Les citoyens sont à la base du changement dans le bidonville de Cité Soleil

Espoir à Haïti : « Le tremblement de terre a resserré le tissu social. Et avec le Konbit, nous créons la société que nous voulons voir »

James Emery / Flickr (CC BY 2.0)

Lorsque les manifestations anti-corruption contre son gouvernement ont dérapé l’année passée, le président Jovenel Moïse a prononcé un discours pour le moins remarquable. Sans aucune ironie, il a accusé « le système » de la situation dans le pays. Et toujours dans le même discours, il a insinué des cas de corruption chez ses adversaires politiques.

Se renvoyer la balle est une tactique qui a fait ses preuves. Sans le vouloir, le président  avait cependant, et à raison, touché un point sensible. Car que peut attendre Haïti de la répétition du scénario actuel ? Le pays aspire à un changement de situation radical. Mais le pays semble toujours très loin de pouvoir repartir de zéro, malgré les fréquents coups d’État et les révoltes.

À Haïti, le changement ne vient pas d’en haut. C’est à la base que l’on trouve l’espoir, dans le travail d’Haïtiens comme tout le monde, capables de réaliser l’impossible dans les circonstances les plus difficiles.

À Cité Soleil, le bidonville de Port-au-Prince dont rien de positif ne peut sortir selon le cliché, on trouve par exemple Konbit Soley Levé (KSL), l’association de Louino Robillard et son équipe. Dans un pays où l’espoir se fait rare, ils prouvent que c’est possible.

KSL veut resserrer le tissu social de la Cité. Ils le font en adaptant le konbit (« collaboration » en créole haïtien) , ancienne forme haïtienne typique de coopération informelle,dans le contexte moderne. Et avec succès.  En lançant une campagne anti-corruption en la faisant ingénieusement passer pour du crowdfunding, la konbit a entre-temps construit la plus grande bibliothèque d’HaÏti.

La Cité Soleil pour microcosme

Les ambassades conseillent souvent aux étrangers de ne pas se montrer dans la Cité Soleil. Le quartier semble alors le microcosme de tout ce qui ne va pas dans le pays. Trois cent mille personnes y vivent entassées dans des cabanes sans accès à la plupart des biens de première nécessité. Et surtout : le gouvernement haïtien y est absent.

Trois cent mille personnes y vivent entassées dans des cabanes sans accès à la plupart des biens de première nécessité.

Seules les bandes tristement célèbres fournissent un minimum de structure et de protection. Dans les années 90, leurs chefs, les « chimères », étaient comptés par le président Aristide, entre-temps déchu, comme hommes de main. Cependant, ils se disputaient continuellement pour prendre le contrôle. Ce qui ne s’est pas fait sans un certain prix : Cité Soleil s’est complètement dissoute en un certain nombre de blocs où chaque bande fait régner sa loi.

Une paix relative y règne entre-temps. Toutefois, la vie dans la Cité s’organise toujours autour des bandes. Elles sont en effet souvent la seule source de revenus pour les innombrables jeunes au chômage. Il y a à peine de travail déclaré, mais cela n’empêche pas la population d’augmenter. Des habitants de la campagne haïtienne continuent à se rendre à Port-au-Prince dans l’espoir d’améliorer leur sort. Pour beaucoup, le voyage se termine cependant souvent dans des quartiers comme Cité Soleil.

© KBSS

Konbit : l’émancipation par la solidarité

Louino et ses collègues de KSL sont des fils et filles de ces migrants. Ils choisissent de ne pas s’inscrire dans la structure des bandes, mais de construire une alternative de cohésion. Ils y arrivent en reprenant un concept appartenant à la mémoire collective de ces enfants d’agriculteurs : le konbit, ce qui en créole haïtien signifie autant que « collaboration » ou « combinaison ». Chaque culture possède de ces puissants concepts qui font naître de la fierté et un sentiment d’émancipation : la solidarité, la réciprocité, la résilience. Chaque fois que vous voyez ces principes en action chez nous, vous avez à faire au konbit. »

Le gouvernement ne veille pas à l’entretien, donc des locaux le font spontanément.

Je raconte un épisode où j’ai vu quelques agriculteurs réparer une route, et exiger en échange une petite contribution. Des personnes qui s’activent spontanément là où le gouvernement échoue. Ou dans l’exploitation de certains sites touristiques. Le gouvernement ne veille pas à l’entretien, donc des locaux le font spontanément. « Ce sont des exemples de konbit. Il s’agit de réunir ses forces mutuelles pour résoudre un problème communautaire. C’est inscrit dans notre histoire. Après l’indépendance, chacun avait son petit lopin de terre, mais n’avait pas les moyens de le mettre en culture. C’est donc pour cela qu’est apparue l’habitude de se soutenir mutuellement là où c’est nécessaire. Si la mangue était mûre dans mon jardin, tu venais m’aider à la récolter. Et si la papaye était mûre chez toi, tu pouvais compter sur moi pour venir la récolter. », déclare Gladimy Jean, un collègue de Louino.

Travailler à un changement de paradigme

Le contraste avec cette autre institution historique de Haïti ne peut être plus grand.  Le konbit semble être conçu pour les hommes libres et égaux, mais c’est surtout l’esclavage qui laisse encore des traces visibles dans ce pays. Louino argumente que « l’on peut encore voir surtout partout les chaînes économiques et mentales qui font encore se sentir inférieurs les Haïtiens. Prenez par exemple l’usage du français comme langue officielle dans l’enseignement supérieur ou dans les tribunaux. Beaucoup de personnes ne sont pas capables de parler cette langue, ce qui crée automatiquement une barrière pour eux. »

Certaines de ces chaînes semblent structurelles. Je fais remarquer combien la vie haïtienne moderne me semble éloignée de l’idéal de coopérative dessiné par Louino. C’est des marchés que le Haïtien moyen tire son maigre revenu, et vend des produits disponibles partout. Parfois, c’est seulement une botte d’oignons de printemps, ou quelques mangues. D’autres vendent le pain sur le seuil des boulangeries. On appelle cela une concurrence parfaite, dans mon jargon d’économiste.

Le contraste avec le mode de vie de la classe dirigeante n’a pas non plus échappé à Gladimy. « Ce que vous décrivez est la conséquence d’une absence totale d’État et de réglementation : le « chacun pour soi » ultime. Qu’est-ce qu’il se passe, alors ? Chacun maximise son profit personnel. La plupart se livrent une concurrence féroce, d’autres deviennent oligarques et éliminent toute concurrence. C’est ce paradigme que nous souhaitons changer. La solidarité se trouve en chacun d’entre nous, mais nous n’avons plus de méthode pour la concrétiser. Nous voulons proposer un tel cadre. »

Effacer les stigmates

C’est ce que fait KSL depuis presque 10 ans. Louino raconte comment il a commencé à rassembler des pairs autours de petits projets : propreté publique, un canal inondé… Cela devait s’organiser en dehors de la Cité, en terrain neutre. La rivalité entre les blocs était encore bien trop grande. Mais le tremblement de terre avait déjà apporté son changement : la catastrophe a brouillé les limites tracées par les bandes et a resserré – par nécessité — le tissu social.

« On a besoin de ce genre d’exemples positifs. Trop de personnes ont intégré le stigmate social sur la Cité. »

« Plus tard, on a aussi fait de la sensibilisation. Nous voulions prouver au monde extérieur que la Cité Soleil n’est pas seulement la misère et la guerre entre les gangs tristement célèbres. Est alors apparue l’idée du Prix pour la Paix Sité Soley. Nous souhaitions de cette manière mettre sur un piédestal les personnes qui ont positivement contribué à notre communauté. Car la norme ici en vigueur est que le prestige s’obtient par le pouvoir. Les gangsters sont ici mis sur un piédestal, les « chefs » toxiques qui asseoient leur pouvoir par l’intimidation et en monopolisant l’accès aux moyens. Nous souhaitons mettre les entrepreneurs, les sportifs et les artistes sur un podium. », affirme Louino. Et les Soleyans même ont besoin de ce genre d’exemples positifs. Trop de personnes ont intégré le stigmate social sur la Cité. »

Ce n’est pas que les chefs de bande ne sont pas les bienvenus. Au contraire, travailler dans la Cité Soleil exige une attitude sans préjugés. «  Nous accueillons la diversité et tout le monde est le bienvenu pour autant qu’ils laissent leurs armes sur le pas de la porte et fournissent leur contribution à la communauté. Notre projet est alors leur projet également, et ils y ont tout autant droit que tout le monde. »

Le crowdfunding pour protestation sociale

Le konbit peut être fier d’être un projet communautaire. Les besoins sont définis mutuellement, et on ne cherche pas activement des fonds par le biais d’organismes de développement. Mais cela n’empêche pas une certaine ambition. La plus belle réalisation du konbit est la création d’un centre communautaire de pas moins de 300 000 euros. Un montant non négligeable pour la population de Cité Soleil.

« Nous avons pourtant commencé modestement. Il y a quelques années, nous avons été approchés par une organisation qui souhaitait créer quelque chose autour de l’enseignement. C’est la raison pour laquelle ils nous ont demandé de chercher ici un soutien pour un projet. Après avoir posé quelques questions, il s’est avéré avoir besoin d’un espace où les jeunes peuvent s’isoler un moment de la vie ici et peuvent étudier. Une bibliothèque, par exemple.

Chaque coup de bêche, chaque pierre, chaque livre donné au projet, est plus qu’un coup de bêche, une pierre ou un livre, mais une affirmation. Nous créons la société que nous voulons voir.

Nous sommes donc partis à la recherche de moyens dans notre réseau, dans l’espoir de pouvoir acheter une pièce pour 5000 euros et de la remplir avec quelques étagères. Mais après quelques semaines, nous avions largement dépassé ce montant. Donc nous pouvions nous permettre de voir plus grand. Pourquoi pas une véritable bibliothèque moderne ? », dit Gladimy.

Une récolte de fonds originale a fait cracher beaucoup d’encre. Chaque contribution était photographiée et postée sur la page Facebook. L’avancement du projet, ainsi qu’un rapport d’activités complet était annoncé sur Radio Boukman, la station de radio de la Cité. Et cela a eu son effet.

Louino explique pourquoi : « Lorsque nous sommes partis à la recherche de contributions, nous nous sommes heurtés à une certaine méfiance. Ce n’est pas que les personnes ne veulent pas donner, mais elles ont aussi connu la corruption chronique et les transactions directes dans ce pays. Les projets de développement sont ici trop souvent des prétextes au blanchiment d’argent. Donc nous avons dû garantir la transparence du projet. »

« Chaque coup de bêche, chaque pierre, chaque livre donné au projet, est plus qu’un coup de bêche, une pierre ou un livre, mais une affirmation. Nous créons la société que nous voulons voir. »

« Et cela a un impact. Chaque coup de bêche, chaque pierre, chaque livre donné au projet, est plus qu’un coup de bêche, une pierre ou un livre, mais une affirmation. Nous créons la société que nous voulons voir. Et c’est précisément parce que c’est une expérience sociale que le projet rencontre du succès. »

Louino estime avoir besoin d’environ 10 000 donateurs. Pour l’instant, 6000 personnes ont apporté leur contribution, pour un montant moyen de 30 euros. D’autres fournissent des livres. Une architecte haïtienne fournit des plans de construction, des ingénieurs offrent leur travail. Le projet semble être un succès.

© Konbit Soley Leve

Changement radical grâce au Konbit ?

Toutefois, Louino voit quelques obstacles à l’horizon, dont la crise politique n’est pas des moindres. « Le matériel que nous commandons n’arrive pas à cause des blocus et les petits donateurs s’arrêtent parce que leur revenu s’envole. Mais cela peut bien donner une idée de l’importance d’un projet anti-corruption comme le nôtre. Et donc les événements actuels vont peut-être nous ralentir, mais sûrement pas nous arrêter. An’n kontinye fè konbit.’

Et il faut faire attention à garder notre indépendance. « À mesure que l’on grandit, le projet gagne en visibilité et l’on attire davantage l’attention. Mais il reste encore le risque que les personnes qui ont intérêt à l’ancien modèle, celui de la corruption et du népotisme, nous perçoivent comme une menace. Nous devons alors constamment veiller à ne pas déroger à nos principes. »

© KBSS

Notre discussion se tient en octobre, un jour après les violentes protestations le jour de la fête nationale. Plus tôt dans le mois, le quartier général de la police anti-émeutes a été pillé, avertissement hostile que la paix est très fragile. Nous profitons d’un des rares moments de répit pour nous rencontrer, même s’il s’avère que nous avons dû annuler au dernier moment.

Faire table rase, un changement radical, voilà ce que le peuple souhaite. Lorsque l’on lui demande si le changement va vite opérer, Louino est catégorique : « C’est seulement le konbit qui va apporter un changement, lorsque les Haïtiens prendront tous conscience de leur propre force. Nous sommes les seuls responsables de notre avenir ; ni les Nations Unies, ni les ONG, ni la politique n’en sont responsables. Mais cela va encore demander une grande mobilisation et sensibilisation des citoyens. Ma génération ne sera probablement plus là pour en témoigner, mais la génération de ma fille, oui. »

Je remercie Michael Deibert, auteur de ‘Haiti will not perish’, pour avoir aidé ce projet à voir le jour.

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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