Un Salésien belge accusé d’abus en République centrafricaine

Accorder une seconde chance au délinquant : plus important que les risques pour enfants en Afrique ?

Le monde de la charité n’est pas à l’abri de mauvaises intentions, on sait.

L’histoire du Belge qui travaillait pour Oxfam Royaume-Uni en Haïti et qui a payé des prostituées – vraisemblablement mineures – et les a invitées dans son espace de vie commun nous l’a douloureusement révélé début de l’année dernière. L’homme n’en était pas à son coup d’essai, ce qui rajoute au chef d’accusation. Il n’aurait à vrai dire jamais dû obtenir cette position dans l’aide humanitaire.

Il n’aurait jamais dû obtenir cette position dans l’aide humanitaire.

Cette semaine, le scénario semble se répéter. Il s’agit à nouveau d’un Belge qui travaillait pour une ONG – Caritas Centrafrique — dans un pays touché par la pauvreté et déchiré par les conflits et y était impliqué dans des affaires de mœurs avec des mineurs.  Le suspect est un prêtre de la congrégation des Salésiens, il était déjà condamné auparavant pour avoir commis un attentat à la pudeur de plusieurs mineurs. La question est alors, à nouveau : comment est-il possible que des hommes dont on sait qu’ils se comportent comme des prédateurs sexuels obtiennent tout de même des postes à responsabilités dans des organisations qui clament haut et fort s’impliquer pour les plus vulnérables ?

Les faits sont connus, mais je les résume ici encore une fois :

  • En mars 2001, il s’avère que le père Luk Delft (LD) a touché des internes à l’internat de Saint-Denis-Westrem. L’internat a directement renvoyé l’homme, sans que les parents ne déposent plainte. Aucune procédure judicaire ou ecclésiastique n’a suivi. La congrégation cherche une solution en interne, LD suit un programme de thérapie.
  • Peu de temps après, LD travaille en tant que coordinateur dans un programme de formation professionnelle à Woluwe-Saint-Pierre. La congrégation avait demandé conseil à un service spécialisé. En 2009, on constate qu’il visite des sites pédopornographiques. Cela met immédiatement un terme à son travail dans le centre. Il doit à nouveau suivre une thérapie.
  • En mars 2010, LD travaille chez DMOS, l’ONG de développement des Salésiens, spécialisée dans des programmes pour l’enseignement technique et professionnel. Il y est rapidement devenu administrateur délégué. La congrégation lui interdit formellement de travailler lui-même auprès de jeunes ou de rester seul avec eux.
  • En 2011, un ancien éducateur de l’internat à Saint-Denis-Westrem porte quand même plainte contre LD. Le prêtre est entendu et le signale à son supérieur. Après concertation, il est renvoyé de l’ONG début 2012, qui s’appelle entre-temps VIA Don Bosco.
  • En novembre 2012, le tribunal correctionnel de Gand condamne LD à 18 mois de condamnation conditionnelle et lui interdit tout contact avec des mineurs en-dessous de dix ans.  Un assistant à la probation se charge du suivi.
  • En 2013, LD reçoit la proposition de son évêque provincial et (belge) de Kaga Bandor en République centrafricaine d’aller y officier en tant que collaborateur logistique, entre autres lors de l’accueil des expatriés et des réfugiés. L’assistant à la probation et l’accompagnateur psychologique approuvent cette proposition. LD alterne des périodes de quelques mois en République centrafricaine avec un retour en Belgique pour un plus grand suivi. L’évêque local est au courant du passé de LD et promet un suivi strict et un contrôle.
  • En octobre 2015, il devient, à la demande de la conférence épiscopale de la République centrafricaine, directeur de Caritas Centrafrique.  Ni la confédération internationale de Caritas à Rome, ni les instances belges de Caritas ne sont responsables de ce recrutement, et elles ne sont pas non plus au courant du passé du nouveau directeur. Caritas Centrafrique est autonome dans sa gestion du personnel.
  • En mai 2017, la commission des Droits de l’homme au sein de l’Église et Caritas International reçoivent une lettre d’un psychothérapeute. Celle-ci mentionnait qu’un client se posait de sérieuses questions lorsqu’il a vu non seulement qu’LD était directeur de Caritas Centrafrique, mais qu’il trouva aussi une photo du père, entouré d’enfants. On a ensuite entre autres confronté LD aux images et il a à nouveau dû promettre qu’il ne cèderait pas à des circonstances qui rendaient possible l’existence de telles images.
  • En juin 2019, une équipe de reportage de CNN confronte Luk Delft dans son bureau de Bangui, en République centrafricaine, et l’accuse d’avoir abusé de deux garçons mineurs, vraisemblablement en 2015 et 2016. LD est rappelé. La justice belge en est informée et une enquête ecclésiastique est ouverte.

Je demande à Carlo Loots, qui suit le dossier depuis la congrégation des Salésiens, comment est-il bien possible que quelqu’un soit à la fois reconnu pédophile et placé à chaque fois dans des postes à responsabilités. D’abord dans un centre éducatif, puis dans une ONG pour le développement et ensuite dans l’aide humanitaire dans un des conflits les plus violents des dernières années. Le père Loots répond que la congrégation a toujours cherché l’approche juste, en concertation avec la justice et les thérapeutes. Que l’on a toujours clairement communiqué le passé auprès des organisations successives. Il en est du moins convaincu. Car peu de traces écrites attestent cette communication.

Que connaît un assistant à la probation de la situation en République centrafricaine ?

M. Loots marque un point quand il raconte que l’approbation formelle par la justice de la nomination en République centrafricaine est une sorte de couverture pour la congrégation. Mais il est en même temps trop facile de se cacher derrière. Car que connaît un assistant à la probation de la situation en République centrafricaine ? Une congrégation de missionnaires présente depuis des dizaines d’années en Afrique est tout de même bien mieux placée pour estimer combien le suivi et le contrôle peuvent être limités dans le contexte d’un pays déchiré par la violence, et sûrement dans une petite ville à l’intérieur de la République centrafricaine ? M. Loots pense que je surestime la capacité des Salésiens à ce niveau. Oui, ils ont évidemment de longues années d’expérience. Mais non, cela ne signifie pas qu’ils aient une telle expertise de jugement.

L’engagement de Luk Delft en République centrafricaine était une faute, cela ne fait aucun doute, même pour les Salésiens. Mais est-ce que ce n’est pas plus que cela, je demande. Est-ce que ce n’est pas l’expression d’un comportement colonial, où l’on se préoccupe plus d’un confrère accusé d’abus que des risques clairement encourus par les enfants africains ? M. Loots trouve que l’accusation va trop loin. Il condamne sans réserve l’abus, mais croît que la congrégation a fait tout en son possible pour éviter les abus. Je ne suis pas convaincu et j’insiste qu’une congrégation comme celle des Salésiens aurait dû savoir qu’un pédophile n’aurait jamais dû avoir le champ libre dans le territoire africain. M.Loots le reconnaît, mais il assure que la congrégation avait été assurée qu’il ne serait pas question qu’il ait « le champ libre ».

Dommages collatéraux

J’ai aussi interrogé les directeurs de VIA Don Bosco et Caritas Vlaanderen sur « l’affaire LD ». Dominic Verhoeven de Caritas Vlaanderen se dit choqué par les abus rapportés, mais aussi impuissant. La branche belge de Caritas reçoit de nombreuses réactions qui supposent que Caritas Belgique est en partie responsable, sûrement parce qu’il s’agit d’un Belge directeur de Caritas Centrafrique.

La branche belge de Caritas reçoit de nombreuses réactions qui supposent que Caritas Belgique est en partie responsable, ce qui n’est pas le cas

Caritas Belgique dispose de procédures étendues et les a encore renforcées après l’affaire d’Oxfam Royaume-Uni en Haïti pour éviter les abus sexuels. Aucun contact n’a été pris avec Bruxelles lors de la nomination de Luk Delft à Bangui. Pourtant, cela n’a joué aucun rôle dans les réactions. Entre-temps, De Warmste Week a rayé de la liste des actions de charité tous les projets de Caritas. Cela ne fait que renforcer le statut des victimes, sans que l’auteur des faits n’y voit d’inconvénient. Pour De Warmste Week aussi, l’image de l’initiative prime sur les bonnes causes qu’ils veulent soutenir.

Filip Lammens de VIA Don Bosco explique que Luk Delft n’a jamais exercé une fonction où il travaillait en personne avec des enfants, et que, à sa connaissance, aucun abus n’a été commis dans la période où il travaillait au sein de l’ONG. Cela n’empêche qu’il trouve au minimum inapproprié que quelqu’un ayant commis des abus dans un internat par le passé ait pu devenir gestionnaire délégué dans une ONG travaillant dans le contexte de l’enseignement pour les jeunes. Je demande si l’ONG a alors envoyé une lettre furieuse ou a déposé une plainte formelle auprès de la congrégation, pour avoir introduit une telle personne. Pour autant que M. Lammens le sache, il n’a pas été question d’une telle démarche à l’époque. En ce moment, une concertation formelle sur les politiques de protection salésiennes des enfants a démarré entre toutes les ONG de développement salésiennes et la congrégation.

Position missionnaire

L’histoire de Luk Delft nous montre encore une fois combien les problèmes d’abus sexuels dans l’ Église sont profondément enracinés dans le clergé catholique. Il y a la présence récurrente des pédophiles dans le clergé, avec une fréquence trop significative que pour l’écarter comme on a tendance à le faire avec  la pomme pourrie du panier.

Mais il y a aussi la relation de l’Église et des congrégations avec les auteurs des faits. Carlo Loots souligne que les thérapeutes insistent souvent pour ne pas éloigner simplement les coupables de la communauté, parce qu’il existe encore bien plus de risques de récidive et de nouveaux abus, peut-être pires, avec des individus isolés. Avec pour conséquence que la communauté, la congrégation et plus largement l’Église portent aussi la responsabilité de chaque nouvel abus. Car on a tendance à les voir comme les institutions qui donnent une seconde chance à la vie des coupables, mais par là également de nouveaux risques d’abus.

Tant que l’approche des abus sexuels de l’Église ne tiendra pas compte de la position d’influence des prêtres, elle ne réussira pas à donner une réponse suffisante aux faits.

La position des prêtres dans l’Église catholique aggrave encore le problème. Il ne reste peut-être plus grand-chose de la considération des prêtres en Europe, même si la doctrine religieuse officielle et le droit ecclésiastique défendent intégralement la position d’influence exceptionnelle du saint clergé. Dans les églises africaines, le prêtre n’a pas seulement un pouvoir ecclésiastique, il conserve aussi son statut de personne à l’autorité morale reconnue. Tant que l’approche des abus sexuels de l’Église ou de la congrégation ne tiendra pas compte de la position d’influence des prêtres ou du personnel pastoral au sein de sa propre idéologie, elle ne réussira pas à donner une réponse suffisante aux faits. Et encore moins à aligner ses pratiques avec ce qu’elle considère comme sa propre mission.

Protecteurs

C’est aussi une nouvelle sonnette d’alarme pour les ONG. L’apparition d’une organisation telle que VIA Don Bosco depuis le réseau des écoles salésiennes Don Bosco, n’est aujourd’hui plus un argument valable pour régler des affaires entre les ONG et la congrégation sans qu’il n’y ait une transparence complète dans l’organisation ou sans de véritables protecteurs contre les abus ou de comportement excessif des membres de la congrégation. Filip Lammens fait remarquer que son organisation fait en ce moment tout ce qui est dans son pouvoir pour assurer aussi bien la transparence (sur le budget) que la mise en place de protection des enfants. Il lutte aussi pour qu’il y ait entre-temps une distance suffisante entre l’ONG et la congrégation, afin que l’on ne puisse plus dire que l’ONG a repêché un père tombé en discrédit.

Étant donné que les instances ecclésiastiques ont entre-temps prouvé ne pas être capables d’assurer elles-mêmes cette sécurité, l’ONG doit indubitablement prendre encore davantage et en conscience sa responsabilité. Éventuellement en rompant institutionnellement avec la congrégation mère historique. Ou alors, elle restera abîmée par un comportement sur lequel elle n’a aucun contrôle. VIA Don Bosco compte 25 membres du personnel, la congrégation salésienne dispose de milliers de prêtres à travers le monde dans plus de 140 pays. En d’autres termes, l’ONG peut difficilement exercer un contrôle sur la congrégation. Mais les liens existant entre les deux rendent difficile dans un moment tel que celui-ci le maintien de leur propre intégrité par rapport au comportement de certains Salésiens, et certainement s’ils sont (ont été) actifs dans l’organisation.

L’Église catholique est, après des dizaines d’années de scandales liés à des abus sexuels, étonnamment toujours aussi peu armée pour éviter ces abus.

Caritas a aussi beaucoup à faire. S’il est vrai que les évêques de République centrafricaine étaient au courant du passé et de la condamnation du nouveau directeur de Caritas Centrafrique, et s’ils n’ont pas pris au sérieux l’accompagnement et la surveillance de ce directeur – qui a manifestement réussi professionnellement et financièrement, alors le réseau international des organisations de Caritas doit se demander de toute urgence si les conférences épiscopales sont bien indiquées pour exercer autant d’influence sur une organisation humanitaire et sa politique de personnel. Ne pas agir est aussi un choix et ce choix implique aussi une part de responsabilité , du moins dans l’opinion publique, de l’organisation dans les faits et pour les coupables sur lesquels ils n’ont aucun contrôle ou autorité.  

L’Église catholique est, après des dizaines d’années de scandales liés à des abus sexuels, étonnamment toujours aussi peu armée pour éviter ces abus. Elle se soucie toujours trop de sa bonne réputation et trop peu des victimes potentielles. Le temps disponible entre-temps pour réorganiser tout cela, alourdit encore un peu plus l’évaluation morale de la faute et de la responsabilité. Les ONG de développement qui ont des liens avec l’Église doivent comprendre qu’elles sont aussi jugées et vont aussi devoir payer. Elles n’existent pas pour donner une seconde chance aux prêtres, mais pour donner des occasions aux personnes vulnérables. Chaque décision doit être évaluée selon cette norme.

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