#BrusselsAttacks : « Ne tombez pas dans le piège »

MO* a pris contact avec différents observateurs présents en Afghanistan, en Inde, en Jordanie, au Liban et au Pakistan, des pays frappés par des vagues terroristes bien avant Bruxelles. Nous leur avons demandé des conseils.

Un premier élément surprenant : le monde arabe a lui aussi suivi avec horreur les attentats perpétrés à Bruxelles. La chaîne de télévision Aljazeera s’est penchée sur la question suivante : « Ces jeunes ont en Europe un confort et une qualité de vie qu’ils ne pourraient jamais avoir dans leur pays d’origine. Pourquoi ces jeunes commettent-ils ces actes atroces ? » La chaîne américaine arabophone Al-Hourra a quant à elle consacré une heure à la question, se demandant notamment « quel était le problème de l’islam ou du moins, de l’islam des terroristes ».

Les réponses données tendent à dire que le contexte [social, géopolitique et historique] est plus important que l’idéologie [des djihadistes] « car celle-ci dispose seulement de l’espace que l’on lui donne ». Sur Twitter, un activiste égyptien partage l’hashtag #Je suis sick of the shit, tandis que le Tunisien Wajd affirme que rien ne peut excuser ces actes terroristes.

Un attentat choquant

« J’ai déjà été en Belgique et l’ambiance tranquille qui y règne m’a beaucoup plu, comme presque partout en Europe. Il est clair et net que le 22 mars va tout changer. Ma principale inquiétude est que des citoyens ordinaires et innocents, qui veulent seulement vivre tranquillement leur vie, se voient imposer un climat de peur et d’inquiétude » explique Sidarth Bhatia, rédacteur en chef du Wire, à Mumbai. « Les réactions fortes et prévisibles ne procurent jamais les résultats escomptés sur le long terme. Il est évidemment nécessaire d’améliorer l’efficacité des services de renseignement, mais il faut également veiller à la protection de la sphère sociale. »

Danish Karokkhel est le rédacteur en chef de l’agence de presse Pajhwok, basée à Kaboul. Il raconte que, en Afghanistan, des messages de soutien pour Bruxelles ont inondé les réseaux sociaux. « Cela fait quarante ans que nous devons quotidiennement faire face à la haine et à la violence mais nous trouvons anormal que cette violence s’étende à votre pays », explique Kaokhel. « Les actes terroristes menacent désormais le monde entier et cela effraie tout le monde. »

M. Hoodbhoy : « Le terrorisme repose sur une idéologie de perversion qui s’est répandue et a changé la vision que nous avons des musulmans. »

L’expert pakistanais en énergie atomique, Pervez Hoodbhoy est également un grand activiste. À l’instar de ses compatriotes, il a malgré lui accumulé de l’expérience en matière d’attentats : « ces dix dernières années, le Pakistan a connu d’innombrables attaques terroristes, faisant plus de 60 000 morts ». M. Hoodbhoy a ainsi un avis très clair sur la question du terrorisme religieux. « Je suis convaincu que ce genre d’actes terroristes n’est pas dû à un manque d’opportunités ou d’éducation ou à la pauvreté. Il s’agit certainement de facteurs aggravants mais il ne s’agit pas du nœud du problème. »

Pervez Hoodbhoy : « Le terrorisme repose sur une idéologie de perversion qui s’est répandue et a changé la vision que nous avons des musulmans. Quant à savoir si cette idéologie a quoi que ce soit en commun avec “le vrai islam”, c’est là un débat sans fin. Cela ne me semble donc pas essentiel à la discussion. »

L’activiste jordanien Majdi Khalil est d’un tout autre avis. Il nous assure que l’EI (Daech) n’est point une organisation religieuse, mais un instrument de vengeance créé par de jeunes hommes poursuivis par des régimes autoritaires au Moyen-Orient alors qu’ils n’avaient pas commis la moindre infraction. « Ce sont des dérangés qui agissent comme des machines de guerre. Ils ne forment nullement un mouvement islamique ! », s’écrie M. Khalid dans le combiné. « L’EI (Daech) permet à ces jeunes de se venger du gouvernement mais aussi des États occidentaux, car ces derniers les ont abandonnés à leur propre sort dans des régimes dictatoriaux et ont déchiré le Moyen-Orient en organisant l’invasion de l’Irak. »

Quelles mesures devrait-on prendre ?

« Les mesures de sécurité sont présentes partout et elles font maintenant partie du quotidien », raconte Sidarth Bhatia, rédacteur en chef du Wire, au sujet des mesures prises dans la métropole de Mumbai, frappée à plusieurs reprises par des attentats. C’est là qu’en 2008, les modes opératoires utilisés, par exemple, lors des attentats de Paris et Bruxelles ont été mis au point. « Des contrôles de sécurité physiques ou électroniques sont effectués à l’entrée de presque tous les bâtiments de bureaux, d’hôtels, et de centres commerciaux. Nous avons installé des caméras de surveillance partout, et d’importants moyens ont été dégagés pour financer la surveillance vidéo et les services de renseignement. La population se considère en général en sécurité. »

Comment réagit la population ?

« Les attentats perpétrés au fil des ans à Mumbai ont fait de nombreuses victimes mais il n’y a pas eu de réaction particulière de la part de la population », souligne Sidharth Bhati. « C’est sûrement dû au fait que la plupart des terroristes ne venaient pas de la ville elle-même mais de l’étranger. La plupart d’entre eux ont été neutralisés et, lorsqu’ils s’échappaient, nous savions qu’ils se réfugiaient dans un autre pays. »

La situation est toute autre au Pakistan, où les attentats sont exclusivement commis par des Pakistanais. Cependant, Pervez Hoodbhoy nous met en garde contre les réactions disproportionnées. La Belgique doit réagir avec beaucoup de prudence et ne punir que les individus qui utilisent ou appelle à la violence. Les frustrations présentes au sein de la société ne feront que s’amplifier si les mesures prises par les autorités touchent également les citoyens ordinaires, auquel cas l’EI (Daech) trouvera encore plus facilement de nouvelles recrues.

Rafiq : « L’extrémisme tire parti des réactions extrêmes qu’il suscite. Gardez la tête froide, gardez la tête haute, et réfléchissez bien avant d’agir. »

« Les sociétés occidentales doivent en même temps surveiller de beaucoup plus près les idées propagées dans les réunions islamiques et les mosquées. Cela signifie peut-être renoncer à certaines libertés fondamentales, mais c’est peut-être la seule solution. Au Pakistan, nous avons également vu que le succès des extrémistes islamiques, qui ne semble pas diminuer, n’aurait pas été possible sans la liberté d’expression dont ces individus jouissaient. Ils ont ainsi pu répandre leurs idées meurtrières en toute impunité. »

Danish Karokhel est plus modéré, mais il ne mâche pas ses mots au sujet des poseurs de bombes et des kamikazes : « Les combattants de l’EI (Daech) et d’Al Qaïda ne sont pas dérangés, ils ne possèdent tout simplement aucune once d’humanité. Nous devons les empêcher de devenir plus forts et d’accéder à davantage de moyens car ils sont capables de détruire l’humanité. »

Zahid Rafiq est correspondant pour The Hindu, un journal indien de renom. Cela fait plus de vingt ans que sa région est ravagée par la violence. C’est parfois le fait de rebelles nationalistes, de djihadistes, mais surtout de l’armée indienne. Il est donc très difficile de comparer notre situation et celle de Bruxelles. Il a cependant bel et bien un message pour les autorités et les citoyens belges : « Ne tombez pas dans le piège ! À un moment comme celui-ci, ce serait une erreur fatale de s’engouffrer dans une logique de polarisation nous contre eux. L’extrémisme se nourrit des réactions extrêmes qu’il suscite. Gardez la tête froide, gardez la tête haute, et réfléchissez bien avant d’agir. »

Le citoyen : un acteur de premier plan

Majdi Khalil, établi en Jordanie, souligne que la Belgique est malheureusement connue pour son hostilité envers sa population musulmane. « Il faut à tout prix éviter une discrimination des citoyens belges musulmans car c’est contraire aux Droits de l’Homme. Les organisations civiles et les médias devraient plutôt permettre une visibilité des musulmans ordinaires. C’est à mon sens le meilleur moyen de combattre l’EI (Daech) en Belgique », explique M. Khalil.

Naji : « Les citoyens doivent commencer par “civiliser” l’espace public, au propre comme au figuré, avant que les milices ne le “militarisent”.

Taha Naji, un activiste de premier plan originaire de Tripoli, au Liban, nous fait remarquer l’importance de ne pas limiter les actions politiques à un endiguement de la violence. “Cela fait des années que Tripoli est le théâtre d’une guerre civile opposant les partisans du président el-Assad et les rebelles. Après deux attentats perpétrés à Tripoli en 2013, les activistes de We Love Tripoli ont pris les armes — des balais et des brosses — pour nettoyer les débris et envahir les rues. Il ne s’agissait pas d’une occupation militaire mais d’une occupation orchestrée par des centaines de civils qui refusaient de devenir de simples pions au sein d’une guerre. Leur refus de prendre part à des conflits politiques, religieux et ethniques est une forme de résistance face à la terreur, qui ne fait que diviser la population.”

Dans toute zone de conflit, il est nécessaire de “civiliser” l’espace public, au sens propre comme au figuré, avant que les milices ne le “militarisent”.

Le même conseil nous parvient de Kaboul, où Jolyon Leslie, expert en cultures et en conflits d’Afrique du Sud, nous explique que, en Afghanistan, ce ne sont pas les pouvoirs publics mais plutôt les citoyens qui font changer les choses. “Les citoyens afghans ne cessent de faire preuve de courage et de compassion. En outre, les consignes de sécurité échangées entre amis ou au sein de la famille sont beaucoup plus efficaces que les lockdowns et les mises en garde des autorités. Ces lockdowns peuvent être très efficaces mais ils favorisent une atmosphère d’anxiété et ils rendent la vie des citoyens ordinaires impossible. Ils peuvent également créer la panique puisque les services de l’ordre se méfient de tout le monde.”

Dans un autre bureau de Kaboul, Danish Karokhel plaide quant à lui pour une réponse mûrement réfléchie : “Retrouvez qui sont les personnes derrière ces horribles actes et découvrez si certains gouvernements ou mouvements étrangers y sont mêlés. Si vous n’y parvenez pas, vous risquez de vous enfermer dans un cycle de violence, comme nous en Afghanistan.”

Jolyon Leslie est surtout impressionné par la vitesse à laquelle la vie a visiblement repris à Bruxelles ­— notamment au vu de l’échelle des attentats et de leur caractère si extrême. “Je ne sais s’il s’agit d’une stratégie pour contrarier les projets des terroristes mais les rassemblements et les veillées organisées dès mardi soir me semblent être une bonne façon de combattre l’inquiétude ambiante. Nous devrions peut-être nous en inspirer à Kaboul.”

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