“Le monde arabe est un désert intellectuel.”

L’auteur marocain Tahar Ben Jelloun

Le romancier marocain Tahar Ben Jelloun, déjà couvert de lauriers, a été honoré d’un doctorat honoris causa par l’ Université de Gand pour son combat contre le racisme. Ben Jelloun est connu pour son style poétique, féerique, et il ne craint pas de briser des tabous sociaux.

Fin novembre 2011. Tahar Ben Jelloun ( 77 ans ) seul, est assis à une table du restaurant de l’université de Gand, penché sur son laptop, une tasse de thé fumant devant lui.

Cela fait bizarre de trouver ici, tout seul, le grand auteur marocain qui compte des centaines de milliers de lecteurs. La solitude semble lui coller à la peau.

Tahar Ben Jelloun, docteur en psychiatrie, est à Gand pour y recevoir un doctorat honoris causa.

C’est la troisième fois qu’un tel titre lui est décerné. Le premier doctorat lui a été décerné il y a une bonne dizaine d’années par l’Université Catholique de Louvain. « Un pareil honneur est toujours un peu intimidant, mais cela me fait bien sûr plaisir » nous dit l’auteur. Il n’est pas déçu du fait que Gand lui octroie un doctorat honorifique comme « couronnement de son combat contre le racisme et la discrimination » plutôt que pour toute sa carrière littéraire. « Il est difficile de rappeler aux gens que vous êtes l’auteur de plusieurs livres et non pas d’un seul. La presse française était un peu choquée quand j’ai sorti « L’ange aveugle », un livre sur la maffia italienne…comme si je ne peux écrire que sur le Maroc. »

« Un auteur est de toute façon engagé, » explique Ben Jelloun, « mais il est vrai que mon engagement se manifeste le plus dans « Le racisme expliqué à ma fille », un livre contre le racisme. » Ben Jelloun l’a écrit en 1998, et deux ans plus tard le livre a été traduit en néerlandais sous le titre « Papa, wat is een vreemdeling ? ». Dans ce mince ouvrage – qui n’est pas vraiment une prouesse littéraire – Ben Jelloun décrit l’ abc du racisme. La force du livre réside probablement dans le ton : un sujet complexe et extrêmement sensible expliqué à une enfant de onze ans.

Tahar Ben Jelloun a toujours eu du succès depuis qu’il a débuté en 1965 avec « Harrouda ». L’auteur a obtenu en 1976 le Prix Goncourt – un des prix littéraires français les plus prestigieux – pour son « L’enfant du sable », en traduction néerlandaise : »Zoon van haar vader ». Ben Jelloun raconte dans ce livre l’histoire de Zohra, une petite fille élevée comme un garçon et qui part à la recherche de sa vraie nature.

Ben Jelloun est né dans la ville de Fes au Maroc. Il appartient à la génération d’ auteurs maghrébins de langue arabe mais écrivant en français. Ils ont créé la soi-disant « littérature maghrébine de langue française » qui a obtenu une place à part entière au sein de la littérature française. « Elle n’est pas le fait d’une génération, mais de plusieurs générations » nous dit Ben Jelloun. « Elle est aussi le résultat d’une histoire coloniale ; elle est allée la main dans la main avec la colonisation, la décolonisation et l’indépendance. C’est une littérature qui colle de très près à l’histoire. On n’écrit pas parce qu’on s’ennuie, on écrit parce qu’il y a des problèmes. »

La presse française fait l’éloge du talent littéraire de Ben Jelloun. Il est connu pour son style poétique et féerique, et en plus il ne se prive pas de faire sauter des tabous de société.

De l’autre côté de la Méditerranée le public a longtemps eu des doutes sur son œuvre et d’ailleurs aussi sur les autres auteurs maghrébins francophones. Cette littérature maghrébine francophone était suspecte à l’époque car ‘pleine d’exotisme’ et était considérée comme ‘littérature informative pour les Français’. Ben Jelloun le sait très bien. « Dans les années soixante il y avait beaucoup d’agressivité » nous raconte-t-il. « Nous étions considérés comme des traîtres, des complices de la colonisation. Aujourd’hui cela a changé, mais cela demeure une situation difficile. » Ben Jelloun ne peut dire dans quelle mesure la langue détermine le sujet. Il ne sait s’il aurait traité les mêmes sujets s’il avait écrit en arabe. « De toute façon j’aurais mal écrit parce que c’est le français que je maîtrise le mieux. Et on ne m’aurait certainement pas traduit en toutes ces langues. Voilà le problème de la littérature dans le monde arabe. La langue arabe n’a aucune chance à l’étranger. » C’est peut-être une des explications du rapport difficile, même problématique entre auteurs arabophones et francophones au Maghreb.

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A Casablanca – ville de six millions d’habitants- il n’y a que dix librairies. Cela montre suffisamment la situation intellectuelle au Maroc.
« C’est bien dommage, mais il y a une fracture entre ceux qui écrivent en français et ceux qui écrivent en arabe » déclare Ben Jelloun. Il existe une animosité, une rancune. « Je pense que ceux qui écrivent en arabe souffrent de la situation politique dans le monde arabe. L’arabe en tant que langue est méconnu. De plus la langue arabe est confrontée à un problème délicat. Le peuple parle une langue – la variante locale de l’arabe classique – mais écrit dans une autre langue – l’arabe classique. On peut se demander s’il faut abandonner l’arabe classique de façon à ce que chacun écrive dans son propre dialecte – un dilemme qui n’est toujours pas résolu ; il n’y a même pas débat autour de cette question. »

D’ailleurs qu’ on écrive en arabe, en français ou en berbère, il n’y a pas de lecteurs. Voilà le grand problème, selon Ben Jelloun. Le plus grand problème, non seulement au Maroc, mais dans tout le monde arabe. « C’est dramatique. Au Maroc je visite des écoles dans les grandes villes pour y rencontrer les jeunes et leur donner le goût de la littérature. Et qu’est-ce que je constate ? Les élèves ne lisent pas, les parents ne lisent pas, même ceux qui ont fait des études supérieures ne lisent pas. Dans une ville comme Casablanca – six millions d’habitants – il n’y a que dix librairies. A Tanger il y en a trois. Cela dit tout sur la situation intellectuelle du pays.

Selon l’auteur il règne dans le monde arabe une énorme crise culturelle qui est beaucoup plus sérieuse que la crise économique. « Le monde arabe est un désert intellectuel » nous dit-il. « L’Egypte a une longue tradition d’auteurs et d’éditions , et le pays compte apparemment pas mal de jeunes auteurs. Ils ne sont pas connus – voire traduits – mais ils sont bons. Le Maghreb au contraire est un désert culturel et les Etats du Golfe le sont encore plus. »

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Ben Jelloun n’est pas seulement romancier et poète, mais aussi essayiste et il écrit régulièrement pour le journal ‘Le Monde’. Le printemps arabe le rend optimiste. « Je m’imagine difficilement qu’en Egypte, en Tunisie ou en Lybie de nouvelles dictatures affreuses puissent s’installer. » Mais la situation actuelle lui cause des soucis. Il trouve que la victoire du parti islamiste Annahda en Tunisie et des Frères Musulmans en Egypte n’est pas une bonne chose. « Je n’attends rien des islamistes » déclare-t-il fermement. « Je n’attends que le pire. » La séparation de l’état et de l’église est sacro-sainte pour Ben Jelloun. « Parce que la politique est le lieu par excellence où l’égoïsme et le narcissisme se manifestent. Lorsqu’on introduit la religion en politique, c’est dangereux. Et cela ne vaut pas seulement pour l’islam, mais pour toutes les religions. » De là, ma question : que faire des partis islamistes modérés ? Ben Jelloun réagit avec indignation. « Je hais cette expression. La religion modérée n’existe pas. La religion est croyance et est irrationnelle. L’islam est splendide en tant que croyance mais non comme programme politique. »

L’auteur a vu comment des candidats du parti conservateur marocain PJD récoltaient des suffrages au nom de l’islam. « On abuse de l’ignorance des gens ».

D’un autre côté Ben Jelloun se montre fort satisfait des récentes réformes de la constitution au Maroc. Il écrit avec beaucoup d’éloges à ce propos. Le plus grand problème au Maroc n’est pas que les réformes politiques n’aillent pas assez loin. Le plus grand problème c’est la corruption.

« Les gens considèrent la politique comme un moyen de s’enrichir et d’obtenir certains privilèges. Aussi longtemps que l’affairisme fera partie de la politique, il n’y aura que peu de progrès possible. »

Traduit du Néerlandais par Chris Vanhemelryck

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