« Les efforts pour lutter contre le réchauffement climatique n’ont aucun sens si l’on abat les forêts vierges roumaines »

Les dernières forêts primaires d’Europe sont transformées en scieries

Xander Stockmans

Forêt vierge dans le massif de Făgăraș. Les sols et les arbres des forêts vierges sont les meilleurs puits de carbone. Abattre ces arbres libère le carbone.

«Il a environ 300 ans et fait 25 mètres de long. » Vasile désigne le hêtre géant qu’il a descendu avec son tracteur à travers la route forestière boueuse. « Si un arbre comme celui-là tombe, la terre tremble. Il était sain, mais les vieux arbres doivent être remplacés. Mon patron vend le bois à des entreprises de transformation du bois. »

Son patron est un bourgmestre influent. « Hier, il a organisé une fête pour les agents de police, les gardes forestiers et les fonctionnaires », déclare Vasile. L’homme utilise ses contacts au sein de l’entreprise publique roumaine pour l’exploitation forestière, Romsilva, afin de recevoir les meilleures parcelles pendant les ventes aux enchères organisées par Romsilva. Il a cherché les meilleurs travailleurs à Maramureș, la province à la frontière ukrainienne, à six cents kilomètres de là.

Vasile est aussi originaire de Maramureș, une région de Roumanie avec une longue tradition d’exploitation forestière. Il travaille dans la forêt depuis son plus jeune âge. Les vingt hectares où il travaille, se trouvent dans le parc national de Domogled. Ce paradis dans les Carpates du sud abrite les derniers vestiges des forêts vierges qui recouvraient l’Europe après la dernière glaciation.

Le 16 octobre, le garde forestier Liviu Pop a été assassiné alors qu’il essayait d’empêcher l’exploitation forestière illégale dans une réserve privée.

Un seul hectare de cette forêt retient la même quantité de carbone que celle émise par trois cents Européens par an. Ne pas abattre cette forêt reviendrait à annuler la contribution de six mille Européens au réchauffement climatique. Le carbone y reste stocké pendant des siècles. Abattre cette forêt libère au contraire tout ce carbone dans l’atmosphère. Mais Vasile ne le sait pas. Il coupe les arbres marqués par Romsilva contre lesquels son patron le paie.

Son gouvernement sait bien que le Green Deal européen arrive. Pour lutter contre le réchauffement climatique, la nouvelle Commission européenne ferait mieux de mettre davantage l’accent sur la protection des forêts vierges en tant que puits de carbone les plus efficaces, plus efficaces que de planter des arbres.

Xander Stockmans

L’exploitant de forêt Vasile est à l’oeuvre dans le parc national de Domogled, dans le quartier du patrimoine mondial de l’Unesco. Ce paradis des Carpates du Sud abrite les derniers vestiges des forêts vierges qui recouvraient l’Europe après la dernière glaciation. Des arbres qui ont bien 300 ans sont coupés.

À l’heure actuelle, seuls quatre pourcents de toutes les forêts de l’Union européenne sont encore à l’état sauvage, naturel. En 2005, l’association royale néerlandaise pour l’Histoire naturelle (Koninklijke Nederlandse Natuurhistorische Vereniging) a recensé encore 218 000 hectares de forêts primaires intactes en Roumanie.

La moitié a disparu suite à l’exploitation forestière illégale, après l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007. La demande de bois roumain des entreprises de transformation du bois d’Europe occidentale a augmenté de façon exponentielle. Et si une forêt primaire intacte peut bien stocker du carbone, une forêt primaire abattue rapporte des euros.

Il y a deux mois, une étude scientifique de la fondation allemande EuroNatur faisait naître une lueur d’espoir : il reste encore 525 632 hectares de forêts naturelles en Roumanie. Pas entièrement intactes, mais elles renferment bien des écosystèmes uniques selon les critères de l’Union internationale pour la protection de la nature (ICUN).

Ce demi-million d’hectares de forêts naturelles stockerait le carbone de plus de 100 millions d’Européens en une année.

L’application du gouvernement roumain montre que beaucoup de ces forêts primaires ne sont pas encore enregistrées dans les strictes zones de non-intervention des parcs nationaux. Mais le tout nouveau ministre de l’Environnement, des Eaux et des Forêts a promis lors de son accession au pouvoir début novembre de toutes les placer sous stricte protection.

En 2005, il restait encore 218 000 hectares de forêt primaire intact. L’abattage a fait disparaître la moitié d’entre eux après l’accession de la Roumanie à l’Union européenne en 2007.

Une telle mesure ferait immédiatement de la Roumanie un précurseur. Le ministre dit bien que l’Union européenne doit compenser les revenus perdus dans les caisses de l’ État par des subventions. « La promesse de subventions de la Commission européenne  serait  la plus grande avancée pour la protection de la nature en Roumanie depuis 1989 », déclare Gabriel Paun, directeur de l’agence de protection de la nature Agent Green. « De tels mécanismes de compensation devront aussi être intégrés au Green Deal. C’est le premier test auquel nous pouvons soumettre la Commission européenne.

Patrimoine mondial de Domogled

« N’hésitez pas à aller là-haut », crie Vasile derrière nous. Nous pataugeons dans des traces de boue formées par des tracteurs, qui ne nous donnent aucun indice du paradis vers lequel nous nous dirigeons : Iauna Craiovei, patrimoine mondial de l’Unesco des « forêts primaires et anciennes de hêtres ».

Un camion de Romsilva descend, chargé de 15 mètres cube de hêtres issus d’une forêt dont les arbres ont en moyenne 190 ans. Cela signifie que des arbres de vraiment 300 ans sont abattus ici.

Alexandru Teleagă, activiste auprès de l’organisation de protection de la nature Agent Green, vérifie immédiatement les permis.

Lorsque l’on quitte le sentier et foule la forêt sauvage, il apparaît clairement pourquoi elle a été classée au patrimoine mondial. Une rivière serpente à travers le lit, entourée de gros hêtres de toutes les tailles et les formes.

Plus loin dans la vallée, nous arrivons à un chemin de coupe érodé, avec en son centre un fossé de bien un mètre de profondeur. « Creusé par l’eau de pluie et des fontes qui s’ écoule vers le bas parce qu’il n’y a plus d’arbres pour l’absorber. », indique Alexandru.

Xander Stockmans

Alexandru Teleagă, activiste auprès de l’organisation de protection de la nature Agent Green, dans la réserve classée à l’Unesco dans le Parc national de Domogled : « Abattre des arbres partout est leur obsession »

Le chemin de coupe aboutit à un grand vide. Alexandru explique : « Nous sommes ici dans la seule petite partie non protégée, au coeur de la réserve. Plutôt que de la protéger, ils l’abattent. Vous voyez leur obsession de venir partout ? »

Nous avons demandé à Romsilva quelles opérations forestières ils exécutent ici. « C’est la zone tampon de la réserve de l’Unesco. Là, nous pouvons continuer les opérations routinières de gestion de la forêt. C’est la préservation de la nature qui s’applique ici. déclare le directeur de Romsilva George Mihaelescu. Cela signifie qu’ils coupent les arbres malades. C’est bizarre, mais la « préservation de la nature » peut aboutir à quelque chose qui s’apparente à de la déforestation. « Nous veillons toujours à reboiser », affirme Mihaela Nastase, chef du service Domaines protégés.

L’année dernière, l’Unesco a demandé à la Roumanie de ne plus abattre dans les zones tampon des réserves de l’Unesco si cela a un impact sur les processus naturels. Et fin novembre, des représentants de l’Unesco ont visité ce lieu pour constater des problèmes.

« Lorsque toutes les discussions seront terminées, l’Unesco ne pourra plus que protéger des bois et des troncs coupés »

« Est-ce que l’abattage est une opération de routine dans la gestion de la forêt permise par l’Unesco ? », demande Alexandru. « Le processus naturel a complètement disparu. La zone tampon est exactement la même forêt primaire, et a exactement la même valeur écologique que la partie de la forêt classée à l’Unesco. » Alexandru trouve cette délimitation « absurde ». Elle est pourtant basée sur une convention officielle avec le WWF. « Les experts de l’Unesco n’ont qu’à alors nous expliquer ce qu’ « un impact négatif sur les processus naturels » signifie, déclare Mihaela Nastase de Romsilva.

Les forêts de hêtres anciennes d’Europe sont présentes dans douze pays, dont aussi la Belgique. Comme leurs conventions respectives n’expireront qu’en 2024, Romsilva continue à couper ici des forêts primaires.

Pendant notre descente dans la forêt, nous voyons partout des hêtres marqués pour l’abattage. De grandes parcelles de forêt primaire contenant des écosystèmes précieux dans la lutte contre le réchauffement climatique sont remplacées par des sites de production de bois présentant de jeunes arbres du même âge. « Lorsque toutes les discussions seront terminées, l’Unesco ne pourra plus que protéger des bois et des troncs coupés », avance Alexandru quelque peu irrité.

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Gauche: bois protégé au patrimoine mondial de l’Unesco. Droite: exactement le même bois, seulement désigné comme zone tampon

Dans la même vallée, nous visitons un site où la forêt primaire a déjà été remplacée par des forêts commerciales. Un enchevêtrement d’anciens et de nouveaux chemins de coupe circule pêle-mêle à travers le bois. L’affiche en décomposition de la concession forestière se trouve dans un vide désolant, à côté d’un hêtre isolé et géant qui surplombe les jeunes arbres. « C’est bien de reboiser, mais pas pour remplacer les forêts primaires », déclare Alexandru.

L’organisation internationalement reconnue IUCN stipule que minimum 75 pourcents d’un parc national doivent se trouver sous stricte protection. Pourtant, le plan de gestion actuel du parc national de Domogled atteint seulement 48 pourcents.  

La plus grande zone de pâturages de ce domaine se trouve au sommet de la montagne. « Il n’ y a là aucun arbre », déclare Alexandru. « Ils ont inclus cette partie sous la protection stricte pour donner une illusion de pourcentage élevé. Mais cela signifie donc que seule une très petite partie des forêts primaires de Domogled est protégée. »

« Une catastrophe écologique se joue dans ce parc national. »

Alexandru montre toutes les concessions d’abattage pour 2020 dans le Parc national de Domogled. Partout, des arbres seront abattus. « Ils se répandent comme un cancer. Une catastrophe écologique se joue dans ce parc national. »

Agent Green a envoyé une étude à la garde forestière locale. Celle-ci est obligatoire selon la loi pour contrôler l’étude sur le terrain, mais elle a été refusée. Romsilva a ouvert les parcelles à l’exploitation forestière. « C’est illégal », déclare Alexandru. « Le six novembre, le juge a annulé les concessions d’abattage dans quinze parcelles de hêtres intactes. Ce n’est pas beaucoup, mais cela donne de l’espoir. »

« Unité de production 32 » à Semenic

Le bruit des tronçonneuses à travers la vallée se fait entendre dans le parc national de Semenic, situé comme Domogled près de la frontière serbe. Et, peu de temps après, un craquement effrayant. « Ceci est une zone d’abattage, interdiction de passer », dit l’un des travailleurs.

« Pourquoi est-ce que vous abattez des arbres le long d’un sentier touristique dans une réserve naturelle ? », demandons-nous. « Je ne sais pas si c’est une réserve naturelle. J’étais seulement présent à la vente aux enchères et nous avons acheté cette parcelle. Tout est légal, contrôlé par Bucarest. Nous abattons les arbres malades. Pourquoi vous posez des questions ? Et qu’est-ce que vous faites avec cette caméra ? »

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Cette partie du Parc national de Semenic fait partie d’une zone protégée selon les biologistes de l’entreprise publique Romsilva où tout déboisement devrait être interdit. Les autorités de Romsilva en ont une autre opinion.

Semenic présente le complexe de forêts primaires le plus étendu de l’Union européenne. Quand les ouvriers prennent leur pause midi, nous pouvons pénétrer de manière inaperçue dans le domaine d’abattage. Nous voyons des pratiques interdites : de l’abattage avec des permis prolongés (nous avons pu le vérifier), des souches d’arbres abattus qui montrent un bois en parfaite santé, l’abattage d’arbres non marqués – signe potentiel d’exploitation forestière illégale. Plus haut, dans un bois intact, tous les arbres sont marqués pour l’abattage.

Le sentier touristique s’est transformé en une piscine de boue impraticable, creusée par des traces de tracteur, le bois en « unité de production X Comarnic, parcelle 32 ». Le plan de gestion forestière dit que la parcelle 32 peut être abattue cette année. Lorsque l’on retourne près des exploitants, trois paires d’yeux nous regardent avec méfiance.

Leur présence dans la réserve naturelle de Cheile Carasului est pourtant plus suspecte que la nôtre. Romsilva reçoit des moyens européens pour établir un plan de gestion du parc, mais n’a accepté aucun des plans de ses propres biologistes. « Sur la base d’une étude scientifique, nous sommes arrivés à une zone de stricte non-intervention de 48 pourcents, la parcelle 32 incluse dans la réserve naturelle », affirme Teodora Alina Sinculeț, une des biologistes. « Le Conseil scientifique du parc national a déjà approuvé notre plan en 2013. »

Mihaela Nastase de Romsilva réagit : « Nous avons toujours refusé ces plans parce que la zone de non-intervention était trop grande. Des villages entiers vivent de l’abattage. » C’est un blocage délibéré, décare Mme Sinculeț.

« Comment je peux rester les bras croisés alors que mon propre employeur vandalise le parc par un abattage barbare ? »

Romsilva doit finalement rembourser 80 000 euros du budget de l’Union européenne et a traîné Mme Sinculeț devant le juge pour récupérer l’argent. « Romsilva a perdu tous les procès », dit-elle. J’ai démissionné l’année passée. J’ai fait ce boulot de rêve pendant quinze ans. Mais comment je peux rester les bras croisés alors que mon propre employeur vandalise le parc par un abattage barbare ? La biodiversité et l’écosystème sont perturbés à jamais. »

Cela fait déjà quinze ans que le parc national de Semenic n’a aucun plan de gestion, même si une concertation avec le ministère a obligé Romsilva d’en adopter un pendant tout ce temps. Le nouveau ministre de l’Environnement, des Eaux et des Forêts parle de rupture de contrat et souhaite retirer à Romsilva la gestion du parc national.

« Nous avons réuni un groupe d’experts. La date butoir est octobre 2020 », explique Mihaela Nastase. L’exploitation forestière illégale dans cette réserve naturelle de forêts primaires peut encore au moins continuer pendant un an.

Bois féerique à Făgăraș

Les pics caractéristiques du massif de Făgăraș au coeur de la Roumanie s’élèvent devant nous, imposants. « C’est là, par ce trou au milieu de la montagne, que nous allons monter », explique Florin, un écologiste dont l’identité doit rester secrète pour raisons de sécurité.

Alors que nous roulons sur la route à travers la forêt en direction de la vallée de Ucea Mare, nous voyons partout des troncs d’arbres coupés. Du pétrole coule dans les petites rivières de montagne. Nous grimpons vers le sommet à travers un bois féerique rempli de hêtres géants et de sapins. Et puis soudainement : le dernier géant suivi du vide. Nous nous trouvons dans le trou que nous avions vu sur le flanc de la montagne en bas dans la ville. « Romsilva a ici abattu cent hectares de forêt pendant dix ans, soit presque 200 terrains de foot », déclare Florin.

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Nous accédons au sommet à travers un bois féérique rempli de hêtres géants et de sapins. Et puis soudainement : le dernier géant suivi du vide. « Romsilva a retiré cent hectares pendant dix ans, près de deux cents terrains de football.»

« De grandes surfaces de forêt primaire disparaissent ici », déclare  Martin Mikoláš, expert en sylviculture de l’université tchèque pour l’agriculture de Prague. M. Mikoláš dirige le programme de recherche Remote Primary Forest, qui fait autorité. Leur base de données, comprenant des milliers d’arbres est classée parmi les meilleures au monde.

« De toutes nos parcelles en Europe centrale, les forêts du massif de Făgăraș sont les plus sauvages et les plus isolées. Il est difficile de trouver encore un domaine tel que celui-ci dans l’Union européenne. Mais c’est en même temps le moins bien protégé d’Europe », déclare M. Mikoláš. Le massif de Făgăraș n’est pas un parc national.

M. Mikoláš a été fortement surpris lorsqu’il est retourné un jour en 2012  aux parcelles de forêt d’Ucea Mare et a vu que Romsilva avait commencé à abattre les arbres. C’était le début du flanc de montagne complètement à nu où nous nous trouvons. « On trouve des arbres de bien 400 ans dans cette forêt primaire », affirme Martin Mikoláš.

Il en explique les conséquences écologiques : « Les arbres d’Ucea Mare comportent une biomasse de 540 tonnes par hectare. Tout le carbone qui y est stocké est libéré dans l’atmosphère lors de l’abattage. »

« Les sols des forêts primaires sont aussi des puits de carbone. Pendant des centaines d’années, des arbres morts se sont accumulés dans la couche de humus. Le carbone y reste encore pendant 200 ans. Ainsi, un arbre dans une forêt primaire est capable de stocker à lui seul du carbone pendant huit cent ans. Si l’on retourne le sol pour pouvoir creuser des routes d’abattage, tout le carbone se libère, ce qui est aussi une catastrophe au regard du réchauffement climatique. Le sol met des siècles à se régénérer. »

« Si l’on retourne le sol pour pouvoir creuser des routes d’abattage, tout le carbone se libère, ce qui est aussi une catastrophe au regard du réchauffement climatique. »

Lorsque nous descendons le long de la route d’abattage abrupte, nous passons au-dessus d’une masse de petites pierres et de branches. « Le sol absorbe nettement moins d’eau de pluie à cause de l’abattage », explique M. Mikoláš. « Les fortes pluies le transforment en un courant qui entraîne toutes sortes de matériaux. »

Des milliers de camions remplis de troncs sont sortis de ce bois. Le puits de carbone s’est transformé en planches et en papier, et en argent avec lequel Romsilva paie les salaires du personnel et avec lequel la Roumanie remplit les caisses de l’ État.

Mihaela Nastase a réagi pendant notre interview au siège de Romsilva à Bucarest : « Cela ressemble à de l’abattage. Envoyez-nous les coordonnées et nous allons le vérifier. » Nous avons envoyé nos images prises par des drones du 29 octobre 2019 avec des coordonnées gps à Romsilva. Le directeur, M. MIhaelescu, a répondu : « Une invasion d’insectes a asséché les arbres. »

M. Mikoláš est abasourdi : « Même si cent hectares étaient complètement touchés, ce qui m’étonnerait, cela ne signifie pas qu’il faille tout abattre. Les anneaux des arbres nous indiquent que des changements naturels invasifs ont eu lieu dans les années 1742, 1868 et 1910 : des tempêtes, mais aussi des invasions d’insectes. Ce sont ces perturbations naturelles qui ont justement donné leur caractère unique aux forêts primaires. Elles se régénèrent vite. Mais cette histoire est maintenant effacée par les hommes.

« La seule manière de protéger cette forêt vierge, est de l’inscrire dans le Catalogue national des forêts vierges », déclare M. Mikoláš. Le gouvernement a établi cette liste en 2016. Pour le moment, seuls 29 063 hectares de bois se trouvent sous protection stricte. C’est donc seulement un vingtième de ce que l’étude d’EuroNatur a repéré comme valant la peine d’être protégé selon les critères de l’ IUCN.

Dans la vallée d’Arpasul, non loin de Ucea Mare, nous sommes témoins de la magnifique imagination de la nature et de l’absurdité de la bureaucratie humaine. Un érable pousse sur un pin, de jeunes pins grandissent sur les restes d’un hêtre, des racines s’infiltrent sur des rochers, des tapis de mousse verte couvrent les arbres et les rochers. M. Mikoláš a trouvé ici un arbre de 412 ans.

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Dans la vallée d’Arpasul, nous sommes témoins de la fabuleuse imagination de la nature et de l’absurdité de la bureaucratie humaine. Les scientifiques ont trouvé ici un arbre vieux de 412 ans. Mais le bois a été refusé par le Catalogue national des forêts vierges. Il n’est pas protégé contre le déboisement.

Les gardes forestiers ont abattu plus de cinq arbres par hectare, afin de sécuriser un sentier touristique. « Trop d’intervention humaine », pas intacte, pas protégée contre l’abattage. « Parfois, des zones forestières locales vont vite couper des arbres pour que la forêt ne soit plus « intacte », écrit EuroNatur.

Mihalea Nastase de Romsilva fait remarquer que le WWF était d’accord avec ces critères. Martin Mikoláš : « Sur papier, le Catalogue national semble être une œuvre pionnière, mais les conditions sont tellement strictes que la forêt vierge d’Ucea Mare n’a plus aucune chance d’être reprise dedans. Dix pourcents du bois ont disparu à cause de l’abattage. Même si 90 % restent intacts, ils peuvent maintenant être complètement abattus.

« Ils refusent parfois de recenser nos parcelles de forêt dans le Catalogue, parce qu’ils disent sur la base de leurs plans de gestion que les arbres ont en moyenne seulement 120 ans, alors que nos échantillons prouvent incontestablement que l’âge moyen est de 250 ans. La science a clairement moins de valeur en Roumanie que les plans de gestion et les critères bureaucratiques. »

« Cela devient un catalogue des îlots de forêts vierges d’Europe. »

Florin est l’un des seuls scientifiques roumains à ne pas encore avoir abandonné la lutte éternelle contre la bureaucratie roumaine. Il étudie des forêts vierges sur le terrain pour les présenter avant de les enregistrer dans le Catalogue. Seuls 15 pourcents des 4500 hectares recensés ont été acceptés.

Dans la voiture sur le chemin du retour, il ne peut cacher son cynisme : « La loi est manipulée. Le Catalogue National était conçu comme un instrument de protection, mais il est devenu un instrument de destruction. Cela devient un catalogue des îlots de forêts vierges d’Europe. »

Parc national de Făgăraş ?

Le gouvernement roumain a émis en 2016 un memorandum pour faire de Făgăraş un parc national. Un an plus tard, tout était bloqué. « Nostra Silva, la fédération roumaine de propriétaires de forêts et de pâturages, s’est rendu dans les villages et a parlé avec les bourgmestres, qui ont ensuite excité leur population », déclare Florin. « Ils ont choisi Conservation Carpathia comme cible afin d’attirer les habitants locaux du côté des scieries. »

Cette fondation roumaine créée par un couple d’Allemands achète des forêts pour les protéger de l’abattage. Elle vise à refaire de ces forêts à terme un domaine public pour faire des Carpates le « plus grand parc national d’Europe ». Ils souhaitent y inclure le massif de Făgăraş. “Mais faire du massif de Făgăraş un parc national ne fournit pas automatiquement de protection », déclare Florin. « Il suffit de prendre Domogled. Et cela oppose en plus la population locale à la protection de la nature. »

En mai 2019, le directeur de Conservation Carpathia est entré en dialogue avec des habitants locaux, des agriculteurs, des propriétaires forestiers et des bourgmestres. On lui a posé plein de questions : « Personne n’est jamais venu nous donner quelque chose ! Tout le monde est venu et a pris ! « Nous devrions vendre nos animaux et quitter nos villages. » « Merkel veut nous prendre nos forêts ! »

Ce que ces personnes ont du mal à avaler, est que de nombreuses donations internationales vont à la conservation, alors qu’ils doivent continuer à vivre dans une zone sous-développée. « Ils sont alors susceptibles de se faire acheter et manipuler par les scieries et les bourgmestres qui tirent des avantages de la corruption », déclare Florin. Une nature riche avec des gens pauvres ne favorise pas la protection de la nature. C’est la raison pour laquelle Conservation Carpathia investit dans le développement économique des populations locales.

Maramureș : des images qui explosent à la figure des politiques

Maramureș. La mafia du bois règne dans cette région du Nord-Ouest de la Roumanie. Le 16 octobre, le garde forestier Liviu Pop a été assassiné ici alors qu’il essayait d’empêcher une exploitation forestière illégale dans une forêt privée. Florin ne souhaite pas rester trop longtemps ici, parce que la présence des journalistes se fait vite remarquer.

« À Maramureș, vous êtes seul. Voilà la réponse de la police à ma demande de protection lors d’une de mes enquêtes dans une forêt privée. » La plupart des forêts à Maramureș, celles situées dans un domaine protégé de l’Union européenne Natura 2000 incluses, sont une propriété privée.

Un camion rempli de troncs d’arbres escalade la route principale depuis une zone d’abattage derrière laquelle nous voyons les coupes dans le lointain. Derrière une barrière fermée, deux ouvriers chargent des troncs d’arbres sur un camion suivant. Florin ne trouve pas une bonne idée d’aller leur parler. Nous ne pouvons pas non plus entrer dans la forêt. C’est une propriété privée. Mais nous pouvons tout de même regarder ce qu’il se passe derrière la barrière à l’aide d’un drone.

Xander Stockmans

Les images satellites montrent que cette vallée déboisée à Maramureș, qui est sur papier une zone protégée Natura 2000, qui était encore autrefois une forêt.

Les premières images sont choquantes : les vallées sont déboisées les unes après les autres, sans aucun reboisement. « La législation roumaine permet au maximum trois hectares d’arbres coupés, et il y en a ici des centaines », dénonce Florin. « Le flanc de la montagne entier ressemble au dos d’un animal martyrisé. Les images satellites montrent que ce bois était encore présent il y a un an. »

Nous roulons jusqu’à un chemin d’abattage dans la forêt. Le chemin parcourt une rivière où sont traînés des troncs d’arbres coupés. C’est illégal. Nous entendons les tronçonneuses au loin. Le drone révèle un réseau de chemins d’abattage à travers la forêt.

Ces images sautent au visage des politiques : en 2011, l’Union européenne s’est fixé pour but d’arrêter la perte de biodiversité dans les domaines protégés Natura 2000. Ces images montrent une destruction totale, quelques mois avant la deadline. Le drone a permis à Florin de fournir des preuves pour sa plainte déposée à la Commission européenne. « Sur papier, elle est protégée par la directive d’Habitat de l’Union européenne. Probablement du papier fabriqué à partir de bois d’ici », dit-il en riant cyniquement.

« Alors que tout le monde palabre sur la définition d’une forêt primaire et la délimitation des zones de non-intervention, des entreprises continuent à abattre des arbres. »

Le nouveau commissaire européen à l’Environnement Virginijus Sinkevicius et le commissaire pour le Climat Frans Timmermans souhaitent examiner la protection Natura 2000 défaillante.

« La stricte protection des forêts vierges en tant qu’arme dans la lutte contre le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité est plus efficace », déclare le député européen pour la Slovaquie Michal Wiezik. « Elle devra être sensiblement présente dans le Green Deal européen et la stratégie pour la biodiversité à l’horizon 2030 de la nouvelle Commission européenne. »

Les organisations Agent Green et EuroNatur exigent un moratoire immédiat sur l’exploitation forestière dans toutes les forêts vierges potentielles. Alexandru Teleagă : « Alors que tout le monde palabre sur la définition d’une forêt primaire et la délimitation des zones de non-intervention, la machine continue à tourner : Romsilva et les propriétaires privés vendent des parcelles de forêt vierge, des entreprises vont abattre les arbres. »

Dans les six premiers mois de 2019, pendant la présidence de l’Union européenne par la Roumanie sous le gouvernement des socio-démocrates, plus de quinze millions d’arbres ont été abattus, à l’extérieur et à l’intérieur des parcs nationaux. Huit terrains de football par heure. La Roumanie peut pourtant contribuer grandement aux objectifs de l’Union européenne en matière de diminution du réchauffement climatique et de perte de la biodiversité. Connaître la position de la Roumanie dans les cinq prochaines années est crucial pour notre avenir.

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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