Srećko Horvat : ‘Si elles restent en marge de la société, les manifestations n'aboutiront pas.’

Le philosophe croate Srećko Horvat, fondateur aux côtés de Yanis Varoufakis du mouvement DiEM25 (Mouvement pour la démocratie en Europe), a donné la semaine passée une conférence au Kaaitheater sur la subversion nécessaire à l’Europe et à l’Amérique de Trump pour opérer un réel changement. Gie Goris a profité de l’occasion pour lui poser quelques questions.

  • Srećko Horvat: ‘C’est la première fois que nous connaissons une telle réorganisation des puissances mondiales depuis la chute du Mur de Berlin. Elle pourrait avoir des conséquences écologiques désastreuses, mais elle pourrait aussi déboucher sur une guerre.’
  • © Oliver Abraham (CC BY-NC-ND 2.0)​ Horvat: ‘Les forces progressistes de part et d’autre de l’Atlantique doivent se tendre la main, car la menace d’une nouvelle guerre, de drames écologiques ou d’une crise de réfugiés plus grave encore que celle que nous connaissons déjà ne sont pas des problèmes pouvant être résolus à une échelle nationale.’ © Oliver Abraham (CC BY-NC-ND 2.0)​
  • © ARGEkultur (CC BY-NC-ND 2.0)​ Horvat: ‘Aujourd’hui la population est prête à mettre ses différends de côté pour bâtir ensemble une solution alternative. Cela me donne de l’espoir.’ © ARGEkultur (CC BY-NC-ND 2.0)​

Pendant la conférence, Srećko Horvat déclara que les manifestations contre Donald Trump lui donnaient de l’espoir, tant par leur ampleur que par leur diffusion et par la rapidité avec laquelle elles sont apparues. Mais le problème ne se limite pas à Trump et les protestations ne suffiront pas pour changer la réalité, dit-il. ‘Si nous voulons modifier le système, nous devons commencer par le toucher en plein cœur. Nous devons donc paralyser les flux de capitaux pour mettre fin à ce capitalisme financier.’

Il évoqua l’image des réfugiés en Grèce qui refusèrent de camper plus longtemps le long des voies ferrées et décidèrent d’installer leurs tentes directement sur les voies – et d’ainsi bloquer les transports de marchandises de la Chine, via le port du Pirée (principalement aux mains des Chinois), vers le reste de l’Europe. La courte grève des chauffeurs de taxi protestant contre le décret anti-immigration de Trump s’en approche, mais Srećko Horvat estime que beaucoup d’autres du même genre seront nécessaires.

Pouvez-vous déjà distiller la logique politique de ce gouvernement américain à partir du tsunami de déclarations, décrets et autres actions de ses quatorze premiers jours au pouvoir ?

‘Notre priorité doit être de démontrer clairement que Trump ne représente pas la voix de l’anti-establishment.’

Srećko Horvat : Notre priorité doit être de démontrer clairement que Trump ne représente pas la voix de l’anti-establishment. De plus, nous devons être beaucoup plus attentifs aux autres personnes qui forment ou dirigent son gouvernement. Des personnes comme Peter Thiel, le fondateur milliardaire de PayPal qui fut le premier à investir dans Facebook et à créer des fonds spéculatifs, aujourd’hui un conseiller capital pour Trump.

Donald Trump n’a pas mis fin à la culture de l’establishment, mais érige un nouvel establishment au pouvoir. Hillary Clinton, pour sa part, représentait l’establishment bien connu de ces dernières années : Goldman Sachs, Citibank et autres Mark Zuckerberg et Elon Musk. Désormais, la nouvelle élite trumpienne cherche et trouve sa place dans la nomenclature de l’État américain, tout en veillant à ce que les flux de capitaux s’orientent dans leur direction.

Maintenant, à quoi la politique de ce gouvernement va-t-elle mener ? C’est la grande question à se poser. Nous avons vu qu’un simple appel téléphonique de Trump en Australie suffit à générer un tsunami politique Down Under. Pareil pour la Chine et le coup de fil à Taïwan. C’est la première fois que nous connaissons une telle réorganisation des puissances mondiales depuis la chute du Mur de Berlin. Elle pourrait avoir des conséquences écologiques désastreuses, puisque cet establishment se compose de climato-sceptiques. Elle pourrait tout autant déboucher sur une guerre : regardez son attitude face à la Chine, son abandon des Balkans à la Russie et ses idées en ce qui concerne l’OTAN.

© Oliver Abraham (CC BY-NC-ND 2.0)​

Horvat: ‘Les forces progressistes de part et d’autre de l’Atlantique doivent se tendre la main, car la menace d’une nouvelle guerre, de drames écologiques ou d’une crise de réfugiés plus grave encore que celle que nous connaissons déjà ne sont pas des problèmes pouvant être résolus à une échelle nationale.’

Les activistes sont-ils dès lors dans une situation les obligeant à soutenir l’ancienne élite dans son opposition aux nouvelles élites de droite – dont la présence ou la menace de montée au pouvoir ne se limite d’ailleurs pas aux USA ? Ou bien existe-t-il une troisième voie, qui combinerait la prise de distance par rapport aux anciennes élites et une opposition renforcée aux nouvelles ?

Srećko Horvat : Nous ne pouvons bien évidemment pas nous associer aux anciennes élites. Et bien que nous considérions l’arrivée de Trump au pouvoir comme l’augure de temps sombres, cette prise du pouvoir apporte avec elle une série de nouvelles opportunités. Avec Hillary Clinton à la présidence, nous n’aurions pas connu ces manifestations de masse et ces grèves occasionnelles. Toutefois, je pense que nous devons aspirer à une grève générale pour avoir un réel pouvoir d’objection.

‘La politique d’Hillary Clinton a contribué à la création du phénomène de Trump au pouvoir.’

En parallèle, nous devons garder à l’esprit que la politique d’Hillary Clinton a contribué à la création du phénomène de Trump au pouvoir. Les DNC-leaks nous apportent des preuves que l’establishment démocrate était prêt à tout pour que Trump devienne le candidat des Républicains à la présidence, étant donnés qu’ils étaient convaincus que pareil clown serait un adversaire facile à vaincre pour Hillary. Dans les e-mails de Podesta, nous pouvons aussi lire que le parti est responsable du blocage de Bernie Sanders – bien que je sois persuadé qu’il aurait eu plus de chance qu’Hillary de battre Trump.

L’énergie d’Occupy Wall Street doit maintenant abandonner l’horizontalisme insensé et se traduire par un nouveau mouvement politique, de nouvelles grèves, et je l’espère, par une révolution fondamentale du pouvoir et de la gouvernance politique du Parti démocrate – comme ce fut le cas à l’époque de Jeremy Corbyn pour le Labour Party de Grande-Bretagne ou avec Benoît Hamon pour le PS français.

Mais cette transformation politique fondamentale doit avoir lieu dans le paysage politique extrêmement divisé d’une Amérique de “gauche”, où les mouvements ouvriers organisés ont par ailleurs connu un net recul. Ceci complique fortement l’organisation et le maintien de véritables grèves. Des actions courtes et symboliques ne suffiront pas pour fragiliser le pouvoir ou, a fortiori, pour le faire tomber.

Srećko Horvat : C’est exact, mais en Grande-Bretagne, personne ne pensait que le Labour Party de Blair puisse un jour se réformer en un parti de gauche, jusqu’au jour où ce fut soudainement le cas. De plus, je pense que c’est l’unique opportunité des Démocrates aux USA. Cela dit, les Américains n’y parviendront pas seuls, pas plus que les Européens. Les forces progressistes de part et d’autre de l’océan Atlantique doivent se tendre la main, car la menace d’une nouvelle guerre, de drames écologiques ou d’une crise de réfugiés plus grave encore que celle que nous connaissons déjà ne sont pas des problèmes pouvant être résolus à une échelle nationale, même avec des progressistes au pouvoir.

Avez-vous des propositions plus créatives que la grève pour mettre des bâtons dans les roues du système, ou le faire dérailler ? Et le retrait du système – pour lequel vous refusez explicitement de plaider – n’est-il pas tout de même un moyen de bloquer un système si profondément fondé sur le consumérisme et la financiarisation ?

Srećko Horvat : Je ne suis pas le messie de la gauche et je n’apporte donc pas une liste de solutions géniales. Mais au lieu de s’asseoir sur ses voies, nous pouvons aussi choisir de devenir les propriétaires du train. C’est ce que les Chinois font : ils sont – littéralement – propriétaires du premier train à relier la Chine à Londres (le voyage dure 70 jours). Ils font usage de la crise économique en Europe, conséquence avant toute chose de la politique d’austérité, et de l’absence de politique européenne étrangère pour consolider leurs positions.

‘L’élaboration et la présentation d’une solution durable à cette crise est notre responsabilité.’

C’est pour cette raison que nous, DiEM25, tentons de développer un New Deal à l’européenne. Nous voulons nous positionner en tant qu’internationale réellement progressiste face à l’internationale nationaliste de Trump, Le Pen, Farage et Wilders, entre autres. Si les nationalistes tiennent les réfugiés et les migrants pour responsables du chômage,  alors les partis socialistes, sociaux-démocrates, libéraux et écologistes doivent pouvoir apporter un plan économique concret pour démontrer comment ils comptent créer des emplois supplémentaires, comment ils comptent attirer les investissements, comment ils comptent stopper la désindustrialisation massive, comment ils aborderont les thèmes de la technologie et du revenu universel, etc.

L’élaboration et la présentation d’une solution durable à cette crise relève de notre responsabilité.

© ARGEkultur (CC BY-NC-ND 2.0)​

Horvat: ‘Aujourd’hui la population est prête à mettre ses différends de côté pour bâtir ensemble une solution alternative. Cela me donne de l’espoir.’

Comment faire pour que le plan de DiEM25 ne soit pas une énième proposition parmi cinquante nuances de solutions déjà existantes ?

Srećko Horvat : Je pense en tout cas que ces cinquante nuances de solutions alternatives ne doivent pas encourager une masturbation politique dans le camp de la gauche – comme cela arrive trop souvent. DiEM25 ne veut pas se positionner en avant-gardiste, mais en plateforme et en infrastructure pour divers partis, syndicats et intellectuels qui œuvrent déjà à une nouvelle voie. Une alliance de cette ampleur, voilà précisément ce que la génération des années 1930 n’a pas réussi à former. À l’époque, la gauche se préoccupait surtout de débats sectaires, ce qu’elle fait de mieux, tandis que la droite en profitait pour s’emparer du pouvoir. Nous sentons que la population est aujourd’hui prête à mettre ses différends de côté pour bâtir ensemble une solution alternative. Cela me donne de l’espoir.

Vous considérez que la subversion naît d’une connaissance en profondeur du système à combattre, et de la capacité d’utiliser la logique et les instruments de ce système pour le renverser depuis l’intérieur. Cela ressemble à une bonne description de la tactique de l’État islamique : il excelle dans l’emploi des médias traditionnels et modernes pour attaquer la société occidentale, à l’origine de ces médias. D’un autre côté, vous dites que le terrorisme n’est pas une forme de subversion, puisqu’il résulte principalement du durcissement et du renforcement du système – à en voir la réaction des Allemands face à la Fraction de l’armée rouge et la réaction internationale face à Al-Qaïda et l’EI.

‘À l’instar des actions de l’EI, les attentats de 9/11 ont fourni de nouveaux arguments de poids aux détenteurs du pouvoir en Occident pour l’invasion et l’occupation de toujours plus de pays du Moyen-Orient.’

Srećko Horvat : La subversion de l’EI est comparable à celle de Trump, qui s’est servi du concept du “peuple” pour se hisser au pouvoir. Le 11 septembre 2001 était également une subversion, par le choix d’une cible très symbolique. À l’instar des actions de l’EI aujorud’hui, celle d’Al-Qaïda fournit en son époque de nouveaux arguments de poids aux détenteurs du pouvoir en Occident pour l’invasion et l’occupation de toujours plus de pays du Moyen-Orient.

Ces “subversions négatives” ont donc un effet contre-productif, mais doivent être replacées dans un plus large contexte d’expériences historiques. L’Afghanistan, l’Iran et l’Irak, par exemple, étaient des pays séculiers et démocratiques avant que l’Occident n’y intervienne. Autrement dit, nous avons créé une partie des problèmes qui ont par la suite mené au terrorisme. Idem pour le colonialisme : maintenant que la période d’extraction pure et simple des richesses des colonies appartient définitivement au passé, l’Europe implose.

Afin d’éviter que le système n’isole des cas de subversion et ne les néglige avec l’approbation de la majorité, ces mouvements subversifs doivent faire partie du centre. Bien souvent, ils se tournent vers la violence parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans ce centre.

Srećko Horvat : Ce dilemme n’est pas inévitable. Wikileaks, par exemple, est une petite organisation qui, malgré ses moyens très restreints, est en train de changer le cours de l’Histoire. Ou quelqu’un comme Oliver Stone, un grand nom d’Hollywood qui a pourtant réalisé un film sur Edward Snowden. Lors du Subversive Festival de Zagreb il y a quelques années, un journaliste lui demanda comment il pouvait être subversif quand une limousine Peugeot, sponsor du festival, venait le chercher à l’aéroport.

Personnellement, je pense que le sponsoring ne pose pas de problème tant que je peux programmer ce que je veux avec cet argent. La réponse d’Oliver Stone fut : ‘Si je veux tourner un film, il me faut des voitures, des hôtels et toute une infrastructure.’ C’est la même chose pour une révolution. Qui veut apporter un changement social doit d’abord faire partie du système, à l’unique condition qu’il ne le fasse pas comme tant de sociaux-démocrates ne l’ont fait, c’est-à-dire en vendant leur âme au système. Mais celui qui souhaite rester en marge de la société ne pourra rien accomplir.

Traduction: Marie Gomrée

 

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