Une station de radio burundaise bannie reste le perturbateur du régime

L'animateur radio Bob Rugurika: « Notre président a des plans diaboliques »

© On Air, Serendipity Films

Avec sa Radio Publique Africaine (RPA), Bob Rugurika essaie de contrer le discours de la haine.

Tout le monde pensait qu’il rempilerait pour un troisième mandat en tant que président du Burundi, mais Pierre Nkurunziza semblait échaffauder un autre scénario. Il ne reste qu’à attendre: le Burundi se verra-t-il épargner de nouvelles violences ethniques?

L’ animateur de radio banni Bob Rugurgika craint le contraire. Avec sa Radio Publique Africaine (RPA), il essaie de contrer le discours de la haine. « Ce ne sont pas des différences ethniques, mais bien des différences économiques dont nous devons nous soucier. » MO* a discuté avec lui de la connexion belge et de l’importance de la journalistique critique.

Bob Rugurika voyage entre deux pays: la Belgique, où sa famille habite de façon forcée, et le Rwanda, depuis lequel il fait de la radio pour et au-delà de sa patrie, le Burundi. Il n’y était plus le bienvenu, lui et la station de radio qu’il dirigeait.

«Nous sommes la voix des muets. Et vous ne l’étoufferez pas.»

Le documentaire On Air du Belge Manno Lanssens a suivi en 2015 les derniers mois de la RPA dans le bâtiment de radio burundais. « Selon un bureau d’audit français, la RPA était la plus grande radio indépendante au Burundi. Juste avant la crise politique en 2015, on estimait le nombre d’auditeurs entre 2 et 2,5 millions. Ce n’est vraiment pas négligeable quand on sait que le Burundi compte 11 millions d’habitants » souligne fièrement M. Rugurika.

C’était en 2015. La nervosité politique augmentait cette année-là avec les élections en perspective. Un reportage critique de M. Rugurika sur la mort de trois soeurs italiennes a vraiment reçu un très mauvais accueil du régime. Son accusation selon laquelle de hauts fonctionnaires burundais étaient impliqués dans l’affaire, lui causa des problèmes.

Le réalisateur de documentaires Manno Lanssens tournait à l’époque un portrait de l’animateur radio, mais il vit soudainement son personnage principal disparaître derrière les barreaux. Dès lors, On Air comportait une histoire sur la liberté de presse perdue, dans un pays au bord de la guerre civile. « Nous sommes la voix des muets. Et vous ne l’étoufferez pas. »

Sous pression de nombreux auditeurs de la RPA, mais aussi de la commission internationale, Rugurgika fut relâché après un mois. Les auditeurs l’accueuillirent comme un héros dans le bâtiment de la radio:

Mais la méfiance grandissait au sein des murs du bâtiment de radio. M.Rurgurika a visiblement souffert des menaces perpétuelles et a pris ses distances de quelques collègues depuis longtemps à ses côtés. Il en a même conduit quelques-uns à la rue.

Crise politique

Retournons un instant au Burundi en 2015. L’annonce d’un possible troisième mandat pour le président Pierre Nkurunziza a fait couler de l’encre. Ses ambitions mettaient les Accords d’Arusha sous pression. Ces accords ont été signés en 2000 et devaient mettre fin à une longue période de guerres civiles et de génocides au Burundi (à ne pas confondre avec les Accords d’Arusha plus anciens concernant le Rwanda).

Alors que les politiques discutaient du caractère constitutionnel d’un troisième mandat, la violence en rue prenait des proportions dangereuses. Constitutionnel ou non, cela revient à jouer avec le feu dans un pays comme le Burundi.

En ce moment, Manno Lanssens et sa caméra se trouvent au Burundi et ils sont entraînés dans des protestations qui dérapent très vite. S’ensuit une tentative de coup d’État en mai 2015, et le chaos semble complet.

Toutefois, le putsch échoue et le président Nkurunziza continua ses plans. La radio de Bob Rugurika, de même que quatre autres radios publiques, se voit interdite. Dans le sillage de centaines de milliers de réfugiés, M.Rugurika, sa RPA et ses collègues de radio, se voient contraints de quitter le pays.

© On Air, Serendipity Films

Manno Lanssens et sa caméra se trouvent en 2015 au Burundi et ils sont entraînés dans des protestations qui dérapent très vite.

Radio en exil

« Partir signifierait que je les laisse gagner » avait déclaré M.Rugurika devant la caméra de Manno Lanssens. Mais suite à la tentative de coup d’État ratée, toutes les voix critiques étaient plus que jamais arrêtées. Rester coûterait à Bob une peine de prison, et peut-être même la vie.

«J’ai vu de mes propres yeux des proches du président impliqués dans la contrebande illégale de resources et d’armes. »

En tant que journaliste d’investigation, Bob Rugurika suit de près le régime et tolère les menaces depuis des années. « J’ai dévoilé en 2008 l’implication des proches du président dans la contrebande de ressources et d’armes depuis et vers le Congo. Les rebelles hutus des Forces démocratiques de libération (qui apparurent suite au génocide rwandais à l’est du Congo, NDLR) transportèrent des ressources par avion vers le Burundi et reçurent des armes en échange. »

« Un jour en 2008, je me suis moi-même rendu à l’aéroport. J’ai vu la manière dont les caisses d’armes en provenance de Khartoum étaient déchargées par des personnes au service du président. Ce n’est pas le cours normal des choses. » insiste-t-il. Normalement, il existe à l’aéroport un service pour décharger les bagages. » Il a apporté un rapport détaillé de l’opération clandestine à la RPA.

Cela créa une indignation internationale. « Les Nations unies ont envoyé des chercheurs au Burundi. Mes découvertes furent confirmées et figurent aussi dans un rapport publié en novembre 2009. »

L’activiste Erneste Manirumva souhait encore approfondir personnellement l’enquête et se rendit, selon les mots de Rugurika de manière “un peu trop téméraire” à la police. Il dut en payer sa vie en 2009. Impressionné par ce que l’activiste avait mis en place, Rugurika se mit ensuite en quête de la vérité derrière sa mort.

« Ce n’est qu’en 2012 que j’avais rassemblé suffisamment de témoins et de preuves pour faire éclore la vérité. Certains contrevenants de la police étaient prêts à témoigner sur le dossier. Le régime était en train d’éliminer toutes les personnes directement impliquées. En témoignant, ils espéraient tout de même se protéger eux-même. L’un des auteurs du crime fournit toutes les preuves de son identité. Il donna un témoignage très détaillé de la torture et ensuite du meurtre d’Erneste. »

«On me conseilla alors de rester en Belgique. Mais si je l’avais fait, alors la radio se serait depuis bien longtemps retrouvée entre leurs mains.»

Les menaces de mort à l’égard de M.Rugurika ne cessèrent pas. « Je venais de me marier et devais aussi penser à mon épouse. Nous sommes arrivés en Belgique en 2011. On me conseilla alors de rester en Belgique. Mais si je l’avais fait, alors la radio se serait depuis bien longtemps retrouvée entre leurs mains. »

Bob Rugurika retourne au Burundi. Sa femme reste en Belgique. Les diplomates américains et belges avaient mis en garde les autorités burundaises que, s’il m’arrivait quelque chose, ils reporteraient immédiatement la responsabilité sur eux.

Renforcé par le soutien diplomatique, l’animateur radio passe encore quelque temps au Burundi. Toutefois, en 2015, la RPA devient tout de même une radio en exil. Mais M. Rugurika ne se résigne pas à ce silence radio. Au Rwanda, pays voisin, lui et ses collègues font appel à la protection internationale des réfugiés et ils participent toujours à la radio et aux informations.

Rempart à la haine

« Aujourd’hui, nous sommes des réfugiés qui diffusent des informations par les canaux internet. Nous avons encore des sources bonnes et fiables au Burundi » confirme Bob Rugurika. «Il y a suffisamment de personnes qui souhaitent un changement et qui nous envoient de graves informations. Pour les protéger, nous transformons souvent leur voix. » Les réfugiés peuvent selon lui encore influer sur la politique.

«Notre plus grand succès est de réussir à briser le discours du haine du régime.»

« Quand nous avons commencé avec la RPA depuis le Rwanda, nous écrivions des articles et les partagions. Mais les articles en français répondaient insuffisamment aux attentes de notre public, qui parle surtout kirundi. »

Comme la radio est un média plus accessible, M.Rugurika et ses collègues se sont bien vite mis à l’audio. « Vous trouvez chaque jour sur notre site internet un reportage audio de trente minutes en kirundi et trentes minutes en français. Nos émissions sont aujourd’hui surtout partagées sur les réseaux sociaux. »

Sur le canal Youtube de la RPA, vous pouvez regarder et écouter chaque jour les émissions (comme celle de ce mardi 23/09 sur la visite de Bob aux Pays-Bas):

« J’estime l’audimat à un nombre constant de 800.000 personnes. » Il ne peut en être sûr, mais Rugurika est persuadé que c’est déjà la source d’information la plus importante pour les 400.000 réfugiés burundais.

« Notre but est d’informer. Cependant, notre plus grand succès est de réussir à briser le discours du haine du régime. Le régime souhaite nous diviser à nouveau sur la base de motifs ethniques et religieux » craint-il.

« Face à ce discours de haine, nous essayons de placer des voix pacifiques: des experts en consolidation de la paix, des experts religieux qui appellent à l’unité ou des économistes qui nous disent que ce ne sont pas des différences ethniques dont il faut se soucier, mais bien des différences économiques. »

«Le courage de la Belgique diplomatique»

Lors de la crise politique de 2015, la violence a été condamnée de manière très virulente au niveau international. De nombreux pays ont promulgué des sanctions contre le Burundi. L’Union européenne déclara des sanctions et la Belgique suspendit les projets bilatéraux dans lesquels les autorités burundaises étaient un partenaire direct. «Ceux qui pensent que cela ne fait rien, se trompent» répond Rugurika à la question de savoir si cela a servi à quelque chose.

Le président Nkurunziza est toujours à son poste et la société civile est presque paralysée. Mais les sanctions économiques ont imprimé une très grande pression sur le régime. Avec pour conséquence que les membres du parti du gouvernement prennent toujours plus de distance des hardliners (jusqu’au-boutistes) à l’intérieur du régime. C’est la raison pour laquelle j’ose aujourd’hui dire que le groupe de loyalistes est une minorité. Par conséquent, les sanctions ne sont pas négligeables.»

Cet été, la France a fait savoir recommencer la collaboration bilatérale avec le Burundi. Très concrètement, cela concerne par exemple la coopération militaire entre les deux pays. «Cela montre la manière dont le président Nkurunziza arrive à manipuler la communauté internationale. » redoute M.Rugurika. «Certains pays occidentaux sont manifestement insensibles au sort des Burundais. »

La France est membre de l’UE, mais nous savons que depuis le début de la crise les services de renseignements français conseillent le président burundais. « Qu’ils fassent savoir que la collaboration recommence, ne l’étonne pas.

«Notre pays adopte une approche plutôt prudente, car les élections peuvent mener à de nouvelles violences.»

«Des intérêts géopolitiques, évidemment.» C’est ainsi qu’il explique l’attitude de la France. «Tout comme le Burundi , la France n’est aujourd’hui pas en les meilleurs termes avec le Rwanda, pays voisin.»

«Je salue le courage de la diplomatie belge. La Belgique est toujours restée linéaire en matière de droits humains. » déclare l’animateur radio. Ce qui n’est selon lui pas le cas de la Chine ou des Etats Unis. «Ils donnent la priorité aux intérêts économiques. Ils entretiennent de bonnes relations avec les plus grandes dictatures mondiales.»

La Belgique a depuis cette année un nouvel ambassadeur au Burundi , et le Burundi a aussi désigné un ambassadeur pour notre pays. Le ministre de la Coopération au développement, Alexandre de Croo (Open VLD) fit savoir depuis son porte-parole que les canaux de communication sont ouverts. Mais notre pays adopte une approche plutôt prudente, car les élections peuvent mener à de nouvelles violences. »

Belgique, Burundi et Congo

Les relations entre notre pays et le Burundi sont encore pour l’instant en veille, mais celles avec le Congo reprennent. Le si long report des élections provoqua une suspension de la coopération bilatérale avec les autorités congolaises. Toutefois, la réapparition des élections ( qui ne sont pourtant pas de porte-drapeau de la démocratie) fin décembre de l’année dernière semblait un motif suffisant au renouvellement de l’amitié.

Bien que Tshisikedi ne remporta pas en réalité les élections présidentielles, et bien que Kabila détenait encore les ficelles, l’absence de violence post-électorale semblait suffisante pour renouer.

Maintenant qu’Nkurunziza a annoncé qu’il ne serait pas candidat-président en 2020, cela peut représenter une première étape vers le changement. Une passation de pouvoir sans violence serait, à l’exemple du Congo, peut-être une occasion de pouvoir rouvrir les portes au niveau international pour le Burundi.

Le calme avant la tempête

«À première vue, vous pourriez penser que le régime se comporte mieux que les années précédentes. Mais en réalité, on a pas arrêté d’éliminer les opposants. Seules les manières de procéder ont changé. »

M. Rugurika craint que le régime ne procède cette fois de manière stratégique, dans l’espoir de retirer la pression internationale. « Au début, ils assassinaient les opposants et s’arrangeaient pour que tout le monde voie les cadavres. C’est la raison pour laquelle la Cour pénale internationale de La Haye a commencé une enquête préliminaire. Maintenant, ils camouflent leurs actes. Ils sont plus prudents. »

La diminution du nombre de violations des droits de l’homme est peut-être aussi liée au fait que des fouineurs non seulement nationaux mais aussi internationaux furent renvoyés. L’année précédente, les autorités ont différé toutes les activités d’ONG étrangères. En avril, 11.11.11 jeta l’éponge et ferma son bureau national au Burundi, tout comme le bureau des droits de l’homme des Nations unies dut aussi fermer ses portes.

Le groupe de réflexion International Crisis Group plaça le Burundi sur la liste des conflits à surveiller dans le monde. Selon le Crisis Group, les élections de 2020 pourraient raviver les tensions. Le danger de violence à grande échelle n’est selon eux pas écarté.

«Peu importe le scénario du président, je crains que cela ne mène à un bain de sang»

L’annonce de l’absence de Pierre Nkurunziza aux élections présidentielles de 2020 surprit tout le monde. Il aurait pourtant pu modifier la Constitution afin de pouvoir signer pour un nouveau mandat et rester en théorie jusqu’en 2034.

Est-ce un signe que le président cède à la pression interne et aussi internationale? «Pas du tout», répond un Bob Rugurika décidé, «Pour l’instant, il retire la pression internationale. Je suis sûr qu’il va nous surprendre, même si je ne sais pas avec quel scénario. Mais peu importe ce que cela soit, je crains que cela ne mène à un bain de sang, car Pierre Nkurunziza n’oeuvre pas à la paix au Burundi. »

Stratégie Poutine-Erdogan

© On Air, Serendipity Films

Le parti du président Nkurunziza lui donne le titre d’honneur de Guide Suprême Éternel

La modification constitutionnelle de 2018 a ressuscité la fonction de Premier ministre (qui n’existait pas depuis 1998) et l’a en outre pourvu d’un très grand pouvoir.

Rugurika craint que Pierre Nkurunziza ne veuille organiser un jeu de chaises musicales, tout comme le président russe Vladimir Poutine et le Turc Recep Erdogan: «Cela n’étonnerait personne que Pierre Nkurunziza ne désigne un candidat-président qui lui soit tributaire. Il peut alors lui-même devenir Premier ministre.»

«Une guerre civile peut mener à des accords de paix, où il peut alors imposer une amnestie générale. Nkurunziza a des plans diaboliques»

Un autre signe inquiétant est selon Rugurika que le parti du président lui donne le titre d’honneur de Guide Suprême Éternel. «Il ne serait pas étonnant que les deux chambres législatives du Parlement se réunissent pour dire qu’Nkurunziza, avec tout ce qu’il a fait pour nous, devient le Guide Suprême Éternel. Et se place dès lors au-dessus du nouveau président de la république.»

Des scénarios positifs parviennent difficilement à convaincre l’animateur radio. «Quand je parle avec des chercheurs, ils me demandent si je n’exagère pas et si ma vision n’est pas trop sombre. Non, je n’exagère pas.» M.Rugurika redoute que le président trouve même intérêt à plus de violence. Une guerre civile peut mener à des accords de paix, où il peut alors imposer une amnestie générale. Faites bien attention à mes mots: Nkurunziza a des plans diaboliques.»

«Les élections ne peuvent alors plus non plus être crédibles, transparentes ou démocratiques.» craint-il. «Plus d’un million de Burundais se trouvent à l’étranger. Des dizaines de membres de l’opposition sont bannis. Toutes les tentatives de dialogue avec l’opposition, sous la direction de la Communauté est-africaine, se voient refuser par le président. Les observateurs internationaux des élections, issus de l’Union européenne ou des Nations unies ne seront pas non plus les bienvenus.

«Je crois que le parti du gouvernement compte des personnes qui ont un bon fond»

Bob Rugurika, avec ses collègues de la RPA, connaissent leurs plans: «Nous allons faire le compte-rendu des élections d’une manière objective. Et le citoyen ou la communauté internationale devra juger si elle se sont déroulées de manière vraisemblable ou non. »

Malgré son statut de réfugié, l’animateur radio ne doute pas de la force du réseau local. En outre, il ne doute pas non plus de refaire de la radio dans son pays natal.

«Nous avons tous vu la manière dont se terminent les dictatures. J’espère que demain ou après-demain la population arrive à le comprendre. Je crois que le parti du gouvernement , et aussi la tristement célèbre milice de jeunes du président Nkurunziza comptent des personnes qui ont un bon fond. Le jour de la passation de pouvoir, nous retournerons triomphants au Burundi.»

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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