Kati Piri : ‘Nous avons échoué sur les points convaincants de l’accord migratoire.’

L’accord UE-Turquie sur la question des réfugiés souffle bientôt sa première bougie ; depuis sa création, les critiques fusent de toutes parts. La Rapporteuse pour la Turquie auprès du Parlement européen, Kati Piri, défend toujours l’accord. Une interview.

  • European Parliament (CC BY-NC-ND 2.0) European Parliament (CC BY-NC-ND 2.0)

Dans un mois, le 18 mars, l’accord migratoire conclu entre l’Europe et la Turquie soufflera sa première bougie. Il n’y a pourtant pas grand-chose à célébrer. Si la frontière maritime entre la Turquie et la Grèce est bel et bien fermée, la situation des réfugiés bloqués en Grèce, Italie ou Turquie est tout simplement honteuse. Pourtant, la Rapporteuse pour la Turquie du Parlement européen, Kati Piri (PVDA, Pays-Bas), persiste dans sa défense de l’accord.

Vous défendiez l’accord UE-Turquie. Pourquoi ?

Kati Piri : Pour mieux comprendre, remémorons-nous l’était d’esprit de l’année passée et de la fin 2015. Un million de réfugiés étaient entrés en Europe, l’opinion publique était extrêmement divisée quant à ce qu’il fallait faire de ces nouveaux arrivants. Jusqu’à un mois avant la conclusion de l’accord, les chefs de gouvernement européens se réunissaient chaque mois pour trouver des solutions à la crise. Les États membres de l’UE commençaient à construire toujours plus de barrières, à sécuriser leurs frontières, à chercher des solutions à l’échelle nationale. Suite à cela, le Conseil européen décida, sans unanimité, d’introduire des quotas obligatoires de répartition des réfugiés. Les États membres refusèrent toutefois d’appliquer ceux-ci, ainsi que les décisions de l’UE qui y firent suite.

La conséquence fut un marché florissant pour les passeurs ; de plus en plus de migrants – pas nécessairement réfugiés – se dirigèrent vers la route orientale de la frontière gréco-turque. La plupart d’entre eux se retrouva dans quatre ou cinq pays, pour qui cet afflux fut problématique. Pendant ce temps, les autres États membres restaient les bras croisés, convaincus de ne pas devoir intervenir, puisque “ce n’était pas leur problème”.

Ce fut à ce moment que l’Allemagne, premier pays en termes de réfugiés, déclara : “Si nous ne pouvons pas résoudre ce problème en Europe, nous devons trouver une solution à l’extérieur.” Étant donné que depuis cinq ans, la Turquie comptait déjà tant de réfugiés sur son territoire (2,7 millions à l’époque), nous nous sommes logiquement engagés avec elle dans cette entreprise.

Sur papier, l’accord UE-Turquie semblait une excellente opportunité de travailler à grande échelle à l’élaboration d’une voie sécurisée pour les réfugiés, depuis la Turquie jusqu’à l’Europe.

Vint ensuite le 15 juillet, jour où la Turquie dut faire face à une tentative de coup d’État. Elle déclara l’état d’urgence, lequel allait à l’encontre des règlements européens en matière de droits de l’Homme. Avant le 15 juillet, le débat faisait rage autour de la situation des droits de l’Homme dans le sud-est de la Turquie et de la liberté d’expression, entre autres.

‘Nous devrions prendre exemple sur les citoyens turcs et la solidarité dont ils font preuve envers les Syriens.’

Kati Piri : Bien entendu, je reste très critique à l’égard du gouvernement turc. Je suis également consciente que la politique d’accueil de la Turquie n’atteint pas le niveau de celle de l’Europe, mais il ne faut pas oublier qu’elle accueille tout de même plus de trois millions de réfugiés, et qu’elle le fait mieux que les autres pays d’accueil de la région, le Liban et la Jordanie. De plus, nous devrions prendre exemple sur les citoyens turcs et la solidarité dont ils font preuve envers les Syriens. Je me souviens de l’opposition obstinée des habitants d’Oranje (un petit village de la province néerlandaise de Drenthe, N.D.L.T.) à l’arrivée des réfugiés. En Turquie, la tension sociale était nettement moins intense.

Vous le savez, les relations entre l’UE et la Turquie n’étaient de toute manière pas au beau fixe. Depuis le mouvement protestataire du parc Gezi en 2013, les relations sont au plus mal. Les négociations de son adhésion à l’Union sont bloquées depuis des années. Quand la Turquie vit l’UE sur le point de la supplier de résoudre ses problèmes, elle pensa pouvoir relancer les négociations de son rattachement. Pour sa population, la priorité était évidemment le droit de voyager sans visa.

Toujours pas de libéralisation des visas

C’est précisément ce que la Turquie regrette ; la libéralisation des visas se fait toujours attendre.

Kati Piri : Au départ, la Turquie ne répondait qu’à 25 des 72 exigences imposées par l’Europe en vue de la libéralisation des visas. Depuis, elle a procédé à des réformes colossales. En six mois, la bureaucratie turque a voté d’impressionnantes modifications en son parlement pour remplir aujourd’hui un total de 67 conditions, du passeport biométrique à la surveillance de ses frontières. Restent la réforme de sa législation anti-terroriste et la situation des droits de l’Homme après la tentative de coup d’État.

‘La Turquie a parfaitement conscience du moment où le processus achoppa, à savoir la non-reconnaissance de Chypre.’

Les Turcs pensent que l’Europe n’a jamais voulu de la Turquie ; aujourd’hui, l’Europe a l’impression que les Turcs eux-mêmes ne souhaitent plus cette adhésion. Qu’en pensez-vous ?

Kati Piri : Officiellement, l’objectif du gouvernement turc reste d’adhérer à l’Union. Dans la pratique, on constate que la Turquie tient de moins en moins compte des critiques de Bruxelles, qu’elle agit à sa guise. Pour moi, la Turquie n’attache plus tant d’importance au processus d‘adhésion.

Naturellement, l’Europe d’aujourd’hui n’est plus celle qui avait relancé les négociations il y a dix ans de cela. Cependant, les négociations ne se sont jamais déroulées sans problème, pas même au début. Le gouvernement turc est lui aussi réaliste sur ce point. La Turquie a parfaitement conscience du moment où le processus achoppa, à savoir la non-reconnaissance de Chypre. Ce seul point entraîna le gel automatique de dix chapitres, auxquels s’ajouta plus tard l’opposition de la France, sous Sarkozy.

Asile politique

En décembre, la Turquie occupait la troisième place dans les statistiques des pays d’origine des demandeurs d’asile en Belgique. Il est tout de même paradoxal que d’une part, la Turquie consente à un accord relatif à l’accueil de réfugiéssur son territoire et que d’autre part, les citoyens turcs introduisent des demandes d’asile dans nos États membres.

Kati Piri : Tout à fait. Le nombre de demandeurs d’asile turcs augmente d’ailleurs fortement. Il me semble qu’en 2015, environ 4 000 Turcs demandèrent l’asile en Europe ; 27 pour cent, majoritairement kurdes, reçurent une réponse positive. Aujourd’hui, les profils des demandeurs d’asile sont plus variés.

‘À moyen terme, l’absence de stabilité et de réelle démocratie en Turquie représente une menace bien plus grande pour l’Europe que réfugiés qui y demandent l’asile.’

Le silence des chefs de gouvernement européens à ce propos trahit leur stratégie à court terme. Dans le cadre de la résolution de la crise des réfugiés, les violations des droits de l’homme en Turquie sont passées sous silence. C’est dangereux, car à moyen terme, l’absence de stabilité et de réelle démocratie en Turquie représente une menace bien plus grande pour l’Europe que les réfugiés qui y demandent l’asile. Je parle ici de l’instabilité d’un pays de près de 78 millions d’habitants, dont un demi-million ont dû quitter leur domicile du sud-est, d’un pays comptant le plus grand nombre de journalistes derrière les barreaux au monde. Cela m’inquiète.

Nous pouvons réellement influencer la Turquie et initier sa démocratisation. En effet, l’UE est son premier partenaire commercial. La moitié de son économie dépend du commerce qu’elle échange avec l’Union européenne. Nous devrions faire meilleur usage de cet atout.

Les résultats des promesses faites par l’Europe en matière d’accueil des réfugiés en Grèce et en Turquie sont si faibles qu’ils ont de quoi nous faire honte. Comment est-ce possible ?

Kati Piri : À la signature de l’accord, le 18 mars, personne ne s’attendait à voir des résultats si rapidement, moi comprise. Dans la semaine qui suivit, quelque chose d’insoupçonné se produisit : le nombre de réfugiés transitant par la Turquie vers la Grèce baissa considérablement. La pression politique retomba, et le soutien de la population pour l’accord chuta avec elle. L’Europe entière se reposa sur ses lauriers. Des suites de l’accord, à peine 2 935 personnes partirent de la Turquie pour l’Europe, une maigre fraction de l’objectif fixé par Angela Merkel. Le problème semblait résolu, les Pays-Bas et la Belgique liquidèrent purement et simplement leurs centres d’accueil d’urgence.

Une Europe divisée

Dans le contexte d’une Europe qui ne tient pas ses promesses et d’une Turquie qui n’obéit guère aux recommandations de Bruxelles, défendez-vous toujours l’accord migratoire qu’elles ont conclu ?

Kati Piri : Y a-t-il une autre option ? Je suis réaliste, je vois bien que l’Europe est toujours aussi divisée aujourd’hui qu’il y a un an et demi. Selon moi, il est illusoire que les États membres puissent conclure ensemble des accords de solidarité, bien que cela me semble préférable.

‘Une comparaison entre la Turquie et la Libye est impossible et impensable. C’est insensé.’

Gardant cela à l’esprit, je me rallie à la position de l’organisation de l’ONU pour les réfugiés, le HCR, lorsqu’elle déclare : ‘L’accord existe, faisons en sorte qu’il soit mis en œuvre.’

Certains des objectifs de cet accord sont résolument positifs, comme l’ouverture de routes sécurisées à partir de la Turquie. Mais c’est sur ces points, ceux qui m’avaient convaincue à accepter l’accord, que nous avons échoué. Tout ce que nous sommes parvenus à faire, c’est à fermer les frontières et à enfermer des réfugiés à Moria.

Et à voter en faveur du même modèle pour la Libye.

Kati Piri : Je n’ose même pas y penser. Conclure un accord pour une meilleur surveillance des frontières et le renvoi de demandeurs d’asile déboutés, il n’y a là rien de neuf, nous le faisons depuis des dizaines d’années. Non, l’aspect le plus sensible de cet accord-ci, c’est qu’il renvoie en Turquie des personnes ayant le droit d’être protégées, des personnes étant déjà sur le territoire européen. Imaginez que l’on procède de cette manière avec la Libye, qui n’a même pas de gouvernement. Une comparaison entre la Turquie et la Libye est impossible et impensable. C’est insensé.

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