Préservons les semences de l’avidité des actionnaires

MO* s’est entretenu avec Taggart Siegel et Jon Betz, les réalisateurs de “Seed : The untold story”, un documentaire dévoilant les liens entre l’actuel système agricole et la perte de diversité des semences.

© Seed: The Untold Story (2016)​

Seed: The Untold Story

La semaine dernière, la presse publiait des centaines de pages de communications internes de l’entreprise américaine Monsanto. Ces documents révèlent que l’entreprise dissimule sciemment le potentiel toxique de ses produits. Pour le géant de la chimie, cette publication représente un nouveau coup dur. Il devient peu à peu le symbole des dérives du secteur agricole.

Taggart Siegel et Jon Betz, les réalisateurs de Queen of the sun : What are the bees telling us ?, mettent en image dans Seed : The untold story comment l’agriculture traditionnelle à petite échelle a évolué pour devenir une industrie dominée par les multinationales, et comment cette évolution a entraîné une perte de diversité spectaculaire. MO* s’est entretenu avec Taggart Siegel et Jon Betz à propos de ce sujet actuel et pourtant méconnu.

À première vue, la thématique des semences n’inspire guère. Qu’est-ce qui vous a incité à réaliser ce documentaire ?

Taggart Siegel : Il y a de cela quelques années, nous sommes tombés par hasard sur un article du National Geographic Magazine sur l’importante perte de diversité des semences. Comme nous l’annonçons dans notre film, nous avons perdu au cours du XXème siècle pas moins de 94 pour cent de l’ensemble des variétés de semences. À mesure que nous nous informions à propos de cet appauvrissement colossal, sa cause, ses conséquences et son influence pour la société nous intriguèrent davantage. Une fois décidés à tourner ce documentaire, nous avons presque développé une obsession pour le sujet, fidèles à nos bonnes habitudes.

‘Au XXème siècle, nous avons perdu pas moins de 94 % des variétés de semences’

Après The real dirt on farmer John (2005) et Queen of the sun : What are the bees telling us ? (2010), Seed : The untold story vient clôturer une trilogie. Comme notre dernier film, Queen of the sun traite de la disparition d’une force fondamentale de l’écosystème. The real dirt on farmer John et  Seed partagent le point commun de militer pour une solution alternative à notre industrie agricole actuelle.

Dans le documentaire, de nombreux intervenants mettent le spectateur en garde de la diminution des semences disponibles et des dangers d’une perte de diversité. Souvent, ces personnes doivent leur connaissance de la thématique à leur histoire personnelle. Estimez-vous que cette problématique est suffisamment connue de la population ?

Jon Betz : Malgré nos bonnes notions d’agriculture et d’environnement, nous ignorions tout de cette perte de diversité. Cela indique en effet l’indifférence que suscite ce problème. Pourtant, c’est incompréhensible, vu la valeur fondamentale que revêtent ces semences dans notre vie. L’une de nos premières motivations pour la réalisation de ce documentaire fut justement de conscientiser les spectateurs. Si une quantité de semences a déjà disparu, beaucoup d’autres espèces végétales risquent aujourd’hui de connaître le même sort.

Cela dit, un second point mérite notre attention. Au moyen de brevets, des multinationales comme Monsanto se sont attribué la propriété de la majorité des semences qui subsistent encore. La population doit être informée des conséquences concrètes de ces brevets pour les agriculteurs et les consommateurs.

Quel danger implique un nombre limité de sortes de semences ?

Jon Betz :  L’agro-industrie contemporaine travaille sur des monocultures, qui consistent en la culture à grande échelle d’une seule variété. Cette stratégie est risquée : si une maladie contamine la plantation, l’ensemble de la récolte est perdue. Naturellement, c’est avant tout un scénario catastrophe pour l’agriculteur. Mais si le phénomène prend plus d’ampleur, il pourrait nous mener à la crise alimentaire.

Dans notre documentaire, nous abordons l’exemple de la famine qui a frappé l’Irlande au beau milieu du XIXème siècle. Tous les fermiers irlandais cultivaient la même variété de pommes de terre. Quand le mildiou des pommes de terre fit son apparition dans le pays, la population ne put pas se tourner vers une autre sorte. Cette épidémie entraîna une famine inédite et une vague de migration.

Outre les maladies, les récoltes peuvent aussi souffrir des conditions météorologiques. Chaque plante a des caractéristiques spécifiques, ce qui rend certaines sortes plus résistantes à un choc climatique que d’autres. La culture combinée de différentes variétés, telle que la pratiquaient les fermiers d’autrefois, permet de diversifier les risques et de réduire l’impact d’une éventuelle mauvaise récolte.

Semences brevetées

Quel est le lien entre les deux points de votre documentaire, la disparition de variétés de semences et l’emprise toujours plus puissante des entreprises chimiques sur l’agriculture ? Quel fut selon vous le moment décisif de chacune de ces évolutions ?

Jon Betz : Tout ramener à un seul moment-clé n’est pas réaliste. Ce processus a connu trois phases de développement. La première commença dans les années trente et quarante, quand les fermiers cessèrent progressivement de récolter leurs propres graines pour les acheter. La raison ? L’avènement des semences hybrides. Les fermiers préféraient le meilleur rendement des semences hybrides à la diversité des variétés, ce qui donna lieu à d’une part, la disparition de nombreuses espèces et, d’autre part, l’entrée des entreprises dans le secteur.

‘Les fermiers préféraient le meilleur rendement des semences hybrides à la diversité des variétés, ce qui donna lieu d’une part, à la disparition de nombreuses espèces et, d’autre part, à l’entrée des entreprises dans le secteur’

Les semences hybrides sont obtenues grâce à un procédé de pollinisation impliquant le croisement de différentes variétés végétales dans le but de renforcer certaines caractéristiques d’intérêt. Ensuite, la pollinisation croisée de ces variétés permet de créer une nouvelle espèce plus vigoureuse, supposée assurer une récolte plus abondante. En contrepartie, la plante ainsi fabriquée est stérile. Puisqu’elle ne peut pas se reproduire de manière naturelle, il faut acheter de nouvelles semences hybrides à chaque saison. Les fermiers ne pouvant plus récolter les semences de leurs plantes deviennent dès lors dépendants des entreprises qui s’y consacrent.

La seconde phase se produisit au cours des vingt dernières années du XXème siècle, lorsqu’un groupe restreint d’entreprises, dont Monsanto, augmenta sensiblement sa prise sur le secteur agricole. Elles brevetèrent des semences, non seulement des hybrides, mais aussi la quasi-totalité du reste des semences, jusqu’aux variétés cultivées par les populations indigènes. Cette décision de permettre aux entreprises d’acquérir la propriété de semences, et par extension de toute forme de reproduction naturelle, est inédite.

La troisième et dernière phase du processus consista en l’expérimentation sur des organismes génétiquement modifiés ; depuis, leur usage est courant aux États-Unis.

Les OGM semblent un sujet autrement plus sensible en Europe qu’aux États-Unis. Votre documentaire déclare d’ailleurs que 80 pour cent de tout la nourriture produite là-bas a fait l’objet d’une forme ou l’autre de manipulation génétique. Cette donnée n’a-t-elle jamais provoqué le débat ?

Taggart Siegel : La plupart des Américains ne sont pas informés de l’origine de ce qu’ils mangent, ils ignorent tout de ce pourcentage. Les entreprises ne sont notamment pas obligées d’indiquer sur l’étiquette si une manipulation génétique intervient dans la production de leurs aliments. En réalité, les OGM nous sont imposés, sans que les masses ne se doutent de rien.

Les médias n’engagent pas non plus ce débat ; souvent par conflit d’intérêts. Heureusement, un mouvement de protestation est en train de naître, grâce à des citoyens qui veulent savoir ce qui se trame derrière leur nourriture.

Votre documentaire met également en lumière une intense intrication entre les multinationales de l’agro-industrie et les politiciens.

Taggart Siegel : Le conflit d’intérêts s’étend très loin ; parfois, des employés d’entreprises troquent subitement leur poste pour un mandat politique. Dès qu’ils ont pu introduire une proposition de loi favorable à leur entreprise, ils quittent le service public pour reprendre, le plus naturellement du monde, leur ancien poste.

Cette intrication entre agro-industrie et politique remonte à la Guerre froide. Dans la seconde moitié du XXème siècle, les politiciens américains cherchaient un moyen de maintenir certaines régions dans la sphère d’influence de l’Occident. La fameuse Révolution verte – qui remplaça dans divers pays, comme le Mexique, l’agriculture locale par une industrie à grande échelle – permettait de produire à moindre coût et devait satisfaire la population afin qu’elle ne cherche pas son salut dans la révolution rouge des communistes.

‘Malgré son nom de “Révolution verte”, la transition d’agriculture traditionnelle à agro-industrie n’a rien d’un phénomène environnemental.’

Malgré son nom de Révolution verte, la transition de l’agriculture traditionnelle à l’agro-industrie n’a rien d’un phénomène environnemental. Cette nouvelle forme d’agriculture nécessite de nouvelles semences, de nouveaux produits chimiques, au bénéfice des grandes entreprises. Souvent, les petits exploitants sont les perdants. Dans notre documentaire, nous montrons comment l’arrivée de Monsanto en Inde a provoqué une vague de suicides dans la communauté des fermiers sur place.

Vous n’hésitez pas à nommer les politiciens impliqués. Avez-vous reçu des réactions sur votre documentaire, disons de Monsanto ?

Jon Betz : Non, mais nous ne sommes pas les seuls ou les premiers à les mettre en cause. De plus, Monsanto ne souhaite visiblement pas attiser la critique en réagissant à des actions individuelles comme la nôtre. L’entreprise agit comme si de rien n’était.

Solutions alternatives

Qu’en est-il de votre propre comportement de consommateurs, depuis la réalisation de Seed : The untold story ? Osez-vous encore acheter des produits de l’agriculture ?

Taggart Siegel : C’est sûr, j’ai adapté mes habitudes alimentaires. Je suis extrêmement vigilant, presque paranoïaque, envers les aliments produits dans un but commercial et pulvérisés avec des pesticides.

Jon Betz : J’ai remarqué que désormais, je tiens compte dans mes achats d’où va mon argent. Je ne veux plus acheter des produits sans réfléchir et contribuer aux profits des entreprises qui commercialisent des pesticides, par exemple. C’est pourquoi j’essaye d’acheter plus souvent des produits de culture biologique, bien que j’aie conscience que ce secteur est lui aussi partiellement parasité par le milieu des affaires. D’expérience personnelle, je sais que la consommation consciente n’est pas une chose aisée quand il faut également faire attention à son budget.

Quoi qu’il en soit, le changement devra émaner des citoyens. La prise de conscience n’est qu’une première étape, elle ne suffit pas à arrêter la machine en marche. Parfois, il me semble que la population n’agit pas concrètement, malgré son indignation. Elle se contente de signer une pétition contre les pesticides toxiques, ou autre, avant de retourner au cours normal de sa journée.

Au contraire, nous devons entreprendre des actions pour protester contre les abus des entreprises du chimique qui contrôlent le secteur agricole. Avec Seed : the untold story, nous avons voulu réaliser un documentaire qui soit rémanent dans les esprits. Notre objectif est de faire connaître au grand public la beauté et le potentiel des semences, et d’éveiller dans la population un sentiment d’engagement dans la production de son alimentation. Comme le film le présente à maintes reprises, un contre-mouvement existe, il propose des solutions alternatives au système agricole actuel. Nous espérons que notre documentaire incitera des spectateurs à se joindre au mouvement.

Le festival du film documentaire, DOCVILLE, se déroule du 22 au 30 mars à Louvain. Le documentaire de Taggart Siegel et Jon Betz, Seed : The untold story fait partie de la sélection. Il y est projeté le 26 et le 29 mars, dans le cadre du programme Food for Thought, qui aborde le thème de la production alimentaire au travers de films, d’ateliers et de conférences.

Traduction : Marie Gomrée

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