‘On perd notre temps en discutant encore avec les climato-sceptiques’

Jean Pascal van Ypersele (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC))

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) aurait dû donner un coup de pouce aux négociateurs de la Conférence de Varsovie sur le Changement Climatique, qui a eu lieu fin novembre 2013. Le monde passera-t-il finalement à l’action? MO* a posé la question à Jean Pascal van Ypersele, climatologue à l’UCL et vice-président du GIEC.

Depuis plus de vingt ans des centaines de scientifiques font le suivi du réchauffement de la planète et l’ont inventorié. Le cinquième rapport du GIEC – dont la première partie a été publiée fin septembre à Stockholm – confirme, lui aussi, avec plus de certitude que le réchauffement continue de s’intensifier et que l’homme en est responsable. Quand je rencontre Jean Pasval van Ypersele à l’UCL, il rentre de Stockholm. Pendant cinq jours des climatologues y ont discuté presque jour et nuit du « Résumé à l’intention des décideurs ». Ces scientifiques n’avancent pas à la légère. Et maintenant que les preuves sont évidentes, ils veulent que les hommes politiques assument également la responsabilité.

Cette dimension politique est pour van Ypersele presque aussi importante que ses travaux scientifiques. Depuis la plus tendre enfance il a été poussé par deux grandes passions. L’intérêt pour la politique, il est tombé dedans étant petit. Son père était chef de cabinet adjoint de l’ancien premier ministre Théo Lefèvre et son arrière-grand-père a été premier ministre lui-même en 1920. A côté de cela, il y a la passion de van Ypersele pour l’univers et la science. Il a rejoint le Cercle Astronomique de Bruxelles quand il avait quatorze ans. De nos jours il est vice-président du GIEC et, entre des conférences internationales, professeur de climatologie et de sciences de l’environnement à l’UCL.

Les jours précédents la publication, un titre ‘le réchauffement s’est arrêté ces quinze dernières années’ a jeté la confusion dans les médias, qui ont rapporté qu’une sorte de « bouton de pause » a été enclenché dans le système. Comment faut-il comprendre ce message ? Van Ypersele explique calmement ce qui se passe : ‘la nouvelle concerne un seul paragraphe de tout le rapport, que les climato-sceptiques ont isolé de son contexte. Pour le rapport il importe toutefois de dresser une vue d’ensemble de toutes les mesures. Nous constatons effectivement un petit ralentissement du réchauffement sur une période de quinze ans qui commence en 1998. Deux choses doivent être précisées concernant ces données : 1998 était une année avec un phénomène El Niño très fort, le plus fort depuis des décennies, de sorte qu’elle déforme quelque peu la réalité si l’on prend ceci comme point de référence. En outre, de telles fluctuations ne sont pas anormales. Aussi ne peut-on mesurer le climat sur quinze ans ; il est défini sur un période de trente ans.

Un autre élément concerne le fait que quatre-vingt pour cent de l’énergie supplémentaire stockée dans le système climatique (par l’émission de gaz à effet de serre) entre 1971 et 2010 a été absorbé par les océans. L’océan est un très grand réservoir de chaleur. Une petite fluctuation dans la température des océans peut avoir des conséquences très grandes sur les températures atmosphériques. L’océan peut relâcher la chaleur plus tard. C’est ce qui s’est passé avec El Niño : une grande partie de l’Océan pacifique tropical se réchauffe, surtout dans la partie orientale. Quand la chaleur de l’océan est restituée dans l’atmosphère, cela influence fortement les températures atmosphériques. Il y a fort à parier que les océans relâcheront cette chaleur dans quelques années, dans trois, cinq, peut-être dix ans. Il s’agit donc d’une fluctuation dans le système. Ce phénomène ne signifie certainement pas la fin du réchauffement. Durant les quatre dernières décennies, chacune était plus chaude que la précédente.’

Le nouveau rapport affirme ‘avec nonante-cinq pour cent de certitude’ que la terre se réchauffe en conséquence d’activités humaines. Ne le savions-nous pas déjà dans le dernier rapport de 2007 ?

Van Ypersele : A cette époque, on le savait avec nonante pour cent de certitude. Est-ce une grande différence? Oui et non. Si vous voulez traverser la rue et qu’il y a nonante pour cent de risque de se faire écraser par une voiture, cela suffit pour ne pas traverser la rue. Ce n’est donc pas une grande différence. Vous pouvez néanmoins aussi le regarder d’un autre côté : l’incertitude a été diminuée avec un facteur deux. Les dix pour cent d’incertitude ont été réduits à cinq pour cent. Ceci signifie que les constatations fondamentales du dernier rapport ont été confirmées encore une fois.

Un autre élément inédit concerne les chiffres sur l’élévation du niveau de la mer, qui sont plus complets dans ce rapport. Dans les derniers rapports, l’influence des calottes glacières n’avait pas été comprise. Il est remarquable que les chiffres sur l’élévation du niveau de la mer – de trente centimètres jusqu’à un mètre en 2100 – sont exactement les mêmes que ceux du premier rapport de 1990.

Quelle est l’essence du nouveau rapport d’évaluation du GIEC d’après vous ?

Van Ypersele : Si nous continuons en faisant comme si rien ne s’était passé, nous arriverons à un réchauffement de 4,8 degrés vers la fin de ce siècle. Si nous voulons limiter le réchauffement à deux degrés, nous devrons restreindre le taux de carbone dans l’atmosphère à un billion de tonnes. Aujourd’hui, nous en sommes déjà à 500 milliard de tonnes – en d’autres mots : la moitié. Au fur et à mesure que le réchauffement progresse, le méthane et le CO2 s’y ajouteront en raison du dégel des glaciers. Ceci ne fait que renforcer le processus : l’espace qui est encore disponible sera ainsi consommé plus vite. Nous devrons donc cesser complètement d’utiliser des combustibles fossiles. Il est impossible que nous consommions toutes les réserves de combustibles fossiles disponibles. C’est la première fois qu’on a posé des limites aussi claires, qui en outre ont été acceptées par tous les gouvernements du monde.

Est-il encore réaliste de limiter le réchauffement à ces deux degrés ?

Van Ypersele : La troisième partie de notre nouveau rapport présente cela en détail. Elle paraîtra en avril 2014 et se focalisera sur l’atténuation. Mais indirectement la première partie de notre rapport contient déjà des indications. Quatre scenarii sont présentés. L’un des quatre est le scénario sans politique climatique, où la température montera au-dessus de quatre degrés. Les trois autres sont des scénarii de stabilisation, sur la base d’une politique climatique. Le scénario le plus bas présente une stabilisation vers la fin de ce siècle où la hausse des températures ne franchira pas la limite des deux degrés. Ce scénario est considéré comme technologiquement réaliste, mais cela implique alors la capture et le stockage de carbone et l’utilisation de la biomasse – comme la culture des algues par exemple. Ce qui ne figure pas dans le rapport, mais ce que l’on peut lire entre les lignes, c’est que ceci n’est possible que si la volonté politique est suffisamment forte. Et cela reste également un grand point d’interrogation.

Vous avez négocié pendant des jours avant de lever l’embargo sur votre rapport. Pas moins de 55 000 commentaires ont été intégrés. Quels sujets brulants restent encore ? Le résultat final, est-il crédible?

Les scientifiques n’accepteront jamais la déformation des résultats des recherches. Mais cela n’exclut pas que les gouvernements n’essaient pas.

Van Ypersele : Dans ce document la science a le mot de la fin, personne ne cherche à modifier cela. La crédibilité des chercheurs est en jeu dans ce cas-ci. Les scientifiques n’accepteront jamais la déformation des recherches. Mais cela n’exclut pas que les gouvernements n’essaient pas (voir encadré, adw). Il y a effectivement des gouvernements qui insistent pour que nous soulignions plus les incertitudes dans le texte final, mais ils ne peuvent pas en inventer de nouvelles. De toute façon, il s’agit d’incertitudes qui sont présentes dans le rapport même. Notre manière de travailler – en tenant compte de toutes ces incertitudes et de tous les commentaires – donne lieu à une interaction qui enrichit la relation entre les scientifiques et les décideurs de tous les pays membres de l’ONU. Grâce à ce dialogue le texte devient plus accessible et meilleur, sans toutefois déformer la science.

Un tel rapport en soi est déjà conservateur, les chiffres datant de quelques années.

Van Ypersele : Il ne peut qu’être conservateur, après tous les filtres qu’il a subis. Quoi qu’il en soit, les conclusions finales ont été acceptées par tous les pays, la Russie et l’Arabie Saoudite inclus. C’est très important : le rapport est très solide. Si déjà il n’existe plus de controverse parmi nous concernant ces données, ceci nous offre une base très solide. C’est pourquoi le GIEC a décidé de ne plus entamer un débat avec des climato-sceptiques sur la science. La discussion devra dorénavant porter sur les solutions.

Néanmoins les sceptiques restent très actifs – pensons à l’information du « bouton de pause ».

Van Ypersele : C’est pour cette raison que je n’ai pas accepté la demande du programme Mise au Point à la RTBF de débattre avec un collègue chimiste de l’UCL, Istvan Markó. On perd son temps à engager le débat devant un public qui ne s’occupe pas de cette question d’une manière scientifique. Je n’évite pas le débat sur des questions scientifiques, si au moins il est mené dans un cadre scientifique, lors des réunions avec des scientifiques. Lorsque vous avez une science qui est solidement ancrée, examinée par des centaines d’hommes de science, et lorsque le résultat est accepté par tous les gouvernements du monde, non, il ne me reste plus de temps pour me lancer dans un débat avec un incompétent du changement climatique qui sème le doute.

Ce rapport est-il maintenant un soutien important pour la Conférence de Varsovie sur le Changement Climatique ?

Van Ypersele : Je ne sais pas le prédire, mais espérons-le. Je pense que nous avons assez contré l’argument que le réchauffement fait une pause. Cela ne peut plus perturber le débat. Et la graphique qui indique la marge qu’il nous reste pour ne pas atteindre les 2°C, aura des conséquences. Cette compréhension causera un choc culturel. Nous ne pouvons plus continuer à utiliser des combustibles fossiles. Nous ne devrions même plus consommer ce qui est disponible actuellement. Cela entraine des conséquences pour l’industrie des combustibles. De nos jours, il y a une tarte sur la table – pas deux ou trois mais une - de mille milliards de tonnes de carbone. Plus de la moitié de ce gâteau a été consommé en 200 ans. Et il y aura des convives non attendus, comme le méthane issu du permafrost.

La lutte pour la partie restante se durcira.

Van Ypersele : Cela va s’avérer très dur en effet. L’Inde, la Chine et le Brésil ainsi que les pays riches s’attendent à de nombreux jours de discussions. Les contours sont nets, mais cela ne garantit pas des négociations plus faciles.

Est-il encore sensé de mettre le paquet pour un accord global ? Une approche pragmatique avec des « efforts bénévoles » et une coalition of the willing ne fonctionnera-t-elle pas plus vite ?

Van Ypersele : Des négociations mondiales restent importantes, pour qu’un jour - lors de la conférence sur le changement climatique de Paris en 2015 ou plus tard – il y ait un accord vraiment solide pour réduire les émissions, avec l’appui de tous les pays. Jusqu’à ce jour des conventions partielles et des initiatives locales et régionales restent très importantes. Par la force de l’exemple elles peuvent pousser le processus et servir d’étape intermédiaire sur une échelle plus grande. Mais ce serait une erreur de penser que nous pourrions remplacer des négociations mondiales par des initiatives locales ou bilatérales.

Il est également important d’avoir un level-laying field (un point de départ qui est égal pour tous les intéressés, adw). C’est le monde de l’entreprise qui utilise toujours cette expression, mais cette fois-ci ils ont raison.

Il faut utiliser des règles du jeu égales. Sinon, quand il y a un écart trop grand entre des investissements à un certain endroit et ceux à un autre endroit, cette situation sera difficilement soutenable économiquement, ou des initiatives renouvelantes seront toujours petites ou feront toujours faillite. Il est également important qu’il y ait un prix plus correct pour l’émission du dioxyde de carbone, qui sera d’application sur une région plus vaste que l’Europe seule ou le petit club de Kyoto. Ainsi, plus de personnes cesseront de considérer l’atmosphère comme une poubelle gratuite.

Quelles intrigues seront difficiles à dénouer, à votre avis ?

Van Ypersele : Les pays veulent défendre leurs propres intérêts à court terme, tandis qu’il s’agit d’un problème qui frappe tous les pays du monde et à long terme. Il y a une grande discordance entre les deux. L’autre difficulté est liée aux contextes financier et économique actuels. La priorité pour beaucoup de pays est de relancer l’économie, et non de s’attaquer à la problématique climatique. Le défi est de surmonter au moins ces deux obstacles. Il s’agit néanmoins de deux obstacles des trois dernières années, c’est une donnée très complexe.

Le dessous des cartes

Lors des négociations du GIEC à Stockholm sur les recommandations aux décideurs, les lobbies n’étaient jamais loin. Ainsi, l’Arabie Saoudite est intervenue à plusieurs reprises pour souligner des incertitudes dans le rapport et pour éviter l’usage du terme ‘réchauffement’ le plus souvent possible. Soutenu par le Venezuela, le pays arabe a demandé de ne pas désigner les combustibles fossiles comme seule source du CO2, mais de nommer aussi d’autres gaz à effet de serre qui provoquent le réchauffement, comme le méthane et le N2O.

L’Arabie Saoudite a jugé la phrase ‘le réchauffement est sans équivoque et, depuis 1950, la plupart des changements observés invisibles depuis des décennies, voire des millénaires’ trop alarmiste.

Le pays a demandé de faire allusion à l’année 1850 au lieu de 1950. Encore à la demande ce pays, une référence au réchauffement lors de la période 1998-2012 a été insérée dans le ‘Résumé à l’intention des décideurs’.

Le Canada, qui extrait du pétrole en abondance de ses sables bitumineux, a affirmé à son tour que dans l’avenir, lors des observations du climat, d’autres facteurs que ‘le réchauffement’ doivent être mis en évidence lorsqu’on parle du système climatique. La Russie, à son tour, a milité pour l’utilisation du terme ‘changement climatique’ au lieu de ‘réchauffement du climat’ et a fait beaucoup de pression pour obtenir une reconnaissance du ‘geo-engineering’ comme solution du problème climatologique.

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