Fatou Diome : ‘Au bout du tunnel, j'aperçois la lumière’

Tant pour le lancement de la campagne de 11.11.11 qu’à ManiFiesta, Fatou Diome s’exprimera sans langue de bois sur la politique migratoire européenne. L’écrivaine sénégalaise elle-même confie d’ailleurs être sans cesse contrainte de ménager l’Europe et l’Afrique. Comment donc concilier ces deux continents ? Cette question lui a déjà coûté d’innombrables heures de sommeil.

uzaigaijin (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Idéalement, elle n’écrirait que de la poésie, des textes légers et gentils. Dans la vraie vie, cependant, elle ne le peut pas. En pleine nuit, sa plume et le besoin d’écrire les injustices de ce monde la tiennent éveillée. Elle ne se dit pour autant pas pessimiste. ‘Au bout du tunnel, j’aperçois la lumière.’

L’écrivaine Fatou Diome (49 ans) est née au Sénégal, où elle a vécu jusqu’en 1994. Guidée par l’amour, et non par l’argent, elle a ensuite émigré en Europe. Elle s’y installa et y resta après l’échec de la relation.

Marianne pour mère adoptive

Aujourd’hui, la France est devenue sa deuxième maison, elle a fait siennes les valeurs de la République. Dans son dernier ouvrage, le pamphlet Marianne porte plainte, elle prend la défense de sa mère adoptive, la déesse qui incarne de ces valeurs.

‘Liberté, égalité, fraternité : elles représentent une pensée ne faisant pas de distinction sur la base de la foi, de la couleur de peau ou de l’ethnie. Pour moi, l’identité française n’est autre qu’un concept abstrait qui prend forme lorsque des individus qui pensent différemment se respectent entre eux.’

Bien que Fatou Diome soit attachée aux valeurs des humanistes français, elle constate que celles-ci ne vont pas de soi de nos jours. Pire encore, certains discours les font sombrer dans l’oubli.

‘L’article 13 de la Déclaration universelle des droits humains répond parfaitement aux questions migratoires actuelles.’

‘L’article 13 de la Déclaration universelle des droits humains répond parfaitement aux questions migratoires actuelles [‘Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence dans son État comme à l’étranger’, NDLR]. Ce document a près de 90 ans. Malgré que nous vivions dans une société toute acquise à la mobilité, la croyance erronée qu’une personne doit naître, vivre et mourir dans le même pays domine encore.

L’écrivaine n’a d’ailleurs pas d’attache particulière. Fatou Diome est une femme du monde. Elle peut très bien écrire à Dakar pour publier à Paris et donner des conférences ou participer à des colloques partout dans le monde.

Elle s’identifie à diverses sociétés dont elle vante les mérites autant qu’elle ne les critique. Au fil de ses textes, elle louvoie entre les rives des continents européen et africain, confie-t-elle.

Hypothèque de l’ouverture

‘Quand je m’en prends au racisme de l’Europe, les Africains sont contents. Mais quand je critique l’Union africaine, je me mets certaines personnes à dos. Les applaudissements plaisent. Les critiques blessent parfois. Il m’est impossible de faire abstraction de l’une ou de l’autre, l’Afrique et l’Europe me sont toutes les deux chères.

Voilà pourquoi la première me trouve trop blanche et la seconde trop noire, parfois. Quand l’une ne veut plus de moi, je met le cap sur l’autre rive. C’est ma manière d’aborder l’existence.’

‘Vous pouvez trouver que je suis une ‘sale noire’, à première vue. Mais dans ce cas, vous devez aussi être prêt à apprendre de nos différences et à accepter leur valeur.’

Ne pourrait-il pas en être autrement ? D’un hochement de tête, elle se dit en faveur d’une société en harmonie. Toutefois, beaucoup sont tant préoccupés par leur propre personne qu’ils en hypothèquent leur ouverture aux autres.

‘L’identité ne me pose pas de problème. Chacun doit savoir ce qui est important pour lui afin de prendre conscience de sa différence. Les choses se compliquent quand cette différence est classée dans une catégorie ‘inférieure’.

Vous pouvez trouver que je suis une ‘sale noire’, à première vue. Mais dans ce cas, vous devez aussi être prêt à apprendre de nos différences et à accepter leur valeur.’

Fatou Diome ne croit pas en l’assimilation culturelle, qui sous-entend qu’une certaine culture serait supérieure à l’autre. L’écrivaine sait qu’il s’agit là d’un terrain sensible. En effet, nombreux sont ceux qui craignent de devoir ‘renoncer’ à leur propre identité.

Identité exclusive

D’un large sourire, elle rassure les plus peureux. ‘Rien ne vous oblige à apprendre au contact des autres, si cela ne vous intéresse pas. Certains aiment le tango, d’autres préfèrent la salsa. Choisir l’un ne veut pas dire qu’il faille ignorer ou refuser l’autre.’

‘Je ne comprends pas les gens qui ne se rendent pas aux urnes. Ce moment leur donne l’opportunité de s’exprimer alors que tout est encore possible.’

Dans son ouvrage Marianne porte plainte, l’écrivaine fait le procès de cette croyance en une ‘identité exclusive’.

Le pamphlet – écrit alors que se préparait l’élection présidentielle en France – s’oppose aux discours de candidats comme Marine Le Pen et François Fillon.

Elle y montre également son engagement et sa foi en la politique.

‘Je ne comprends pas les gens qui ne se rendent pas aux urnes. Ce moment leur donne l’opportunité de s’exprimer alors que tout est encore possible. Pour moi, c’est l’expression d’une forme d’amour.  Parce que la politique, c’est nous.’

Bons points pour Macron

Que pense-t-elle d’Emmanuel Macron, le vainqueur de la course à l’Élysée ? ‘C’est un petit nouveau, il n’est pas aux commandes depuis très longtemps. Je veux prendre mon temps avant de dire ce que je pense de lui.’

Cela dit, l’intérêt du président pour la culture et l’enseignement lui donne d’ores et déjà espoir. ‘Le monde idéal n’existe pas. Il est tragique d’en avoir conscience. C’est pourquoi nous cherchons des lueurs d’espoir du côté de l’enseignement, par exemple. Pour celui qui a emmagasiné des connaissances, il est plus facile de sortir de sa zone de confort, d’entrer en dialogue et d’apprendre au contact des autres. L’école lui offre une opportunité d’élargir ses horizons, d’apprendre du passé mais aussi de voir au-delà.’

‘L’enseignement et l’éducation transmettent une manière de vivre qui nous permet de respecter autrui et ce qui nous entoure.’

Pour bon nombre de pays moins développés, c’est une bien triste nouvelle, car le système éducatif y laisse souvent à désirer. Non, me fait signe Fatou Diome.

‘L’enseignement ne se limite pas aux bancs de l’école. Et ce n’est pas tout : quelqu’un peut très bien obtenir un bon diplôme sans pour autant savoir s’ouvrir au monde. J’ai pour ma part énormément appris de mes grands-parents, par exemple. L’enseignement et l’éducation transmettent une manière de vivre qui nous permet de respecter autrui et ce qui nous entoure.’

Un autre point fort d’Emmanuel Macron est son attachement à l’Europe, selon elle. ‘L’Europe représente non seulement une politique économique, mais aussi l’unité et la paix. J’estime que l’Afrique devrait développer un partenariat semblable.’ Au fond, déclare Fatou Diome, nous aspirons tous à la même chose. La liberté, l’égalité et la fraternité sont des valeurs universelles.

Repérer ce qui nous lie

‘Nos différences ne sont autre que des nuances et des variations d’une même identité, celle de la famille humaine. Une petite Péruvienne souffrant d’un chagrin d’amour n’est pas différente d’une autre au cœur brisé à Bruxelles, Dakar ou Strasbourg. De plus, les personnes les plus proches de nous ne sont pas toujours celles qui nous ressemblent le plus. Un Africain pauvre a peut-être plus en commun avec un Européen pauvre qu’avec les bourgeois d’Afrique.’

‘Je souhaite que mes amis alsaciens au chômage puissent sortir de leur misère mais, comme ma famille en Afrique, je crains que l’Europe n’appauvrisse l’Afrique par intérêt.’

Elle rêve de réunir cette famille humaine en repérant ce qui l’unit. Au Sénégal comme en France, les gens parlent français, par exemple. ‘Dans ces deux pays, c’est une langue officielle. L’État et l’administration l’emploient, notamment.

Pour moi, le français n’est pas la langue du colonisateur – il est déjà trop tard pour ça – mais un trait d’union, un pont entre les deux pays qui peut nous être profitable. Ce qui ne veut pas dire que les langues africaines me semblent inférieures.’

Respect mutuel et dialogue, voilà les éléments-clé selon Fatou Diome. ‘Je souhaite que mes amis alsaciens au chômage puissent sortir de leur misère mais, comme ma famille en Afrique, je crains par ailleurs que l’Europe n’appauvrisse l’Afrique par intérêt. Je ressens l’obligation de trouver une solution qui convienne aux deux parties. Même si je n’y arriverai peut-être jamais, ce rêve est ma raison de vivre. Celle qui me fait me relever la nuit pour la défendre de ma plume.’

Traduction : Marie Gomrée

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