Des carrières à Namur menacent une flore rare et une transition vers des emplois durables

Conflit entre un géant du calcaire et des défenseurs d’une économie wallonne durable

Raf Custers

Avis à ceux qui souhaiteraient pédaler vers les carrières de cette région : ne changez pas trop de vitesse, car voici le plateau ondulé du Condroz. Une montée suivie d’une descente; la route ne monte pas tellement.

Philippeville se trouve au sommet d’une crête. Des sirènes sont installées sur le toit de la maison communale. En espérant qu’il n’y aura jamais un état d’urgence. Cette région se trouve dans le périmètre à risque de la centrale nucléaire de Chooz, de l’autre côté de la frontière française. Les habitants avalent ici des comprimés d’iode, pour protéger leur thyroïde et parer à toute fuite radioactive de Chooz.

Les nuages de vapeur de Chooz sont bien visibles depuis le Bois Saint-Lambert, huit kilomètres plus loin dans le village de Sautour. Ce bois est unique. Il se situe sur une crête de calcaire où s’épanouissent dix-sept sortes de variétés d’orchidées. Elles fleurissent avant l’été, sur les lieux fortement exposés au soleil du bois.

Mais dans le village voisin de Merlemont, la firme Lhoist exploite une carrière sur la même crête. Elle en extrait de la dolomite, transformée en granulats pour les sentiers et en l’engrais chimique.

Lhoist souhaite entamer de nouvelles sédimentations souterraines, ici, dans le Bois Saint-Lambert dans les prochaines années.  Cette intention, connue depuis dix ans, a scandalisé les habitants de la région. Ils poursuivent leur action jusqu’à aujourd’hui et luttent pour la préservation du bois d’orchidées et afin de donner un avenir durable à la région. De nouvelles carrières ne s’inscrivaient pas dans cet avenir.  Et encore moins parce que l’on déterrait des minerais absolument inutiles dans les carrières.

Les plans d’extension laissent planer une incertitude quant à l’avenir du Bois Saint-Lambert. C’est la raison pour laquelle l’entretien du bois est également négligé et que certaines espèces d’orchidées sont menacées de disparaître.

Qu’est-ce que la dolomite ? 

La dolomite est un minerai issu de la roche calcaire (tendre). Le géant du calcaire Lhoist en extrait à Merlemont (Namur), destinée à la fabrication de granulats de sentier et d’engrais artificiel.

En royale compagnie

En Wallonie, seuls deux entreprises industrielles ont un chiffre d’affaires de plus d’1 milliard d’euros. Lhoist est la première. L’autre Carmeuse. Toutes deux sont championnes dans le calcaire.

L’année dernière, la famille s’est elle-même distribuée un super-dividende de 165 millions d’euros

Championnes du monde, même : elles ouvrent la liste des plus grands producteurs de calcaire de la planète et ont fait la gloire de l’élite politico-économique nationale. Au printemps, le Service public fédéral Economie a encore mis en garde : le secteur du calcaire en Belgique présente une telle concentration d’entreprises – il y en a seulement trois – que cela crée des risques propres aux monopoles. Elles peuvent par exemple majorer leurs prix librement.  

Lhoist et Carmeuse ont en commun qu’elles appartiennent à deux familles extrêmement aisées. La famille Lhoist-Berghmans est seul propriétaire, là où la famille Collinet contrôle soixante pourcents de Carmeuse.

Le clan Lhoist fuit la publicité et opère discrètement, mais toujours en bonne compagnie. Sur les rares photos de l’homme d’affaires et baron Jean-Pierre Berghmans qui circulent, il s’entend comme larrons en foire avec le roi Albert.

Le groupe est à son meilleur niveau. L’année dernière, la famille s’est elle-même distribuée un super-dividende de 165 millions d’euros issu des bénéfices du groupe. Les Lhoists doivent ces résultats florissants aussi à leur habileté fiscale, révélée par les Luxemburg Leaks. Le statut des Lhoists comme appartenant néanmoins aux rangs les plus « nobles » du pays, a joué en leur faveur. Le groupe Lhoist peut ainsi compter sur un soutien efficace des cercles politiques, surtout en Région wallonne. 

Raf Custers

Les dirigeants de l’action à Sautour et Merlemont ont découvert l’effet de ce soutien, dans la plus grande honte, lors de la consultation publique d’un nouveau plan régional pour la région de Philippeville-Couvin. Ils pensaient que le Bois Saint-Lambert était un domaine naturel protégé et était compris dans des conventions Natura 2000 de l’Union européenne.

Mais la Région wallonne a modifié les cartes Natura 2000,  sans que l’opinion publique ne le remarque. Sur les cartes envoyées par la Région wallonne à l’Union européenne, le Bois Saint-Lambert n’est pas repris dans les zones Natura 2000. L’intervention est tellement évidente et frappante que l’on ne peut arriver qu’à une seule conclusion : le groupe Lhoist a fait porter ici son influence sur les politiciens wallons et l’administration.

La source de la trappiste Rochefort menacée

Mais, comme déjà évoqué : Lhoist préfère ne pas parler avec le commun des mortels. Et certainement pas maintenant, comme l’entreprise a déjà reçu une image suffisamment négative dans les médias.

Le groupe de producteurs de calcaire mène une longue procédure juridique contre l’abbaye de Rochefort, célèbre pour sa bière trappiste éponyme. Lhoist y souhaite également élargir son exploitation. Mais c’est alors la source de Tridaine qui y passe, la rivière dont l’abbaye tire l’eau pour sa bière.

Lhoist a gagné les précédents procès contre Rochefort. Un tribunal de Marche-en-Famenne a cependant reconnu les arguments des moines, avec une décision remarquable. Les moines ont invoqué que le cours de la Tridaine est fixé en 1833 comme une servitude (sorte de bien commun) et ne peut pas être modifié. L’argument leur a été accordé.

Nous avons demandé à plusieurs reprises l’état des lieux à Sautour et Merlemont, mais les responsables de la communication du groupe Lhoist se terraient dans le silence. Malgré la promesse expressément formulée, ils ne répondaient pas à temps aux e-mails ou coups de téléphone envoyés. Toutefois, le collectif Moriachamps suit ce dossier et sait plus ou moins ce sur quoi cela va déboucher.

Raf Custers

La dolomite à Merlemont constitue une petite activité pour le groupe Lhoist. En outre, une autre firme de matières premières (le groupe norvégien Yara) en est le co-propriétaire. On ne sait pas encore bien combien de temps ils souhaitent continuer à extraire de la dolomite. Lhoist écrivit en 2012 que les réserves de la carrière de Merlemont seraient épuisées en 2015. Selon le site de Lhoist, l’obtention d’un nouveau permis en 2016 leur garantissait dix nouvelles années d’exploitation du site.

La firme mentionna le Bois Saint-Lambert comme l’une de ses nouvelles exploitations. Il deviendrait une nouvelle carrière, avec des concasseurs in situ et une nouvelle route de liaison pour les camions où circuleraient chaque jour cent camions selon Lhoist.

L’extension garantirait des emplois locaux. Un emploi limité, car il s’agit de 13 emplois directs et 37 emplois indirects. Mais Lhoist aime à citer l’administration communale de Philippeville, d’avis que ces emplois ne peuvent être perdus. Selon Tracy Bresser du collectif Moriachamps, Lhoist a effectué des forages d’essai et d’autres devraient bientôt suivre.

 

« Le paysage est restauré »

Le groupe Lhoist mène une offensive de charme pour sa défense. Il a distribué des brochures réalisées par la firme remplies de détails. L’entreprise prétend que les carrières ne sont pas mauvaises en soi. Des variétés spécifiques de faune et de flore pourraient par exemple s’y épanouir.

Et, argumente Lhoist, ils restaureront le paysage et renderont le domaine à Natura 2000 après l’exploitation. Un paysage futur qui peut même être aperçu dans les brochures de l’entreprise.

« Nous faisons face à une armée de personnes travaillant pour Lhoist », déclare Tracy Bresser, du groupe d’action Collectif Moriachamps

Selon ses propres termes, Lhoist ne sait pas encore quand ils vont s’attaquer au Bois Saint-Lambert, et ils demanderont un permis environnemental spécifique quand ils l’estimeront nécessaire. La firme avance aussi avoir fait des concessions en supprimant l’agrandissement prévu de la zone Moriachamps, ce qui peut « diminuer la production annuelle de 3,4 millions de tonnes ou supprimer 4,8 années de travail »

Lhoist a également déjà essayé d’approcher le collectif Moriachamps. Un bureau de communication bruxellois a invité le collectif à un repas convivial dans la taverne La Renaissance dans le centre de Philippeville. « Nous faisons face à une armée de personnes travaillant pour Lhoist », déclare Tracy Bresser, porte-parole du groupe d’action.

Mais le collectif ne se laisse pas fléchir. Cela fait des années qu’il informe la région de l’agrandissement de la carrière de Lhoist. Les membres ont loué des salles pour y organiser des réunions d’information et ont politiquement milité au conseil communal de Philippeville (dont Sautour et Merlemont sont des entités communales).

Lors de la séance d’information sur la révision du « plan de secteur », ils ont récolté des centaines de signatures contre la construction de la nouvelle carrière. «  Mais les personnes âgées n’osaient principalement pas signer parce qu’elles avaient peur de perdre des avantages garantis par la commune » explique Tracy Bresser. Le soutien était plus important à Sautour qu’à Merlemont, lieu de l’actuelle carrière de Lhoist.

Raf Custers

Quel type d’économie souhaite la Région wallonne ?

Le collectif Moriachamps trouve les arguments de Lhoist sur le plan écologique douteux et évidents. Le paysage ne peut tout simplement jamais être restauré dans son état d’origine.

Mais l’avenir était la véritable question. Les carrières constituent l’épine dorsale de l’économie wallonne aux yeux de la Région wallonne. La région de Philippeville regorge de carrières. Carmeuse y possède une concession de 122 hectares. Solvay, un autre groupe belge, souhaite étendre l’exploitation de Les Petons de 55 hectares.

Le Comité Régional Anti-Carrière (CRAC) mobilise la population contre l’aménagement d’une nouvelle carrière à Saint-Aubin/Hemptinne dans la commune voisine de Florennes. Le CRAC a là partiellement remporté une victoire.

Le collectif Moriachamps prend cette victoire très à cœur. « Nous devons passer à d’autres activités, qui sont véritablement durables et respectent l’environnement », déclare Tracy Bresser. « Ce secteur peut à terme générer bien plus d’emplois que l’extraction de minerais ». Dans son seul village de Sautour  se sont installés ces dernières années 3 gîtes où logent en permanence des touristes. C’est là que se trouve l’avenir.

Envie d’aller au Bois Saint-Lambert à vélo ?

Le train vous mène de Bruxelles à Philippeville, avec un changement à Charleroi-Sud.

Un parcours de vélo local mène depuis la gare à un chemin rural et via Samart (possédant un château) à Sautour. L’itinéraire vélo circule ensuite autour du Bois Saint-Lambert jusqu’à la carrière de Lhoist à Merlemont, vers le centre du village de Merlemont et via les centres de villages de Villers-Le-Gambon et Sautour (et ses ruines de fortifications vielles de plusieurs siècles) pour regagner Philippeville.

Raf Custers

 

Qu’est-ce que la dolomite ? 

La dolomite est un minerai issu de la roche calcaire (tendre). Le géant du calcaire Lhoist en extrait à Merlemont (Namur), destinée à la fabrication de granulats de sentier et d’engrais artificiel.

Pour plus d’informations :

 Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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Over de auteur

  • Schrijver, journalist en onderzoeker

    Raf Custers is onderzoeker bij Gresea (Groupe de Recherche pour une Stratégie Economique Alternative). In 2013 publiceerde hij het boek Grondstoffenjagers.