Haïti: Des élections présidentielles au milieu du chaos politique orchestré

Dimanche 27 décembre aurait dû pousser les Haïtiens à se rendre aux urnes pour l’élection d’un nouveau président. Les deux candidats qui étaient en concurrence après le premier tour en octobre, étaient Jovenel Moise, favori du président sortant Michel Martelly et Jude Célestin. Mais huit partis d’opposition s’y sont opposés et ont exigé une enquête indépendante. L’élection aura probablement lieu au mois de janvier. Le 7 février Martelly devrait démissionner.

  • © Reuters Des élections en Haïti signifient crise et manœuvres. © Reuters

Après le premier tour, le 25 octobre, la crise politique en Haïti ne s’est pas éteinte. Les Haïtiens luttent en masse contre l’élection du premier tour et le font sans relâche en descendant dans la rue et en criant leurs frustrations sur la corruption et la fraude.

Cela fait presque deux mois que les Haïtiens exigent désormais du président haïtien Martelly et du Conseil Electoral Provisoire (CEP), l’élucidation du résultat du scrutin. Si cela ne se fait pas, ils estiment qu’un second tour des élections n’a aucun sens.

Jovenel Moise, la banane

Les Haïtiens se méfient le plus de Jovenel Moise, du parti Tet Kale (Phtk), le parti du président sortant Martelly. Selon les résultats du Conseil Electoral, Moise serait le vainqueur du premier tour, avec 32,81 pourcent des voix. En second lieu ce serait Jude Célestin de Lapeh, avec 25,29 pourcent des voix. Selon les résultats officiels, Moise Jean Charles, du parti Petit Dessalines, termine à la troisième place, bien que l’homme est très populaire. Maryse Narcisse, de Fanmi Lavalas - le parti de l’ancien président Jean Bertrand Aristide - termine quatrième.

La Constitution haïtienne interdit Martelly de faire un second mandat consécutif et c’est ainsi que le président, six mois avant le premier tour, a mis son favori Jovenel Moise en avant.

Moise, populairement appelé “banane neg” (“la banane”), est une personne de la classe moyenne qui s’est hissé en tant qu’exportateur de bananes, et qui est en faveur absolue de l’industrie agro-alimentaire et d’une économie basée sur l’exportation de produits agricoles d’Haïti. Il se joue de la population paysanne avec le slogan qu’il agit au moins pour le développement rural et qu’il fait quelque chose pour les zones agraires haïtiennes. Un message qui fonctionne sur certains, mais qui ne fait pas écho chez d’autres, qui se retrouvent dans la rue pour le faire savoir.

Le G8

Jude Célestin, le numéro deux du 25 octobre, qualifie les élections de «farce ridicule» et ne participera pas au prochain tour, si il n’y a pas d’abord une commission de vérification indépendante chargée d’examiner les résultats des élections. Huit autres candidats à la présidentielle, les observateurs des élections, les organisations des droits humains et des dirigeants religieux se joignent à lui dans cette cause.

Cette dynamique a créé un G8: une coalition de huit partis d’opposition initiée par Jude Célestin. Ils demandent qu’un comité indépendant examine les résultats du 25 octobre. L’organisation d’un deuxième tour sur base des résultats frauduleux du premier tour, signifie que nous sommes à nouveau partis pour cinq années d’instabilité politique car les gens ne croient plus en ce système politique, fait savoir l’opposition.

Le parti de Fanmi Lavalas ne rejoint pas le G8, mais se positionne complètement sur la même ligne.

Déjà Vu

Des élections en Haïti signifient crise et manœuvres.

Des élections en Haïti signifient crise et manœuvres. Lors des élections de 2011, Mirlande Manigat a terminé à la première place et Jude Célestin à la deuxième place. Mais soudainement Hillary Clinton et l’ONU s’en sont mêlés et une commission d’enquête a du être mise en place à la demande d’une ingérence étrangère. Qui a eu pour résultat que le second tour finisse en un duel entre Manigat et Martelly. Jude Célestin a été déchargé et Martelly, un troubadour qui ne pouvait pas être soupçonné d’un projet politique personnel, a curieusement remporté l’élection.

Ca fait penser au scénario qui a eu lieu au Guatemala, où le président Otto Pérez Molina, accusé de corruption lourde, sous la pression de la population, a été renversé et remplacé lors les élections en octobre, par le comédien de télé Jimmy Morales. Là aussi, les gens auraient préféré que les élections soient reportées et que des changements profonds dans le système électoral et la constitution soient faits.

Plus tard, Nuria Piera, une journaliste d’investigation de la République Dominicaine, a mis en lumière le financement de la campagne électorale de Martelly par l’entreprise de construction dominicaine, qui aurait pu ensuite remporter quelques projets de reconstruction post-séisme d’Haïti.

Jude Célestin et le G8 se méfie du Conseil Electoral provisoire et veulent maintenant qu’une commission d’enquête dénoue tout, avant de passer à la deuxième ronde.

Deus Ex Machina de Martelly

Lorsque à la mi-décembre a effectivement été démontré que trois membres du Conseil Electoral Provisoire avaient été coupables de corruption, le président Martelly a été contraint de sauver le processus. Il a demandé à former une Commission d’évaluation des élections, composée de cinq membres qu’il a lui-même désignés.

Président Martelly a également demandé à Elena Valenciano, la responsable de la Mission des observateurs de l’Europe, de faire partie de ce comité, mais elle a refusé.

Pour le G8, le comité Martelly est totalement inacceptable. Ils préfèrent une période de transition.

Il est prévu que le comité examine sur trois jours les résultats du 25 octobre, afin de faire des recommandations.

Pour le G8 une telle commission est totalement inconcevable. Ils demandent une commission indépendante et pas un canular du Gouvernement Martelly et son premier ministre Paul Evans.

Vu que ce serait sans doute plus faisable avant le 27 décembre, l’autre option serait de reporter les élections jusqu’au 10 ou 17 janvier. Si non, en février, lorsque le mandat de Martelly se termine, débutera une période de transition, dit le groupe, qui rétablira l’ordre en premier et rendra aux Haïtiens, le processus démocratique. Parce que au final il s’agit de ça.

Une stratégie délibérée

Marie-Laurence Jocelyn Lassègue: ‘Martelly a piétiné la démocratie

« Cette crise post-électorale n’est pas un chaos, mais une stratégie délibérée», dit Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, directrice de l’IDEA (Institut pour la Démocratie et l’Assistance Electorale) – section Amérique latine et Caraïbes. “Au début de son mandat, Martelly avait déjà violé les lois de la démocratie en omettant d’organiser les élections pour les gouvernements locaux. Il a mis en place des nominations provisoires, des gens qu’il pouvait gérer, et a ainsi provoqué une désintégration de la politique. “

Les élections des gouvernements locaux étaient prévus pour juin, mais ont finalement également eu lieu le 25 octobre, avec un retard de cinq ans.

Une autre composante de la désintégration politique, encouragé par Martelly, est la dissolution du parlement depuis janvier et les décisions prises par décret.

Martelly a également modifié la loi sur les partis politiques. Alors que d’habitude il faut 500 signatures pour enregistrer un parti et pour être officiellement reconnu par la commission électorale, il suffit maintenant d’en avoir 20. Le résultat est qu’au 25 octobre, 54 candidats à la présidentielle se sont retrouvés à concurrencer les uns contre les autres.

Cette fragmentation rend beaucoup plus difficile la formulation d’un projet politique qui pourrait mettre, même légèrement, en péril l’élite dominante.

La communauté internationale veut-elle bien arrêter?

«Haïti doit récupérer le processus électoral, il doit revenir dans les mains des Haïtiens et le système politique doit être moralisé.”

Pierre Espérance du RNDDH (Réseau National de Défense des Droits Humains) est d’accord avec l’analyse de Marie-Laurence Jocelyn Lassègue. « C’est une fraude électorale programmée, impliquant des forces nationales et internationales. Les élections en octobre n’ont pas été équitables et étaient non-démocratiques. Ce qui intéresse l’UE et la communauté internationale, c’est que des élections soient organisées. Les États-Unis ont toujours un candidat à pousser en avant. Ils ne sont pas intéressés par la démocratie participative », dit Espérance, qui vient de terminer un rapport complet des droits humains sur les élections.

« On ne veut pas que le peuple haïtien détermine lui-même son avenir », pense le journaliste politique Pierre Godson.

Que faire? «Haïti doit récupérer le processus électoral, il doit revenir dans les mains des Haïtiens et le système politique doit être moralisé.”

« On ne veut pas que le peuple haïtien détermine lui-même son avenir », pense le journaliste politique Pierre Godson. « Nous devons arrêter d’organiser de telles élections frauduleuses. »

Godson accuse également la communauté internationale de complicité. “Depuis 2004 (coup d’état militaire contre le gouvernement d’Aristide, avec le soutien des Etats-Unis) la communauté internationale est très présente ici, soi-disant pour assurer la stabilité. Je ne vois pas cette stabilité. Tous les quatre ou cinq ans, nous retombons dans la même crise. “Font partie de cette communauté internationale, défini ainsi Godson, les Nations Unies, les États-Unis, l’UE, le Canada, le Brésil et le Core-group.

“Si le second tour peut se faire dans la transparence et dans des conditions fiables, c’est une bonne chose, mais si on n’y parvient pas et que les élections se passent quand même, nous seront à nouveau partis pour une crise de cinq ans.”

La lutte contre le néo-duvaliérisme

En février, cela fera exactement trente ans que la dictature des Duvalier, avec Baby Doc comme dernier rejeton, a été renversé. Cela se passait en 1986. Puis a suivi une période de quatre années de grande instabilité politique, avec cinq gouvernements différents qui se sont succédés.

« La crise continue. Le processus de démocratisation a été délibérément bloquée », dit Camille Chalmers

En 1990, le prêtre Jean-Bertrand Aristide, chef du parti Lavalas et très populaire à l’époque, est élu président. Mais en 1991 il fut renversé par un coup d’état militaire. Jusqu’à ce qu’en 1994, les États-Unis ont estimé que l’honneur d’Aristide devait être rétablie. Il revint au pouvoir et termina son mandat en 1996, mais sans beaucoup de marge de manœuvre. En Haïti, un président ne peut pas enregistrer deux mandats consécutifs. Aristide revint en février 2001 mais prît la fuite sous la pression de manifestations anti-gouvernementales du pays en 2004. Jusqu’ à ce jour Aristide touche encore toujours la vie politique haïtienne.

La crise continue. Le processus de démocratisation a été délibérément bloqué et nous ne parvenons pas à percer ce blocage.

D’après Camille Chalmers de l‘ONG PAPDA, la Plate-forme Haïtienne pour un Développement Alternatif, les fondements de la dictature demeurent inchangés après trente ans. « La crise continue. Le processus de démocratisation a été délibérément bloquée et nous ne parvenons pas à trouver la faille dans le blocage », dit Chalmers.

« C’est seulement grâce à la résistance du peuple que le néo-duvaliérisme n’a pas été en mesure de s’installer. Le peuple haïtien a un projet complètement différent, un projet qui exige la souveraineté pour le peuple haïtien. Mais si Jovenel Moise arrive au pouvoir, nous aurons un approfondissement du programme Martelly, un programme où les entreprises étrangères auront libre cours et où la protestation sociale sera criminalisée ».

Zonder jouw steun bestaat MO* niet.

Wil je dat MO* dit soort verhalen blijft brengen?
Steun ons en word proMO* voor maar €4/maand of doe een vrije gift. 2623   proMO*’s steunen ons vandaag al.

Word proMO* of Doe een gift