Le choix de Kris Berwouts, expert de l'Afrique centrale

10 livres qui ont donné une orientation à mon engagement citoyen

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Depuis mon adolescence dans les années ’70 (je suis né en 1963), je sais que mon coeur bat dans la partie gauche de ma poitrine. Je me considère comme un homme progressiste, et quand j’essaie de retracer d’où cela vient, je tombe rapidement sur certaines oeuvres d’une gauche non-dogmatique dans la littérature, le cinéma et le théâtre italiens. Nous faisions nous-même du théâtre de rue et donc l’influence la plus directe sur ce que je suis devenu après est Dario Fo avec Mistero Buffo.

D’abord une parenthèse: j’ai toujours regardé le journal télévisé, et le premier événement que je me souviens d’avoir suivi jour après jour, semaine après semaine, a été le coup d’Etat du général Pinochet contre le président Salvador Allende en septembre 1973 au Chili. L’extrême violence du coup et le fait qu’on pouvait le vivre en direct dans le stade, m’a marqué profondément, j’avais dix ans. Je crois que ceci est à la base du fait que Pablo Neruda est le poète le plus important dans ma vie. Neruda est l’auteur d’une oeuvre qui traite de l’histoire de son pays et de son continent, mais aussi des différentes facettes de la vie humaine, y compris dans des poèmes très romantiques et sensuels. Mon recueil favori est Veinte poemas de Amor y una canción desesperada.

A vingt ans, j’ai pris la décision d’étudier la linguistique et l’histoire africaines. Je faisais partie des mouvements pour la paix et le dialogue nord-sud en Flandre. Je croyais que, si on était honnête dans ses ambitions de solidarité avec ce qu’on appelait à l’époque le Tiers-Monde, on devait donner une forme et un contenu à un partenariat absolument anti-paternaliste, non seulement prêcher mais aussi vivre l’égalité et le respect pour d’autres cultures. Je trouvais que certains d’entre nous devaient développer une empathie culturelle qui nous permettait de mener le débat au-delà de l’eurocentrisme dans lequel nous avions grandi. J’ai décidé de me focaliser sur l’Afrique et les Africains. J’ai appris des langues et l’histoire du continent. Je me suis ouvert à une quantité invraisemblable de voix africaines de grande qualité, dont je voudrais citer trois ici:

Les Oeuvres poétiques de Léopold Sédar Senghor m’ont marqué beaucoup, à cause de leur beauté tout d’abord. Mais aussi parce que je trouvais réunis un poète, un homme politique et un philosophe dans une seule personalité raffinée qui est devenue le père remarquable de l’indépendence de son pays. Senghor n’était pas un politicien très progressiste et il n’a pas voulu une rupture totale avec le passé colonial, mais il a été le premier président de l’Afrique subsaharienne à avoir décidé de quitter sa fonction. Je crois que sa présidence a construit la base nécessaire pour que le Sénégal puisse progresser.

J’ai lu et relu Ségou de Maryse Condé: elle a réussi à évoquer l’histoire et les communautés de toute l’Afrique de l’Ouest dans un roman infiniment riche et très accessible.

Dans les années 80, j’ai lu la plupart des romans africains publiés. J’ai beaucoup aimé la génération de Sembène Ousmane, Ngugi wa Thiong’o et Chinua Achebe. Mais l’homme que je voulais citer ici est plus jeune et moins connu que les pionniers mentionnés plus haut. L’auteur kényan Meja Mwangi est un des premiers écrivains africains à avoir quitté le cadre où la littérature devait affirmer l’histoire et les valeurs pré-coloniales, le choc culturel entre colonisateur et colonisé et la lutte pour l’indépendence. Dans Going down River Road, Meja Mwangi décrit la vie dure et les souffrances des ouvriers sur un site de construction, dans un cadre urbanisé des années 70. Je trouvais que des livres comme celui-ci menaient la littérature africaine vers une nouvelle phase.

Nous sommes dans une époque où la décolonisation de nos esprits est fortement poussée par des activistes et penseurs africains et européens qui réclament que nous assumions notre passé colonial pour le dépasser

Un peu plus tard, j’ai commencé à lire des auteurs asiatiques. L’homme qui m’a poussé le plus loin est Salman Rushdie. Midnight’s children m’a surtout impressionné. L’écrivain a réussi à évoquer l’histoire de tout un sous-continent, avec des réalités très diverses. Il réunit des univers féeriques et des moments de grande violence et/ou d’injustices flagrantes dans un seul horizon littéraire. Aussi bien par sa vie personnelle que par la suite de son oeuvre, il a mis en lumière la tension entre colonisateur et colonisé en Europe à travers la migration et l’asile. Son oeuvre est une pierre angulaire dans mon développement en tant que lecteur et en tant que personne engagée. La problématique nord-sud avait changé de forme et de contenu.

Ma femme m’a toujours reproché de trouver la plupart des choses que je sais dans des bandes dessinées. Elle a raison. Je pourrais rendre hommage aux grands auteurs/ dessinateurs belges francophones qui ont fait évoluer la BD vers un genre littéraire à part entière. Mais si je peux citer ici un seul nom, c’est celui du dessinateur américain Art Spiegelman, auteur de Maus et fils de rescapés de la Shoah en Pologne. La forme qu’il a choisie pour partager son récit lui a permis d’inclure différentes couches d’une réalité tellement cruelle à vivre qu’il est dur de la raconter sans un peu d’humour. Il évoque bien sûr des faits historiques mais aussi les traumatismes des rescapés, la problématique de la diaspora et les incompréhensions intergénérationnelles entre les survivants et leurs enfants qui grandissent dans un contexte très différent. Par mon travail en Afrique centrale, les génocides sont une dimensions très présentes dans ma vie, et la lecture de Maus m’a permis de les approcher de façon beaucoup plus holistique.

A la fin des années ‘80 j’ai découvert un auteur qui m’a marqué beaucoup, un activiste israélien pour la paix, Amoz Oz. Dans Blackbox, les différents personages s’expriment par lettres sur leur passé de couple. Mais le roman épistolaire, genre un peu archaïque, se développe graduellement en dissection du fanatisme, et décrit comment les différents radicalismes rendent l’actualité du Moyen Orient tellement complexe et presque illisible. Cette liste ne peut pas être complète sans Amos Oz, décédé en 2018.

Rentrons en Afrique avec deux ouvrages sur le Congo, écrits par des amis belges. En 2010, David Van Reybrouck publie Congo, une histoire, une polyphonie de voix congolaises innombrables sur base desquelles l’auteur reconstruit une histoire du pays. C’est lors d’un de ses voyages en préparation de ce livre qu’on s’est rencontrés dans des circonstances assez dramatiques: un presque crash d’avion les premières heures après notre rencontre, et notre route commune pour assister aux funérailles d’un journaliste assassiné à Bukavu. L’amitié née de cette expérience s’est consolidée, depuis lors il est un compagnon de route. Plus tard, David a approfondi le thème de la démocratie dans son essai Contre les élections où il doute que la démocatie représentative qui se limite à un vote populaire une fois toutes les lunes, soit la meilleure façon d’organiser une participation citoyenne. Le fait que plusieures démocraties occidentales sont en crise et la mascarade électorale récente en RDC montrent qu’il a raison.

Je voudrais terminer avec Kinshasa: tales of the invisible city de l’antropologue belge Filip De Boeck. Le livre date de 2006. Je n’ai jamais vu ou lu une oeuvre qui réussissait à réunir tous les univers kinois, les contradictions réelles et prétendues de cette ville aux joies gigantesques et aux souffrances inimaginables, avec des aspects hyper-structurés et d’autres invraisemblablement chaotiques, avec ses dimensions rationnelles et émotionnelles, ses espoirs et désespoirs… Nous sommes dans une époque où la décolonisation de nos esprits est fortement poussée par des activistes et penseurs africains et européens qui réclament que nous assumions notre passé colonial pour le dépasser. Nous devons comprendre les injustices de jadis pour créer une société basée sur l’égalité et la solidarité, dans l’acceptation que le futur sera multi-culturel, où la diversité est une valeur et une richesse. Les vieux schémas nord-sud dans lesquels j’ai grandi n’existent plus. Le monde globalisé nous oblige de repenser la façon dont nous regardons et approchons les autres cultures et de nous débarrasser des préjugés, de la discrimination et des injustices structurelles qui règnent encore aujourd’hui. Filip De Boeck et ses collaborateurs, européens ou africains, sont en train de décoloniser l’antropologie. Je voulais terminer cette liste de dix livres avec son ouvrage en ayant conscience que je ne suis pas encore arrivé à la fin du développement de mon engagement citoyen. Mais grâce à mes lectures tout au long de mon parcours, je me sens prêt pour le futur.

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