. »

Des commerçants fantômes

Entre-temps, l’Union Européenne se fait du souci pour la sécurité de ses matières premières secondaires contenues dans nos vieux ordinateurs et téléviseurs. La capacité de traitement de l’industrie de recyclage en Europe est plus grande que l’afflux des déchets électroniques – l’UE produit annuellement quelque 10 millions de tonnes d’e-waste, ce qui représente circa 400 000 gros conteneurs d’expédition. La révision des directives européennes sur les appareils électriques et électroniques hors d’usage (AEEA), qui seront implémentées début 2014 en Belgique, doit également prendre en considération que la collecte officielle de nos déchets électroniques augmentera considérablement ces prochaines années.

A côté des ses considérations environnementales, la directive est majoritairement motivée par des intérêts économiques. L’apport pour la mine urbaine doit rester et restera à l’intérieur des frontières européennes. Il est à craindre que les entreprises de recyclage européennes n’investiront plus dans la technologie de récupération sans sécurité d’approvisionnement. Et quel transformateur final européen concourra encore les matières premières secondaires sur le marché mondial, vu le manque de level playing field (même position de départ pour tous) garantie. Les transformateurs de matériel de l’autre bout du monde bénéficient d’une législation environnementale plus laxiste et de coûts de main d’œuvre plus faibles, ce qui leur permet de payer davantage pour de la e-ferraille. Cela attire des acheteurs dans nos contrées. Une situation injuste, rappelle le mantra.

L’asbl Recupel, qui organise le ramassage et le réemploi d’appareils électroniques jetés, estime qu’elle récolte plus ou moins la moitié de tout le matériel qui arrive sur le marché belge. En 2012, cela tournait autour de 111.947 tonnes. L’autre moitié aboutit dans une zone grise. Pour une partie considérable de ce que nous avons, ici, mis à la poubelle, il existe ailleurs encore un grand marché. L’exportation d’électroniques de seconde main en-dehors de la Belgique – télés, ordinateurs, frigos, etc- va principalement sur le continent africain. Ces transports vont souvent de pair avec la perception d’exportations illégales.

Si un appareil ne fonctionne pas, ou est mal empilé ou non emballé, alors l’exportation est en principe illégale. Il est supposé que ce ne sera pas réutilisé et que par conséquent les pièces sans valeurs (comme par exemple le verre des tubes cathodiques) seront jetées.

Selon des données de la douane et de l’inspection de l’environnement, il semble qu’environ 30 % des appareils électriques et électroniques jetés soient expédiés par bateau ou comme charge utile dans des véhicules de seconde main, et indiqué comme « deuxième main », même si en fait elle ne fonctionne pas. Malgré tout, cela concerne quelque 1400 tonnes par an. Cette estimation correspond d’ailleurs avec ce que l’UNEP a constaté pour l’importation au Ghana et au Nigeria.

À la frontière de l’illégalité

L’exportation d’électroniques bazardées a différents visages. D’un côté, vous avez les Africains qui expédient sans pareil, vers l’Afrique, un fourgon d’occasion par bateau et qui le remplissent de vieux électros. En outre, vous avez des réseaux de familles qui approvisionnent des petits magasins d’électro locaux avec des ordis qu’ils achètent en Belgique à de petites entreprises qui n’ont plus besoin de ce matériel. De l’autre côté du spectre, on trouve les commerçants de déchets qui expédient de manière très professionnelle de la ferraille électronique vers des pays à bas salaire parce que cela rapporte plus. Ici, on constate parfois des cas de fraude. Le matériel est par exemple faussement déclaré comme marchandise de seconde main, de fausses factures sont mises en place ou une cargaison d’encombrement est dissimulé dans un container derrière du matériel propre. Une autre astuce est de donner consciemment une fausse destination. Beaucoup de e-ferrailles vont en réalité en Chine, mais parce qu’il y a là-bas une interdiction d’importation, il est habituellement mentionné Hong Kong comme destination. Enfin, il résulte de coopérations avec les autorités locales que les recycleurs sont établis à Hong Kong au 13e étage d’un immeuble dans le centre ville.

Au cours des enquêtes sur le milieu des commerçants chinois, cela ressortait déjà selon le parquet de Dendermonde (responsable en partie du port d’Anvers) Louvain-la-neuve, parce qu’historiquement, un groupe relativement important de Chinois y sont établis. En 2011, une entreprise de Louvain-La-Neuve a été condamnée à une amende de 5000 euros parce que des déchets électriques ainsi que des cartes électroniques à destination de la Chine se trouvaient dans deux containers (les déchets électroniques tels que des cartes électroniques avec des métaux nobles ne peuvent pas être transportés vers la Chine ; des câbles électriques et des fractions en plastique d’appareils électriques et électroniques usagés peuvent quant à eux bien être transportés). Sur le marché Ngara de Nairobi, il était aussi question d’une mystérieuse personne physique chinoise qui acquérait toutes les cartes imprimés de haute qualité. « Il s’agit de commerçants fantômes : vous ne les voyez jamais, mais vous en entendez parler », déclare Steven Art d’Umicore. Beaucoup d’acteurs dans ce business travaillent à la limite de l’illégalité. La situation est aussi très complexe. Dans un pays, une certaine cargaison peut renter, dans un autre pas. Ce que sont précisément les déchets illégaux n’est également pas très clair. « Vous avez le commerçant de déchet, le marchand de ferraille (où le commerçant achète son matériel), le douanier, l’agent qui embarque la marchandise sur le navire, et souvent aussi les entreprises de transport et d’expédition ainsi que les entreprises de manutention.

Beaucoup de ces intervenants connaissent la véritable nature de ce matériel et sont censés détenir les connaissances nécessaires pour définir ce qui peut être exporté et ce qui ne peut l’être. Mais tous respectivement ferme l’œil sur ce que fait l’autre parce que ce sont tous des clients réciproques. »

Selon un inspecteur environnemental, de cette façon, des entreprises belges de recyclage reconnues, ou encore des entreprises de stockage – consciemment ou non - alimentent le transport illégal.

Voué à l’échec

Pendant notre enquête, on a entendu et lu très souvent que les choses électriques et électroniques ont une durée de vie de plus en plus brève, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Cela s’appelle l’obsolescence programmée, planned obsolescence dans le jargon. Les déchets électroniques semblent avec raison être le flux de déchets ayant la plus forte croissance. Pensez par exemple à certains articles design qui tombent rapidement en rade. D’autres objets sont hypersensibles à l’usure lorsqu’ils sont près d’une source de chaleur. Et encore l’incompatibilité des systèmes d’exploitation : une nouvelle version de Windows peut difficilement tourner sur un ancien PC. Et bien d’autres choses encore.

« Il y a bien quelque chose d’étrange. Il y a indéniablement un problème avec la durabilité de nos produits », alerte Test-achats, l’association belge de protection et de défense des consommateurs. Dans la perspective des élections de 2014, Groen va faire de ce thème un des fers de lance de se campagne.

L’obsolescence programmé est aussi sur toutes les langues dans les Repair Cafés, où des bénévoles réparent gratuitement de l’électro. Sur un an de temps, il y en a déjà 45 en Belgique, et ils poussent comme des champignons. A l’intérieur des Repair Cafés, des informations de consommation circulent de manière informelle, comme par exemple quelles marques ont une mauvaise réputation dans le domaine de l’obsolescence programmée. L’asbl général des Repair Cafés francophones, Repair Together, s’attèle à mieux structurer cette circulation d’informations, même si elle ne veut pas pour autant s’attirer la foudre de l’industrie électronique.

Cet article a pris forme grâce au soutien du Fonds Pascal Decroos pour le journalisme.

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