La démocratisation est un projet qu’on ne doit jamais cesser de réinventer

La vérité sort de la plus grande bouche

Alain Likota / Monusco (CC BY-SA 2.0)

 

On a tendance à l’oublier rapidement, et c’est pourquoi les élections congolaises ont été, en plus d’une douche froide, ça aussi — comme la plupart des douches froides — un signal d’alarme: la vérité, ou du moins la vérité au moment où celle-ci importe vraiment, est détenue par le pouvoir.

Dans ce cas, et en utilisant un calembour congolais : il y a la “vérité des urnes” et la “vérité des érections”. Non seulement parce qu’il n’y avait pas de femme en jeu au premier plan de la saga électorale au Congo, mais surtout parce que la vérité des biceps est si manifestement différente de la vérité propagée par les professionnels de la vérité : l’Église, le monde universitaire, les médias.

La vérité des érections

D’un côté, il y a donc les biceps : la puissance rend stupide, Nietzsche le savait déjà, plus vous en avez, plus vous pouvez plier la vérité à vos désirs sans que personne ne vous en empêche.

Le pouvoir économique par exemple : l’empire Kabila a engagé une agence de communication pour élaborer la stratégie politique, pour conseiller le président à chaque étape sur la voie du maintien du pouvoir, et pour vendre à l’étranger le message que son dauphin est digne d’être élu. Cinq millions de dollars, selon les dires, était le prix à payer. L’agence de communication a si bien fonctionné que le président lui-même a commencé à y croire.

Le pouvoir logistique et militaire aussi : des versions opposées de la vérité ont été mises en sourdine par la fermeture de l’Internet pendant trois semaines. L’Église a enregistré 32.000 cas d’intimidation à l’isoloir. La vérité venait aussi du baril d’un fusil : un déploiement massif d’hommes armés en uniformes dans tous les points chauds potentiels a empêché toute possibilité de contestation.

Enfin, la puissance du carnet d’adresses. Les nouveaux partenaires commerciaux internationaux du régime de Kabila, la Chine et le Brésil, ne sont de toute façon pas très réputés dans le domaine des droits de l’homme ou de la démocratie : pour eux, opter pour la continuité, c’est s’assurer d’un carnet de commandes bien rempli. Par la suite, les pays voisins ont également joué un rôle crucial dans la décision de protester ou non contre le cours des événements.

Une attitude attentiste et quelques signaux confus en provenance de l’organisation des Etats d’Afrique australe ont suffi à maintenir la vérité érectorale entre l’annonce des résultats “provisoires” et l’annonce du vainqueur “final”.

La vérité des urnes

De l’autre côté du spectre, la “vérité des urnes” a été défendue avec brio. L’Église ayant tiré des leçons des élections de 2011 a mis en place un réseau d’observateurs totalement indépendants.

L’Université de New York a pu comparer les résultats annoncés par voie officielle à ceux de deux sondages d’opinion qu’elle a réalisés quelques jours avant le scrutin en collaboration avec un bureau d’études local, et une fuite ciblée vers le Financial Times et la Radio France Internationale a fait que les résultats en possession de la commission électorale ont été publiés indépendamment de la communication officielle de ces résultats.

Trois sources indépendantes, trois organisations indépendantes et un avis concordant : Fayulu aurait obtenu une majorité absolue retentissante. La probabilité que ses concurrents gagnent était de toute façon statistiquement inexistante. Tout cela s’est produit dans un climat d’intimidation et dans un contexte sans observateurs internationaux.

La valeur de la vérité impuissante

C’est vrai, ne l’oublions pas, en ce moment la vérité des biceps a pris le dessus de la vérité empirique. Mais je ne suis pas d’accord avec Nadia Nsayi (De Morgen, 22 janvier) que cela signifie que la démocratie ait perdu. Après tout, le simple fait qu’une autre vérité soit devenue tellement visible, si incontournable et connue de tous, est historiquement du jamais vu et doit donc aussi être une grande source d’espoir : cet empereur ne porte désormais plus de vêtements et il est exposé dans toute sa nudité masculine. Ainsi, l’Eglise, les médias et le monde académique ont plus qu’apporté leur contribution au processus de démocratisation.

Mon opinion à ce sujet peut vous sembler un peu faible ou naïve. D’une part : s’il existe une vérité réelle, pourquoi ne peut-elle pas faire valoir ses droits ? D’autre part : si une telle vérité réelle ne signifie rien, pourquoi est-il utile de vouloir encore la dévoiler de toute façon ?

La première question a été répondue par l’annonce des résultats des élections : l’existence d’une vérité alternative a sans doute forcé le régime à abandonner son intention initiale d’amener son dauphin au pouvoir. La vérité sur les résultats des élections n’a pas réussi à imposer entièrement ses droits, mais elle a poussé apparemment ceux qui sont au pouvoir à un changement de plan.

La réponse à la deuxième question est que l’abandon de la recherche du véritable résultat électoral serait une “erreur autoréalisante”. Du moins l’historien E.P. Thompson l’appelle ainsi, à la fin d’un livre dans lequel il décrit l’introduction d’une “mauvaise loi” sur le braconnage forestier, par de “mauvais juges” en Angleterre au XVIIIe siècle. Le livre est plein d’illustrations de comment cette loi était un instrument aux mains de la noblesse pour tenir les paysans à l’écart des bois. Mais en même temps, ce même instrument limitait aussi le pouvoir de cette élite elle-même. Certes, ce n’était pas un instrument tranchant, mais c’était avant tout l’un des seuls instruments dont disposaient les paysans.

Alors pourquoi désarmer face au pouvoir ? Pourquoi ne pas examiner plutôt comment exactement la vérité des urnes a été produite, et quelles sont les possibilités, à chaque méandre et à chaque futur tournant, de rappeler au pouvoir ses propres ambitions ?

La démocratisation est trop comprise comme une histoire d’élections et d’autres formalités, alors qu’en réalité il s’agit d’un projet qui doit être réinventé tout le temps, c’est un jeu de sauter, plonger, tomber et à nouveau se relever, une histoire qui ne sera jamais terminée. Merci à Kabila et aux siens de nous avoir rappelé cette leçon.

Traduit du néerlandais par Ivan Godfroid

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