Pourquoi la population de Beni a eu à faire à la MONUSCO

En finir avec les Casques bleus à l’Est du Congo ? La population y perd en tout cas

MONUSCO

La population de Beni en a profondément marre. Il n’est pas étonnant que les habitants de la région déjà ravagée par la violence depuis des années, soient déçus de l’efficacité des Casques bleus. Mais déçu est un euphémisme.

Cette semaine, la population a attaqué la base locale des Nations unies. Le mur de la base militaire a été étonnamment facilement abattu avant de piller la base. « Les Casques bleus n’arrivent pas à protéger leur propre base, comment pourraient-ils alors nous protéger contre les rebelles ? », entendait-on lundi sur un ton moqueur. Les images illustraient bien l’impuissance des Casques bleus. Pertinent ?

Si les Casques bleus n’arrivent pas à protéger leur propre base, comment pourraient-ils alors nous protéger contre les rebelles ?

La colère ne date pas d’hier. Depuis le début des bains de sang en octobre 2014, la population clame haut et fort son mécontentement. À l’aide d’une action de protestation créative en novembre 2014, la population a fait clairement comprendre aux troupes des Nations unies qu’elle attendait plus de leur présence.

Des sifflets en plastique furent distribués aux personnes habitant le long de la route, où les véhicules blindés des troupes étrangères passaient quotidiennement.

Pendant des semaines, un sifflement aigu de la population locale a accueilli chaque véhicule blanc portant le logo des Nations unies. Les chauffeurs des motos-taxis locales klaxonnaient à chaque fois en chœur. C’était à mes yeux une forme de protestation pacifique. Une initiative qui caractérise la population activiste.

Hélas, cette action s’est aussi terminée en effusion de sang inutile. Un chauffeur de taxi se trouvait le long de la partie de la route qui relie la ville de Beni à Oicha. Quelque peu dissimulé par des broussailles il attend une nouvelle course dans le village de Mbau. Un véhicule blindé des Nations unies passe, et selon son habitude entre-temps acquise, l’homme appuie sur son klaxon.

« Ils ont peut-être été effrayés par le bruit soudain, je ne sais pas », me raconte la veuve. Selon des témoins, un coup de feu a été tiré et l’homme est tombé mort à côté de sa moto. 

Le jour suivant, des chauffeurs de taxi en colère sont descendus dans les rues de Mbau. Les patrouilles qui passent ne sont plus accueillies par des coups de sifflet, mais par des lancers de pierre. Une patrouille de police locale a tiré des coups d’avertissement, pour tenter de calmer un groupe de chauffeurs. Mais un balle perdue est tombée à un mauvais endroit. Un chauffeur a à nouveau perdu la vie.

« Mes beaux-frères ont reçu pour l’enterrement cent dollars d’un fonctionnaire de l’ONU. Mais je n’ai jamais vu cet argent », me raconte encore la veuve de la première victime.

« Mes beaux-frères ont reçu pour l’enterrement cent dollars d’un fonctionnaire de l’ONU. Mais je n’ai jamais vu cet argent »

Le directeur de l’information de l’opération de maintien de la paix des Nations unies (MONUSCO) a annoncé ouvrir une enquête sur les événements. La population de Mbau et les Casques bleus ne sont plus jamais restés en bons termes.

Le village a entre-temps dû encaisser tellement d’attaques qu’il s’est pratiquement vidé. Et il s’est transformé en village fantôme, à l’image de nombreux petits villages et hameaux autour de la ville de Beni.

Les rebelles présumés

À l’été 2016, j’ai essayé de voir avec des journalistes locaux combien de victimes les attaques avaient fait dans les villages autour de Beni. Cela s’est avéré compliqué. Nous supposions que depuis le début des attaques cet été plus de cinq cent personnes avaient déjà perdu la vie. Mais notre enquête a finalement révélé une liste de plus de mille noms.

Les locaux parlaient entre-temps d’attaques perpétrées par les présumés ADF-NALUs. Personne ne comprenait bien pourquoi les groupes de rebelles d’origine ougandaise, présents dans la région depuis déjà les années quatre-vingts, se déchaînaient soudainement si violemment contre la population. Les victimes sont massacrées de manière horrible, souvent à coups de machette.

Les rebelles habitaient depuis déjà si longtemps dans la forêt qu’il existait une sorte d’entente tacite entre eux et la population de Beni. De nombreuses personnes savaient où ils se cachaient et de très nombreux entrepreneurs faisaient même des affaires avec la bande véreuse. Mais depuis 2012, ils allaient de nouveau trop loin. Ils étaient responsables de plusieurs enlèvements et mettaient de plus en plus de villages à sac. La tension montait.

En 2014, l’armée congolaise, soutenue par la MONUSCO, a lancé une opération contre les ADF-NALU’s. Avec succès. Le groupe s’affaiblit sérieusement en l’espace de quelques semaines. Cette opération pourrait expliquer l’approche nettement plus violente des rebelles depuis octobre 2014. Le pacte entre les habitants des montagnes et les rebelles était rompu. La position des ADF-NALU’s avait été affaiblie et les rebelles qui avaient résisté à l’opération souhaitaient montrer qu’ils ne se laissaient pas faire.

Dans le cadre du projet Beni Files, nous avons demandé à des personnes des villages autour de Beni de décrire les membres de la famille qu’ils avaient perdus dans les attaques. Nous avions l’ambition d’ériger un monument en ligne pour les victimes de ces atrocités. Nous souhaitions ainsi mettre l’attention sur ce conflit oublié.

Mais lorsqu’on les interrogea sur les personnes perdues, la plupart des personnes ressentaient aussi le besoin d’expliquer leur cas. Nous avons parlé avec 654 proches des plus de 1000 victimes qui avaient perdu la vie dans près de cent attaques au total. J’ai remarqué que la description des coupables et de leur mode opératoire différait très fortement selon les attaques.

Divers acteurs semblaient avoir intérêt à une escalade de la violence.

Je comprenais que les habitants ne parlaient plus des ADF-NALU’s, mais des présumés ADF-NALU’s. Il y avait davantage qui se jouait. Divers groupes semblaient être à l’œuvre. Divers acteurs semblaient avoir intérêt à une escalade de la violence.

 

L’armée congolaise complice

C’est ainsi que j’ai entendu l’histoire d’un homme qui s’est fait trancher la gorge par un major de l’armée congolaise, pour cause de rivalité amoureuse. L’officier avait ensuite ordonné à ses inférieurs d’assassiner encore quelques habitants du village, afin que l’acte de jalousie puisse être attribué aux présumés rebelles des ADF-NALU’s.

L’homme a pu le raconter comme par miracle, et l’officier fut arrêté et condamné. Il a cependant pu à nouveau s’échapper après une attaque des rebelles Maï Maï sur la prison locale.

Après avoir ensuite parlé à énormément de proches de victimes de l’affreux bain de sang dans le village de Vemba en novembre 2014, je n’hésitais plus à accuser l’armée congolaise de complicité passive.

Des témoins m’ont raconté comment les habitants du village ont ensuite reçu le message de devoir se rassembler le jour suivant pour un recensement. Ils ont été tués un à un en attendant les fonctionnaires qui ne sont jamais arrivés.

Après le bain de sang, qui aurait coûté la vie à plus de cent personnes, l’armée dressa une ligne de troupes autour du village. Personne ne pouvait plus franchir le périmètre. Les proches ne pouvaient pas non plus cacher leurs morts. Leurs corps n’ont ensuite jamais été retrouvés.

Pourquoi les défunts ne pouvaient pas être cachés ? Pourquoi ne pouvait-ils pas être enterrés ici par l’armée dans une fosse commune, mais devaient être déplacés vers une destination inconnue ? Cela ne va pas vous étonner que ce drame ait fortement miné la confiance en leurs troupes.

Aucune once de respect ?

« Ils sont mieux armés que nos militaires, et pourtant ils ne réussissent pas à arrêter les attaques. » La population locale ne comprend pas comment une opération de maintien de la paix au budget d’un milliard de dollars par an ne puisse rien faire pour arrêter les attaques. C’est seulement en déployant beaucoup d’efforts que j’ai encore trouvé un habitant qui puisse quelque peu comprendre l’impuissance des Casques bleus.

La population locale ne comprend pas comment une opération de maintien de la paix au budget d’un milliard de dollars par mois ne puisse rien faire pour arrêter les attaques.

Il y a quelques années, j’ai accompagné une délégation féminine vers la base locale des Casques bleus dans la ville de Butembo. Elles souhaitaient remettre personnellement une lettre où elles demandaient aux soldats de la MONUSCO de faire davantage pour les protéger. Et ce que j’ai vu m’a fait mal.

Les femmes venaient frapper à la porte sans prévenir et ne pouvaient au début pas pénétrer dans la base, qui avait cependant été transformée en bureau civil. Après avoir longtemps insisté, elles finissent tout de même par entrer. Un officier de la brigade de police de l’ONU et un collaborateur civil chargé d’établir les contacts avec la société civile, leur consacra tout de même du temps.

Une des femmes a lu la lettre à haute voix. Je n’oublierai jamais la réaction des deux hommes. Ils se sont finalement adressés aux femmes sur un ton condescendant pendant une demi-heure. Il en ressortait qu’elles ne connaissaient manifestement pas les stratégies militaires. Qu’elles devaient au moins lire le mandat de la MONUSCO avant d’entrer ici.

Les monologues des deux hommes influèrent beaucoup sur l’état d’esprit des femmes. Une des femmes estima en avoir assez vu, se leva et interrompit l’agent de police : « Tous les hommes ont une mère. N’avez-vous donc aucune once de respect pour nous, des mères inquiètes ? »

Je suis restée seule derrière. Je me rappelle avoir déclaré encore prudemment au collaborateur civil que je ne trouvais pas très constructif le mode de communication. Je voulais encore trouver le courage de comprendre qu’une organisation militaire ne peut pas se permettre d’exposer les stratégies au grand jour. J’ai aussi compris que le mandat comprenait de très nombreuses limites. Mais le manque de compréhension dont ils faisaient preuve envers ces femmes témoignait d’une capacité d’empathie restreinte.

Les personnes qui se sont plongées dans les textes très hermétiques des résolutions des Nations unies qui définissaient le mandat des missions de la paix sont rares. L’homme avait raison sur ce point. Mais le cœur de leur mission consiste à protéger la population. Et, soyons honnêtes, ils n’y arrivaient manifestement pas.

Jusqu’à aujourd’hui, j’essaie, bien que cela soit compliqué, de comprendre les limites auxquelles les troupes semblent se heurter.

Sociale media

Beni et les villages alentours sont entourés par la forêt, ce qui rend les villages très vulnérables aux attaques, qui ne durent parfois pas plus d’une demi-heure. Les auteurs des faits ont pénétré dans le village par la forêt et ont immédiatement à nouveau disparu dans la végétation. Il est impossible de protéger ces villages contre de telles attaques.

Les drones des Casques bleus cherchent chaque jour des traces des camps rebelles, mais les images ne livrent que très peu d’informations exploitables à cause de l’épaisse végétation. Si les images mettent parfois en évidence un panneau solaire, il serait imprudent d’approuver une attaque aérienne sur cette base.

Nonante-cinq Casques bleus ont déjà péri depuis le début de l’opération de maintien de la paix. Un bilan très lourd.

Pénétrer dans la forêt est nécessaire pour réussir les opérations, mais les risques sont élevés. En 2017, 14 Casques bleus et 5 soldats congolais ont perdu la vie après l’attaque d’une plus petite base, plus retirée. Nonante-cinq Casques bleus ont déjà péri depuis le début de l’opération de maintien de la paix. Un bilan très lourd.

Collaboration avec l’armée congolaise inexistante

Il y a trois ans, j’écrivais que la protestation contre la MONUSCO prenait des proportions dangereuses. Des rumeurs couraient selon lesquelles des Casques bleus auraient commis des crimes. J’entendais souvent des histoires qui m’inquiétaient, mais étaient généralement impossibles à vérifier.

L’absence de résultats et la communication souvent maladroite expliquaient à elles seules pourquoi la population voyait plutôt les troupes de maintien de la paix comme faisant partie du problème plutôt que comme la solution.

Depuis 2012, le mandat de la MONUSCO a cependant été prolongé d’une résolution supplémentaire, qui a mis sur pied une brigade d’intervention. Depuis lors, l’ONU peut organiser une opération d’offensive contre les rebelles. Mais une telle opération exige une collaboration avec l’armée congolaise, ce qui semble poser problème pour l’instant.

L’armée ne semble pas s’en sortir trop mal malgré la colère de la population surtout dirigée vers les troupes étrangères. Les rumeurs qui placent les Casques bleus sous un mauvais jour, semblent ces derniers temps avoir plutôt été encouragées par les militaires congolais.

Cela fait entre-temps dix mois que le président Tshisekedi est au pouvoir. Il a promis à la population de Beni de mettre un terme à ces violences. Il a lancé fin octobre une opération militaire contre les ADF-NALU’s, à Beni.

Mais l’offensive militaire a été mise sur pied sans collaboration avec la MONUSCO. Depuis le début de l’opération, le nombre d’attaques à Beni a augmenté de façon exponentielle. Notre équipe d’investigation des Beni Files a recensé 153 victimes civiles avant le début de l’opération cette année. Depuis le début de l’opération fin octobre, 94 victimes sont tombées, en l’espace de seulement un mois.

C’en était à nouveau trop pour la population la semaine dernière. Pourquoi les Casques bleus ne participent-ils pas à cette opération ? La population se demande si les Casques bleus ne contrecarrent pas l’opération de l’armée congolaise.

MONUSCO

Les Casques bleus contre la population ?

« Nous ne pouvons pas participer aux opérations des FARDC s’ils ne nous invitent pas à y participer. », a déclaré François Grignon, représentant spécial adjoint du secrétaire général des Nations unies.

Ni ce message, ni aucun des nombreux autres transmis cette semaine par les Nations unies ne parviennent à satisfaire les manifestants en colère. Les messages selon lesquels l’ONU tue des manifestants se répandent plus vite sur les groupes Whatsapp locaux que les messages contraires du camp des Nations unies.

Lundi, via ce réseau, a circulé une image d’un jeune manifestant qui serait mort lors de l’attaque de la base des Nations unies. Après une courte enquête, il s’avère un jeune activiste du groupe Lutte pour le changement (LUCHA) abattu par la police congolaise samedi dernier.

La rumeur circule entre-temps que les Casques bleus ont fait cinq victimes mortelles. La MONUSCO de son côté, met à nouveau en garde contre la circulation de messages erronés. Mais cela ne sert plus à grand-chose. « Que la MONUSCO parte » crie-t-on en rue et en ligne.

J’arrive à lire sur un des pamphlets : « Finissons-en avec la MONUSCO et Ebola ». Outre l’arrêt de l’intervention des Casques bleus, l’aide fournie dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola est aussi à l’arrêt. C’est depuis l’été dernier que la région a aussi à faire à cet ennemi viral.

Veranda Mutsanga

Un retrait des troupes des Nations unies impliquerait une recrudescence d’Ebola plutôt qu’une diminution du virus. Précisément maintenant que le virus est presque sous contrôle, il reçoit à nouveau une marge pour frapper.

La base des Nations unies de Beni est entre-temps dans un triste état. La réputation des troupes a chuté de manière fulgurante. La question se pose de savoir si les Casques bleus peuvent encore faire une différence à Beni, maintenant que la population se retourne entièrement contre eux ?

« On ne peut pas réussir à protéger la population si on devient nous-même une cible »

« On ne peut pas réussir à protéger la population si on devient nous-même une cible », laisse entendre la MONUSCO. Cela va de soi. Mais leur incapacité à lutter contre les rebelles avant qu’ils ne soient visés, joue aussi complètement contre eux.

Il va falloir plus qu’une crise de communication favorable pour regagner le soutien de la population. La population semble pour l’instant grande perdante dans tous les scénarios. Que les Casques bleus restent maintenant ou partent, les conditions de vie dans la région se compliquent toujours plus et la liste des victimes ne cesse de s’allonger chaque jour. Tout le monde a entre-temps perdu quelqu’un. Quelqu’un doit en payer le prix.

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