Mémoire et co-mémoire

La colonisation, son histoire et sa commémoration

CC Gie Goris (CC BY-NC 2.0)

La commémoration n’est pas simplement un exercice de rappel d’une réalité historique. Elle consiste surtout se rafraichir la mémoire ensemble. Cet élément de partage du rappel avec autrui n’existe pas dans la traduction néerlandaise herdenken. Par contre, le mot néerlandais herdenken induit un double sens de rafraîchissement de la mémoire, et de nécessité de la re-penser, de la renouveler ou de l’actualiser.

Dans l’actuel débat sur la décolonisation, réchauffé par le meurtre de George Floyd aux Etats Unis, l’accent est mis sur le mot néerlandais herdenken. Du point de vue des activistes, la statue de Léopold II représente la colonisation comme une œuvre civilisatrice. Le déboulonnement de cette statue souligne l’exigence de repenser cette représentation.

Mais cette action de re-penser, bien que nécessaire, détruit en même temps une forme de commémoration, et par conséquent, une source du vivre-ensemble : la place publique se donne à voir ici en tant que vide public, sans attaches, sans histoire, sans mémoire. Un vide public semble être plus ouvert à toute pensée -y compris toute pensée sur l’ère coloniale ! Mais une telle ouverture pourrait également créer une confusion entre la reconnaissance et l’indifférence, entre le vivre-ensemble et l’absence de violence. La construction d’un futur ensemble passe donc inévitablement par la case du passé commun, et dans ce cas-ci, c’est un passé commun colonial.

Histoire et mémoire partagée

Le président français Emmanuel Macron a pris une position ferme dans le débat sur la décolonisation: « La France n’effacera aucun nom ni aucune trace de son histoire et elle ne déboulonnera pas de statue ». En même temps, bien-entendu, elle « se montrera intraitable face au racisme ».

Beaucoup d’historiens l’ont applaudi cette fois, notant aussi un net changement de position par rapport à sa condamnation, en 2017, en pleine campagne électorale, de la colonisation française de l’Algérie au nom d’un crime contre l’humanité. En 2017 il réécrivait explicite l’histoire écrite par ses prédécesseurs, en ayant sans doute en vue une reconnaissance d’une frange importante d’électeurs. En 2020 par contre, il résiste à tout essai de repenser, susceptible d’être interprétée comme effacement de l’histoire.

Re-penser l’histoire signifie-t-il de faire confiance aux historiens à qui les logiques propres au monde académique donnent les justes perspectives d’analyse des évènements, figures et statues dans leur contexte historique ? Il y en a qui défendent cette position. Tel Eric Deroo,

pour qui une meilleure connaissance de l’histoire est l’un des points de repère important pour contrecarrer notre tendance à oublier les souffrances de notre passée. Il pense son travail d’historien comme un combat « pour que nous puissions vivre ensemble ». Il ne faut donc pas s’excuser pour la colonisation de l’Algérie, ces excuses seraient révélatrices d’une éthique anachronique par rapport au « temps réel » de la colonisation et aux options disponibles aux acteurs politiques de ce moment.

Toutefois, un tel raisonnement historique ne prend pas en compte l’héritage colonial dont le monde académique est lui-même porteur. Les statistiques de publications dans les revues sur l’Afrique montrent par exemple que les publications des auteurs basés en Afrique semblent avoir diminué au courant des dernières décennies, même si le nombre d’articles soumis pour publication aurait augmenté. Les critères de qualité académique paraissent toujours, et même davantage aujourd’hui que hier, jouer en faveur de la fabrique des connaissances européennes -les pays mères des régimes coloniaux.

S’il est par ailleurs important que la dette européenne envers un passé sanglant et plein de souffrances oubliées soit reconnue, on peut se douter de ce que le travail historique visant à rectifier ces oublis, serait réellement suffisant pour permettre aux générations futures, les héritiers des anciens dominants et dominés, de construire leur avenir ensemble. L’ajout d’une pancarte d’information historique à côté de la statue de Léopold II à Ekeren n’a par exemple pas pu protéger la statue de sa vandalisation ultérieure. La connaissance de l’histoire ne constitue donc pas toujours un préalable à la cohésion.

Certes, le contraire paraît peu convainquant également: l’expert littéraire Geert Buelens soutenait l’évacuation des statues du Roi aux ambitions coloniales ou impériales, en affirmant qu’un groupement social qui se réclamerait héritier légitime des victimes pourrait être choqué par cette statue. Un tel argument ne prend pas en compte les réactions souvent hétérogènes des héritiers légitimes des injustices historiques. D’aucuns peuvent s’engager dans la résistance acharnée, tandis que d’autres témoignent loyauté profonde au « modèle » colonial. Faut-il donc donner le dernier mot aux activistes de Ekeren ou aux autorités provinciales de Lubumbashi qui ont inauguré une nouvelle statue du roi Léopold II à l’occasion de l’ouverture du nouveau parlement ?

Non, il n’y a finalement pas de raccourci à un dialogue soutenu pour résoudre le problème de l’organisation de l’espace public et des traces historiques qu’il souhaite commémorer: ni le recours aux professionnels de l’histoire, ni la réprobation des (héritiers des) victimes ne peuvent servir comme référence ultime pour juger l’histoire : ce jugement ne peut naître que d’une délibération nécessairement collective.

Avec qui partager la mémoire ?

Ce qui frappe encore dans le débat actuel sur la décolonisation, c’est qu’on n’arrive pas à le mener avec tous les concernés. On le focalise sur les statues, les rues ou sur le musée de Tervuren, et on mène un débat uniquement entre belges. Mais un tel débat paraît finalement aussi assez… colonial. Où est l’Afrique dans cette démarche ?

Susciter la curiosité ou l’intérêt autour de l’histoire coloniale, en vue de la commémorer, devrait plutôt ouvrir des voies au partage de la mémoire entre l’ancien colonisateur et l’ex-colonisé ou leurs héritiers.

La circulation des idées, des témoignages, des recherches, des débats, et des archives… et l’accès de tout ceci aux Africains eux-mêmes sera un enjeu incontournable de la prochaine décennie. La production de la connaissance dans un tel processus est synonyme d’ouverture à la littérature, aux recherches, aux débats aux discussions et aux polémiques qui ont cours en Afrique au sujet de la colonisation.

A l’ère des idées essentialistes, du foisonnement des thèses du complot, de la circulation déréglée du prêt-à-penser dans les réseaux sociaux, l’absence d’une organisation de la connaissance du passé colonial, laissera libre court à la désinformation et aux rumeurs. Il ne faut qu’inventorier les explications populaires du coronavirus pour se rendre compte de l’étendue des désinformations qui circulent à ce sujet sur le continent africain.

La prolongation de la colonisation

Partant du point de vue du colonisé, la colonisation s’est présentée comme un fait social total, qui a annexé, contrôlé, détruit et reconstruit tous les domaines de sa vie. En tant que fait social total, le processus colonial a affecté la structure mentale, économique, politique, environnementale, sociale et culturelle de tout le vivant (humains, animaux, végétaux) qui meublait la vie du colonisé.

La commémoration d’une réalité historique aussi gigantesque, ne saurait donc se dispenser d’un engagement de toutes ces structures sociales ayant préalablement fait partie de la colonisation. Un cloisonnement des débats, des polémiques ou des discussions dans les seuls cénacles académiques ou artistiques, serait de ce point de vue, totalement contre-productif.

N’oublions pas non plus qu’il y a un prolongement du processus colonial qui est encore observable dans les activités économiques, dans le soutien politique des anciens Etats coloniaux à l’endroit des régimes autoritaires africains, dans les activités de déforestation orchestrées par ces anciens (et actuels !) Etats coloniaux avec le soutien des chefs de gouvernements du Sud… Un questionnement de ses différents prolongements devrait également faire partie de tout processus de commémoration.

* Denis Samnick (IOB, UAntwerp) est un sociologue camerounais qui prépare un doctorat sur la criminalité et la politique pénitentiaire au Cameroun et au Congo-Kinshasa.

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