L’uranium qui nourrit la Belgique empoisonne le Niger

Un tiers des ampoules de France brillent grâce à de l’uranium extrait au Niger. Cette substance jaune issue du Sahel aboutit aussi sur le marché de l’énergie en Belgique. Si la communauté des mineurs nigériens vit sans accès à l’eau courante et des pannes d’électricité constantes, il y a pire : elle vit au beau milieu des polluants radioactifs.

© Lucas Destrijcker

 

​‘Un journaliste ? Qui vient chez nous ? Il y avait longtemps que ce n’était plus arrivé’, me dit-on au téléphone.

Fact sheet
_ Le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) et le gouvernement français possèdent chacun 62 % et 22 % des actions d’Areva. L’institution d’État Caisse des Dépôts en détient 3 %, la Kuweit Investment Authority environ 5 %. Au total, près de 87 % des actions se trouvent entre les mains de la France. 
_ Areva, active dans plus de 40 États, est la seule multinationale à participer à chaque étape de la production d’énergie nucléaire, depuis l’extraction de l’uranium jusqu’à son enrichissement et sa désintégration. 
_ En 1971, la Société des mines de l’Aïr (Somaïr) s’est lancée dans l’extraction en creusant une mine à ciel ouvert à Arlit, dont les carrières font jusqu’à 70 mètres de profondeur. En 2015, Somaïr a produit 2 509 tonnes d’uranium. La mine d’Arlit de la Compagnie minière d’Akouta (Cominak), la plus importante mine d’uranium souterraine au monde, est en activité depuis 1978. Avec ses 250 kilomètres de tunnels et une profondeur de 250 mètres sous la surface de la terre, elle a produit 1 607 tonnes du minerai en 2015. Ces deux mines d’Arlit sont responsables d’environ la moitié de la production mondiale d’Areva.
_ Une question parlementaire posée en 2006 a révélé que le gestionnaire du cycle du combustible nucléaire en Belgique (Synatom) achetait la majorité de l’uranium dont ses centrales ont besoin auprès de “producteurs établis” comme Areva.

‘Nous vous accueillerons à bras ouverts, mais uniquement si vous prétextez venir pour interroger des migrants en route vers l’Algérie. S’ils découvrent que vous venez fourrer le nez dans leurs affaires, c’est peine perdue.’

Avant de raccrocher, mon interlocuteur me glisse un dernier message : ‘Soyez prudents sur la route et surtout, essayez de ne pas trop vous faire remarquer.’

Le soir même, mon bus sillonne les chemins bosselés nous conduisant vers le tristement célèbre Nord du Niger. Notre destination : la porte du désert. Au long du voyage, la chaleur subtropicale étouffante laisse peu à peu place à une sècheresse aride et à un paysage ocre à perte de vue. Deux jours plus tard, nous passons enfin sous l’arche à l’entrée de la ville, dont les lettres rouillées annoncent ‘Arlit’.

La ville du désert, où vivent 120 000 habitants, se situe dans l’un des confins les plus désolés du Sahel, non loin de la frontière algérienne. La région qui l’entoure est devenue le terrain de jeu de diverses bandes de bandits et de groupes armés, dont Al-Qaïda.

Arlit, une oasis artificielle avec pour unique moyen de subsistance, l’uranium.

Arlit apparaît comme une oasis artificielle avec pour unique moyen de subsistance, l’uranium. Depuis le début des années 1970, l’entreprise nationale française Areva extrait des quantités colossales de ce minerai dans la cité nigérienne minière et alentours, ce qui l’a fait évoluer en l’un des principaux producteurs d’uranium au monde. Les deux mines d’Arlit, Somaïr et Cominak, emploient quelque 3 000 ouvriers nigériens et assurent à l’entreprise environ la moitié de sa production.

Une partie de cet uranium nigérien termine chez nous. Les centrales nucléaires belges tournent grâce à des uranates achetés notamment auprès d’Areva. En 2015, 26 % de l’électricité consommée en Belgique était en réalité importée de l’étranger, la France figurant en tête de nos fournisseurs. Notons également que la production d’électricité de nos voisins du sud dépend pour les trois quarts du nucléaire.

Notre visite d’Arlit nous permettra de mesurer les conséquences catastrophiques de l’extraction de cet élément.

Où l’on explique comment l’uranium dirige la cité

Courbatus après un long voyage, nous sommes reçus dans le petit bureau défraîchi du directeur du Mouvement unique des organisations de la société civile d’Arlit (MUOSCA), la coupole qui regroupe les organisations locales de défense de l’environnement et des droits de l’homme. Dans un coin trône un ventilateur hors d’âge, coiffé de toiles d’araignées. Demander s’il fonctionne serait ironique. De plus, l’électricité est coupée aujourd’hui.

‘Si Areva ou les autorités venaient à apprendre que vous venez fouiner dans leurs affaires, ils feraient l’impossible pour vous mettre des bâtons dans les roues’, déclare d’emblée Dan Ballan Mahaman Sani. ‘En outre, les Occidentaux font une cible de choix dans la région. Raison de plus pour se faire invisibles.’

En essuyant la sueur de son front, le Nigérien quinquagénaire nous résume quelques événements : ‘En 2010, des milices d’Al-Qaïda ont kidnappé et maintenu en captivité durant des mois sept employés d’Areva, dont quatre Français. En 2013, deux terroristes se sont fait exploser aux abords d’un bus qui transportait du personnel d’Areva, causant une mort et seize blessés. Quelques jours auparavant, une vingtaine de personnes avaient trouvé la mort lors d’un attentat commis dans un poste militaire au sud d’Arlit.’

Le monde entier retint sa respiration quand les djihadistes réussirent leur attaque sur la plus vaste mine d’uranium d’Afrique. Qu’adviendrait-il si les terroristes mettaient la main sur des matériaux radioactifs ? Imperturbable, Areva a produit 4 238 tonnes d’uranium à Arlit cette année, près de cent tonnes de plus que deux ans plus tôt.

Dan Ballan Mahaman Sani y voit une preuve que l’industrie de l’uranium au Niger n’est pas affectée par le contexte sociétal. D’ailleurs, il affirme que l’entreprise minière française emploie ses ouvriers dans conditions de travail inhumaines, qu’elle fait dépérir la population locale et qu’elle pollue l’environnement en rejetant des déchets radioactifs mortels lors de l’extraction.

‘Des matières radioactives saturent l’eau, l’air et le sol. Un phénomène face auquel nous sommes impuissants.’

‘Les habitants souffrent de problèmes de santé qui n’existaient pas il y a vingt ou trente ans’, relate un activiste de MUOSCA. ‘Des matières radioactives saturent l’eau, l’air et le sol. Un phénomène face auquel nous sommes impuissants.’

La position isolée d’Arlit et l’insécurité chronique de la région serait même bénéfique au géant de l’énergie ; Dan Ballan Mahaman Sani en est persuadé : ‘Ici, il n’y a pas d’ONG ou d’agences de l’ONU. Areva n’a pas grand-chose à craindre de la part des autorités nigériennes non plus. Nous sommes littéralement une communauté oubliée, abandonnée à la merci de la multinationale.’

Où l’on apprend comment les Français ont débarqué

Nous sommes le 2 février 1968, un jour historique pour la jeune colonie d’Arlit. Le gouvernement français inaugure sa toute première mine d’uranium après des années de prospection dans la région.

Le minerai d’uranium est extrait dans des gisements à ciel ouvert, des mines souterraines ou par récupération in situ. Ces techniques rejettent de grandes quantités de déchets radioactifs, soit sous forme solide, soit à l’aspect de sable visqueux, appelé tailing, qui contiennent divers types de substances radiotoxiques.

Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, une véritable course au minerai précieux débuta. Initialement, les Français exploitaient des gisements d’uranium sur leur territoire national, avant que les conséquences néfastes n’éveillent toujours plus de protestations et ne contraignent l’entreprise à délocaliser ses activités.

Les anciennes colonies paraissaient alors des destinations idéales : loin de l’opinion publique désapprobatrice et loin des réglementations contraignantes. Les études exploratoires donnèrent en outre des résultats très prometteurs : le Sahel regorgeait de ce minerai tant convoité.

Alors que la première pelletée de sable ocre était soulevée dans le désert nigérien, des poignées de mains ambitieuses et des promesses de coopération s’échangaient entre le pays le moins développé au monde et son ancienne métropole. Le pays frappé par la misère voyait en l’uranium une bouée de sauvetage. Les Français lui firent miroiter que ‘Arlit serait bientôt dénommé le Petit Paris.’

© Lucas Destrijcker​

 

Où l’on découvre ce que cela rapporte à la France et au Niger

Oxfam Novib estime qu’au moins un tiers des ampoules de France brillent grâce à l’uranium nigérien. Le Niger s’est fait une place parmi les quatre principaux producteurs d’uranium au monde, après le Kazakhstan, le Canada et l’Australie.

Avant la catastrophe de Fukushima et la chute mondiale du prix de l’uranium – en 2015, l’entreprise n’enregistra “que” 4 milliards d’euros de bénéfices – le profit d’Areva dépassait près du double du PIB du Niger. En 2010, Areva empochait 9,1 milliards de bénéfices. En 2013, ce montant s’élevait à 9,3 milliards. Depuis 2011, l’entreprise publique est confrontée à des pertes nettes, dues notamment à l’échec de certains projets en Finlande.

Toutefois, un écart abyssal se creuse entre les recettes du producteur et les gains réellement perçus par le pays d’accueil. Des statistiques recueillies par l’ONU démontrent qu’alors que l’industrie nucléaire accapare plus de la moitié des exports annuels du Niger, ses bénéfices ne représentent que 5 % du produit intérieur brut du pays, estimé par la Banque mondiale à 7 milliards et des poussières d’euros pour 2015. Avant la chute des prix de l’uranium, les profits totaux d’Areva dépassaient régulièrement le double du Trésor nigérien.

L’activiste nigérien et défenseur des droits de l’homme Ali Idrissa veut redresser la balance. Grâce à son Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (ROTAB), il a obtenu en 2005 un droit de regard dans l’accord passé entre Areva et le Niger. ‘Le fameux “partenariat stratégique” entre la France et le Niger implique qu’Areva ne paye pas une série d’impôts, dont les frais de douane, d’exportation, les taxes sur les combustibles et les matériaux et la taxe sur le chiffre d’affaires’, dévoile-t-il.

De toute évidence, les richesses du sous-sol ne profitent que très peu à la population nigérienne.

Ali Idrissa appelle dès lors son gouvernement à conclure un accord plus équilibré ; jusqu’à présent, ses tentatives furent infructueuses. Quand, en 2014, les pouvoirs publics nigériens proposèrent de renégocier l’accord, Areva décréta une interruption de ses activités pendant plusieurs semaines. L’actuel président nigérien, Mahamadou Issoufou, avait alors comparé cette attitude aux pratiques coloniales.

Sur le Human development index de l’ONU, le Niger occupe depuis des années la 188ème et dernière place. En moyenne, une Nigérienne infante sept fois au cours de sa vie. Seulement, un enfant sur dix ne fête pas ses cinq ans. Parmi les adultes, 84 % sont analphabètes. Transparency International lui attribue la 99ème place des 167 pays étudiés. Enfin, sur l’échelle de la corruption, le Niger obtient un score de 34/100 (0 désignant une corruption totale et 100 l’absence de corruption).

De toute évidence, les richesses du sous-sol ne profitent que très peu à la population nigérienne. Si la corruption généralisée n’y est pas étrangère, Ali Idrissa souligne l’influence décisive des intérêts géopolitiques.

‘N’oubliez pas que le Niger ne négocie pas avec une entreprise comme les autres, mais avec l’État français. Ses aides au développement, son soutien militaire et politique la rendent indispensable. Notre dépendance envers nos anciens colonisateurs s’accompagne d’alliances commerciales malhonnêtes.’

Problème n°1 : les réserves d’eau s’épuisent

Arlit, au cœur de l’industrie d’uranium du Niger, illustre bien les implications pratiques du programme nucléaire de la France. Les maisons n’y sont souvent guère plus qu’un ramassis de tôles ondulées sur une dalle de grès. L’eau et la nourriture manquent, les enfants n’arborent pas d’uniformes scolaires, ils travaillent ou errent dans les rues.

Dans les années 1980, alors que l’extraction d’uranium débutait, les expatriés français décrivaient Arlit comme une villégiature agréable. Aujourd’hui, la ville fait triste figure, telle une ville-témoin des effets d’une pauvreté écrasante et du sous-développement. Les pannes d’électricité de plusieurs jours, voire plus, y sont habituelles, l’eau courante ne dessert que quelques habitations. L’immense majorité de la population survit grâce aux puits creusés en bordure de la ville.

© Lucas Destrijcker

 

Sur les pistes de terre battue, des commerçants poussent des charrettes où s’empilent des bidons de 25 litres. Ils les vendent pour 40 centimes d’euro dans le centre-ville. Pour les habitants, ce prix est exorbitant ; 60 % des Nigériens survivent avec moins d’un euro par jour.

‘Ici, la faune et la flore ont pratiquement disparus. Les derniers éleveurs de bétail sont partis il y a des années.’

Au bord de la route, un vieillard achète sa ration quotidienne d’eau. Le vendeur, las, essuie la pellicule de poussière rouge déposée sur le bidon. ‘Regardez un peu ça,’ soupire le vieil homme, ‘et dire qu’à quelques kilomètres d’ici, Areva consomme des millions de litres chaque jour.’

L’homme marque un point : en 35 ans, l’exploitation industrielle du minerai d’uranium a consommé approximativement 270 milliards de litres d’eau, pompés intégralement d’une nappe aquifère située à plus de 150 mètres sous la surface de la terre. Une étude de Greenpeace estime qu’au moins 20 à 30 % des réserves aquatiques seraient déjà épuisés. Par conséquent, l’eau souterraine s’est faite plus rare et la végétation souffre de la sècheresse.

Le marchand d’eau empoche quelques pièces de monnaie en cuivre et se joint à la conversation : ‘C’est bien vrai, la faune et la flore ont pratiquement disparus chez nous. Les derniers éleveurs de bétail sont partis il y a des années.’

© Lucas Destrijcker

 

Problème n°2 : la pollution touche le sol, l’eau et l’air

Les défis ne se limitent pas au sous-développement du pays ou à un accès à l’eau difficile. Depuis 2003, l’ingénieur en physique nucléaire Bruno Chareyron, directeur de la Commission française de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), dirige une étude radiologique à Arlit et dans ses environs. Ses résultats prouvent que les sols, l’eau et l’atmosphère présentent des quantités alarmantes de particules radiotoxiques. Des études parues en 2003 et 2004 rapportent que l’eau potable d’Arlit contient de 10 à 100 fois la quantité d’uranium maximale recommandée par l’Organisation mondiale de la santé.

‘Areva maintient que ses études bisannuelles ne relèvent pas de valeurs radioactives excessives.’

‘Malgré ces constats, Areva maintient que ses études bisannuelles ne relèvent pas de valeurs radioactives excessives’, s’étonne Bruno Chareyron.

Depuis la parution de ces rapports, peu a changé. En 2009, Greenpeace a lui aussi mené l’enquête sur la pollution des eaux d’Arlit ; cinq des six points d’eau concernés – où les populations locales puisent leur eau potable – présentaient un degré trop élevé de radioactivité, mais aussi des traces de produits toxiques dont des sulfates et des nitrates. L’explication d’Areva ? ‘Pollution naturelle’, voilà le verdict de son porte-parole, Moussa Soley.

Problème n°3 : les matières polluées sont revendues

À l’issue de notre rencontre avec le marchand d’eau, nous nous aventurons dans les ruelles qui confluent vers le marché local. Les foules se bousculent, les nomades viennent de loin pour vendre et acheter des chameaux.

Rapidement, nous dénichons des marchandises d’un autre genre : des engrenages industriels imposants, des pièces de grues, des outils d’excavation et même un camion-benne. ‘Ce sont des équipements mis au rebut par les mines’, Dan Ballan Mahaman Sani les reconnaît. ‘Le matériel devenu inutilisable finit chez les commerçants locaux, qui le retapent et le revendent. La plupart n’a aucune idée des risques que cela représente.’

Sur ce marché, la CRIIRAD a mesuré un taux de radioactivité plus de vingt-cinq fois supérieur aux normes maximales. ‘Les habitants achètent des objets avec lesquels ils cuisinent, construisent leur maison ou élèvent leurs enfants. Sans parler des marchandises transportées à travers le pays dans un camion radioactif.’

Il y a de cela quelques années, Areva a reconnu que les produits radioactifs de la mine avaient souvent une deuxième vie, bien que les autorités de la région fassent des pieds et des mains pour lutter contre cette tendance. Pourtant, les vendeurs du marché certifient avoir acheté leurs produits directement chez des employés d’Areva.

© Lucas Destrijcker

 

Problème n°4 : les déchets de la mine se répandent

Les eaux polluées et les sous-produits de la mine ne sont pas les seuls problèmes de santé publique. La production d’une tonne d’oxyde d’uranium s’assortit de quantités impressionnantes de déchets toxiques, à savoir environ 5 000 tonnes.

Au fil des ans, des montagnes de dizaines de millions de tonnes de scories sont apparues autour d’Areva ; elles renferment des matières radioactives chimiques, dont du radium, du polonium, de l’arsenic et du radon, un gaz rare dangereux pour la santé.

Areva affirme que ces terrils radioactifs sont inoffensifs pour l’environnement : ‘Puisqu’elles sont exposées à l’air libre, les particules se répartissent dans les régions avoisinantes’, déclare le porte-parole Moussa Soley. ‘Il ne faut que quelques jours avant qu’elles ne se dégradent, le taux de radioactivité est si faible qu’on ne peut parler d’irradiation.’

Pourtant, des études de Greenpeace et de la CRIIRAD ont confirmé que des particules radioactives émanaient des déchets de la mine et se retrouvaient parfois à des centaines de kilomètres d’Arlit. La ‘dégradation naturellement fulgurante’ des isotopes radioactifs, selon les dires de Moussa Soley, peut quant à elle prendre des milliers d’années, comme l’a démontré une autre étude.

‘Il suffit de rester moins d’une heure par jour à cet endroit pour s’exposer à une quantité dépassant les maxima autorisés pour un an.’

‘À Arlit, ces gravats radioactifs ont été plus d’une fois utilisés pour remblayer des fossés, construire des routes ou des maisons’, raconte Bruno Chareyron. En 2007, la CRIIRAD a mesuré une radioactivité supérieure à 100 fois les standards habituels émanant du revêtement des routes d’Arlit.

Un an plus tard, l’entreprise française déclarait avoir résolu le problème, ce que de nouveaux relevés effectués en 2009 par Greenpeace démentirent. L’un des taux mesurés affichait allègrement 500 fois le maximum autorisé.

‘Autrement dit, il suffit de rester moins d’une heure par jour à cet endroit pour s’exposer à une quantité dépassant les maxima autorisés pour un an’, déclarait l’un des chercheurs.

En réaction aux rapports des ONG, Areva publia un document destiné à réfuter l’ensemble des accusations

Retombées pour les (anciens) travailleurs et les habitants

Pour le moment, aucune étude d’envergure de caractère hydrologique, radiologique ou médical n’a été conduite à Arlit. Depuis la chute du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en 2011, l’anarchie, et l’insécurité avec elle, n’ont fait que s’intensifier dans les régions du Nord du Niger et du Mali. C’est en partie pour cette raison que l’histoire d’Arlit fut délaissée et qu’aucune nouvelle étude sérieuse ne s’y consacra. Cela dit, les résultats rassemblés par la CRIIRAD et Greenpeace prouvent à la population ce qu’elle savait depuis longtemps. Ou plutôt, ce qu’elle pressentait.

© Lucas Destrijcker

 

L’organisation nigérienne Réseau national dette et développement avait enquêté auprès de 668 (anciens) ouvriers d’Areva. Elle constata que près d’un quart des personnes interrogées souffraient de graves problèmes médicaux, allant du cancer aux difficultés respiratoires, en passant par des douleurs musculaires ou osseuses. Au moins 125 ouvriers ont quitté leur emploi en raison de problèmes de santé.

Pour notre troisième jour à Arlit, Dan Ballan Mahaman Sani nous conduit à Akokan, une communauté toute proche où vivent principalement des ouvriers d’Areva. Nous y sommes confrontés aux conséquences d’une irradiation de longue durée.

Hammett nous reçoit chez lui, sous un toit rouillé. L’homme a quarante-sept ans, il nous parle de la santé des mineurs, alors que ses tongs s’enfoncent lentement dans le sable : ‘J’ai été forcé d’arrêter le travail à cause d’une douleur musculaire chronique. Je peux dire que j’ai eu de la chance. Ici, on ne compte plus les crises cardiaques, les maladies de peau étranges et les migraines constantes.’

La conversation est interrompue par une forte détonation, étouffée. ‘Ils sont en train de creuser, dans la mine Somaïr’, explique-t-il. ‘Plus les explosions sont puissantes, plus vite ils peuvent avancer. Et plus les quantités de matières radioactives déferlant sur Akokan sont grandes.’

Comment est-ce possible ?

C’est simple ; jusqu’à la fin des années 1980, les normes de sécurité pour les mineurs étaient pratiquement inexistantes.

Adamou Maraye est le responsable en matière de protection des radiations chez Cominak ; il nous relate dans quelles conditions les ouvriers de la mine s’exposent à des valeurs radioactives 300 fois supérieures aux valeurs naturellement présentent dans l’environnement. ‘Nous les obligeons à porter des masques sur la bouche et des gants, une mesure préventive suffisante contre les matériaux radiotoxiques’, annonce-t-il sans sourciller.

Dan Ballan Mahaman Sani, lui-même atteint de maux de tête chroniques et d’essoufflements, nous emmène dans l’unique hôpital d’Arlit, celui de Cominak. Tous les médecins sont employés par Areva ; les autorités locales ne proposent pas de soins de santé.

Alassane Seydou est l’un des médecins de l’hôpital ; il nous confie n’avoir encore jamais diagnostiqué de maladie qui puisse être liée à des rayonnements radioactifs ou à l’exposition à des matières toxiques. En plus de quarante ans d’extraction minière, aucun cas de cancer n’a été rapporté. ‘Tous les travailleurs sont systématiquement examinés, mais nous n’avons recensé aucune maladie étrange jusqu’à présent’, affirme-t-il.

La réaction de la population d’Arlit ? ‘Impensable.’ Les patients ont la conviction que les médecins ne sont pas indépendants dans leurs poses de diagnostic.

Les patients cancéreux ont été délibérément classés parmi les cas de sida ou de paludisme.

Le bureau d’avocats français Sherpa, qui s’engage pour la protection des victimes de délits économiques, a conduit une enquête en 2005 sur les activités d’Areva à Arlit. Pour ce propos, il interviewa un ancien travailleur de l’hôpital de Cominak, qui témoigna du classement délibéré de patients cancéreux parmi les cas de sida ou de paludisme.

Non loin de là, à Akokan, Cissé clopine au bord du chemin. Après 25 années de services comme technicien chez Areva, sa jambe droite fut paralysée, l’obligeant à quitter son travail. ‘Ils passèrent sous silence les véritables causes de ma maladie. Quand je n’ai plus été capable de travailler, ils m’ont renvoyé.’ Cissé ne bénéficie plus des soins de santé d’Areva, qui sont réservés aux employés. ‘Je n’ai pas les moyens d’aller ailleurs pour faire examiner ma jambe. Tout ce qui me reste, c’est d’espérer qu’elle se rétablira.’

Les employés ne sont pas les seuls à porter les stigmates de la vie à Arlit. Nous écoutons Fatima, la cinquantaine, habitante de la région : ‘J’ai fait quatre fausses couches. Maintenant, je souffre d’une maladie dermatologique inconnue, sur les jambes.’ Délicatement, elle retrousse son jupon au-dessous des genoux et dévoile des éruptions cutanées inquiétantes.

Des témoignages, nous apprenons que la majorité des habitants d’Arlit souffrent de graves problèmes de santé, bien qu’en l’absence d’étude indépendante à grande échelle, les preuves manquent pour étayer les affirmations.

© Lucas Destrijcker

 

Que faire ?

En 2012, Areva a été condamnée à la suite du décès d’un ancien employé français. Cet ingénieur avait travaillé entre 1978 et 1985 à Arlit, avant de succomber à un cancer du poumon. Quelques mois avant le décès de Serge Venel, la cause de son cancer avait été attribuée à ‘l’inhalation de particules d’uranium’.

Le juge condamna Areva à payer des dommages et intérêts pour cet accident du travail. En appel, seule la mine de Cominak fut tenue responsable.

Peggy Catrin-Venel, la fille de l’ingénieur, constitua une association pour la protection des droits des anciens de la Cominak et de Somaïr. À l’époque où son père travaillait pour Areva au Niger, 350 Français expatriés vivaient à Arlit. Peggy Catrin-Venel rassembla les informations de 130 anciens travailleurs. Que constata-t-elle ? Plus de 60 % d’entre eux, ou 80 personnes, étaient décédés, pour la plupart du même cancer que son père.

© Lucas Destrijcker

 

Peggy Catrin-Venel n’est pas seule à mener campagne contre Areva. Sa compatriote Jacqueline Gaudet a perdu son père, sa mère et son mari, tous décédés de cancer en 2000. Son père et son époux travaillaient dans une installation d’Areva, au Gabon ; quant à sa mère, elle était une expatriée logée dans une maison construite avec des débris de la mine. Les cancers des deux hommes étaient provoqués par une exposition excessive au radon, un gaz libéré lors de l’extraction d’uranium. Jacqueline Gaudet lança sa propre association peu après les faits. l’asbl Mounana lutte pour la protection des (anciens) collaborateurs d’Areva.

Avec l’aide d’avocats de Sherpa et de Médecins du Monde, elles ont collecté des témoignages en vue de réclamer des dommages et intérêts à la société. Pour Michel Brugière, ex-directeur de Médecins du Monde, il est inconcevable que les pouvoirs publics français agissent de la sorte. ‘Comment peut-on tolérer que le personnel vive et travaille dans un environnement si pollué ? C’est incroyable, comme les situations intolérables d’une époque depuis longtemps révolue.’

Greenpeace décrit Arlit comme un champ de bataille abandonné par l’industrie du nucléaire. ‘Dans peu d’endroits au monde, les conséquences négatives de l’extraction d’uranium ne sont aussi tangibles qu’au Niger’, déclare la chercheuse Andrea Dixon.

Bien que les expériences de Français s’unissant contre leur ancien employeur Areva soient connues à Arlit, pour les ouvriers nigériens, le combat semble perdu d’avance. ‘Le système législatif et les moyens financiers sont insuffisants pour défendre nos droits’, explique Dan Ballan Mahaman Sani.

Un troisième site, à Imouraren, disposerait d’assez de réserves pour devenir la première mine d’uranium au niveau mondial. Depuis l’incident de Fukushima, la phase initiale du projet est en attente. Le Japon a fermé plus de 40 réacteurs nucléaires, entraînant une chute mondiale des prix de l’uranium.

‘D’ici à quelques années, le gisement d’uranium sera épuisé et Areva lèvera le camp,’ prévoit-il, ‘laissant derrière elle la pollution et le sous-développement.’

À 80 kilomètres d’Arlit, l’agitation bat son plein autour d’une troisième mine. Un nouveau Petit Paris ? ‘Sans perspective d’un autre emploi, les ouvriers suivront l’entreprise’, déclare Dan Ballan Mahaman Sani.

Nos dernières heures sur place, nous les passons à errer dans les rues, hagards. Cet après-midi, le ciel a une teinte rouge foncé et le vent, âpre, annonce une nouvelle tempête de sable. Nous tentons de chasser de nos esprits l’idée des particules toxiques qu’elle prélèvera des collines radioactives d’Areva.

Sur le chemin du retour, nous remarquons des granules jaune vif dans la lueur du crépuscule qui descend. ‘Du soufre’, confirme notre chauffeur. ‘Ils l’utilisent dans les mines, mais on en trouve partout, ici.’ Sur fond de grains de soufre se détache la silhouette d’un garçon qui dessine dans le sable.

Suivant la “route de l’uranium” qui relie Arlit, Agadez et la capitale nigérienne, nous quittons la zone minière. Les camions d’Areva sillonnent la même route pour transporter l’uranium vers les ports d’Afrique de l’Ouest, d’où il est ensuite chargé par bateaux vers l’une des cinquante-huit centrales nucléaires de France – ou de Belgique.

Ce reportage fut possible grâce au soutien du Postcode Loterij Fonds et du Lira Startsubsidie voor jonge journalisten de la fondation Bijzondere Journalistieke Projecten.

Traduction : Marie Gomrée

Ik ben proMO*

Nu je hier toch bent

Om de journalistiek van MO* toekomst te geven, is de steun van elke lezer meer dan ooit nodig. Vind je dat in deze tijden van populisme en nepnieuws een medium als MO* absoluut nodig is om de waarheid boven te spitten? Word proMO*.

Wil je bijdragen tot de mondiale (onderzoeks)journalistiek in het Nederlandstalig taalgebied? Dat kan, als proMO*.

Wil je er mee voor zorgen dat de journalistiek van MO* mogelijk blijft en, ondanks de besparingspolitiek, verder uitgebouwd wordt? Dat doe je, als proMO*.

Je bent proMO* voor € 4/maand of € 50/jaar.

Word proMO* of Doe een gift