Les milices dans l’est du Congo et l’ouest de l’Ouganda

Si vous voulez connaître les effets de la prise en otage d’un pays entier par un président qui s’accroche au pouvoir, venez à Butembo. Ce qui est en train de se passer ici, c’est du jamais vu.

  • Source: Facebook Corps du Christ à Butembo, avec leur arme principale: le lance-pierres Source: Facebook
  • Source: Facebook Entrée d’un maï maï à Beni Source: Facebook
  • © Veranda Mutsanga Les biens collectés par la Veranda Mutsanga pour l’armée © Veranda Mutsanga
  • Source: Facebook L’armée ougandaise UPDF en patrouille à Kasese le 27 novembre 2016 Source: Facebook
  • Source: Facebook Un des miliciens tués à Kasese, Ouganda Source: Facebook

Jamais? Franchement, personnellement, j’ose à peine en parler. Évidemment j´ai vécu au Rwanda il y a plus de 20 ans comment les valeurs humaines ont progressivement déraillé, entre l’invasion du FPR le premier d’octobre 1990 et l’attentat sur l’avion présidentiel le 6 avril 1994, à tel point de générer un génocide.

Je ne pouvais pas m’imaginer qu’on pouvait en arriver là. Avec un tel degré de stupeur, une telle ampleur, une telle manipulation des gens et des médias. Au vu et au su du monde entier, celui-ci ne trouvant d’autre solution que le retrait complet, en abandonnant le Rwanda à ses démons, la Belgique la première, faisant un lobby auprès des autres pour suivre son exemple. J’en ai toujours honte, jusqu’à présent.

Il va de soi que comparer le Congo d´aujourd´hui avec le Rwanda de ce temps-là n’a aucun sens. Mais est-ce que nous sommes suffisamment conscients de ce qui est en train de se passer au Congo aujourd’hui? Y a-t-il maintenant plus de bonne volonté de la part de la communauté internationale pour éviter le pire ? Je doute.

Discours creux

À Kinshasa ces derniers temps, le nombrilisme prend une ampleur sans précédents. Tous les politiciens sont obsédés par le maintien ou la conquête du « pouvoir ». C’est un euphémisme pour les richesses du Congo. Celui qui a été au pouvoir, n’en a pas fait grand-chose pour la nation. Pour y parvenir, il faut une vision politique claire, ce qui a manqué durant la présidence des 15 années de Kabila.

Avez-vous lu le discours du président du 15 novembre ? Jamais un discours présidentiel n’a été aussi défensif. Tout est la faute des autres, du marché mondial, de la communauté internationale, de l’opposition, alors que lui-même, il n´a fait que le bien. Et puis il s’arrête sur les réalisations du passé un peu lointain. Pas un mot sur les dernières années. Sauf encore pour se déculpabiliser comme lorsqu’il parle des rebelles ADF-Nalu, qui seraient selon lui des « islamistes radicaux », malgré l’absence de preuves qui justifient cette dénomination.

Le chaos grandissant dans son pays aujourd´hui, en a-t-il parlé. Quel chaos ? Celui qui gère par autisme politique évidemment ne peut que nier cette réalité. Mais ce n’est pas de cette façon qu’on peut remédier aux problèmes. La détérioration de la situation à l’intérieur du pays ne fait alors que s’aggraver.

Savez-vous comment il termine son discours? « La préoccupation majeure, la seule qui soit légitime, devrait donc être, et demeure plutôt, celle de savoir quel avenir nous voulons offrir au Congo et aux Congolais. » Il arrête ainsi son discours, là où il commençait à devenir intéressant : quelle est sa vision de l’avenir ?

Sans honneur

Les congolais ne sont pas bêtes. Eux aussi, ils entendent le creux du discours présidentiel. Il jure par le respect de la constitution, mais ne cesse de la violer tout le temps. Comment peut-il avoir « oublié » l´organisation des élections, alors que celles-ci sont gravées dans la constitution, qu’il dit respecter? Cela ne peut être qu’un oubli intentionnel. Personne n’avale encore les prétextes cités souvent. Il ne s’agit ni plus ni moins d’un manque manifeste de volonté politique. Les restrictions des médias, les coupures de l’internet et des SMS, l’interdiction de manifester, tout cela viole la constitution. Malgré cela, Kabila continue à affirmer que la constitution est respectée… il faut le faire!

Dans le Nord-Kivu il ne reste pas d´honneur à gagner pour le président. Est-ce qu’il avait vraiment pensé que l’asphaltage de 8 kilomètres de route, avec un retard de 5 ans, à travers le centre de Butembo suffirait pour regagner la confiance de la population? Quelle naïveté !

A Béni-Lubero, plus de 1000 personnes ont été égorgés comme des bêtes. Ni les troupes gouvernementales FARDC, ni les Casques bleus de la MONUSCO n’ont pu faire la différence. Un peuple ne peut pas continuer à endurer cela passivement. Il DOIT finir par se révolter contre un tel fléau qui, visiblement, a également aussi une dimension politique.

La mobilisation de milices

Une nouvelle tendance a émergée depuis quelques mois. Partout on voit arriver des milices armées, certains venants de loin. Les premiers groupes se sont installés sur une colline près du centre-ville de Butembo, un lieu religieux, sous le nom de Corps du Christ. Ils ont demandé et obtenu une audience chez le maire, mais celui-ci ne leur a pas donné le sauf-conduit attendu. Une première confrontation avec les services de l’ordre le lendemain a mené à la mort de deux policiers et de deux civils. Après ils ont été expulsés de la ville avec fermeté. Mais ils ne se sont installés que quelques kilomètres plus loin, entre autres dans une des nombreuses fermes de Kabila, qui d’après eux servait de base arrière pour l’exécution des massacres.

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Corps du Christ à Butembo, avec leur arme principale: le lance-pierres

Officiellement ils disent être venus (probablement du Sud) pour protéger la population contre les ADF-NALU, les soi-disant égorgeurs d’hommes, de femmes et d’enfants innocents. Mais ils n’ont encore entamé aucune tentative sérieuse de neutraliser ces meurtriers. Quel pourrait être alors leur vrai objectif?

Apparemment ils attendent d’abord un renfort. Chaque semaine on voit arriver d’autres groupes, prenant chacun à son tour position. Et on entend des rumeurs sur leurs efforts de recrutement des jeunes. Les jeunes de Butembo qui se sont organisés et ont lancé un système de sécurité informel avec leur Veranda Mutsanga, ont eu le courage d’aller parler avec Corps du Christ. Ceux-ci répondent toujours de la même façon : « Ne craignez rien, nous sommes venus pour affronter les égorgeurs de Beni ».

Ils achètent leur alimentation au marché et ils paient cash, au grand étonnement de ceux qui observent le groupe. Ils disposent donc d’argent, comme s’il y avait un sponsor en jeu.

La population ne sait pas trop quoi penser. Ils sont armés de lances, de couteaux, et de lance-pierres. Ils se protègent contre les balles avec des grigris, des tatouages et des rituels qui les rendent invulnérables. Ils disent pouvoir faire tomber tout projectile avant qu’il n’atteint sa cible. La plupart des gens le croient aveuglément.

Militaires ou milices?

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Entrée d’un maï maï à Beni

Malgré tout, on sent quand-même pas mal de sympathie pour eux, ce qui s’explique sans doute par l’énorme contraste avec l’armée officielle. Si un maï maï pille la population ou viole une femme, ses grigris perdent tout de suite tout leur pouvoir et il devient ainsi vulnérable. C’est ce qu’on a empreint dans leur esprit alors il faudrait être cinglé pour s’y adonner !

L’armée n’a pas réussi à parer ou à diminuer les attaques par les soi-disant ADF-NALU. Donc tous ceux qui disent vouloir mettre fin à ce fléau reçoivent la sympathie immédiate de la population. Sans doute, beaucoup de jeunes survivants des familles touchées ont dû joindre aussi les maï maï pour venger la perte des leurs.

Par ailleurs, les FARDC, l’armée, suscitent beaucoup de questionnements: plusieurs massacres ont eu lieu dans les alentours directs des camps militaires. S’agit-il d’une coïncidence ? Cela sent la complicité. En outre l’armée ne compte que très peu de Wanande. Sachant que bon nombre d’ex-rebelles de différentes origines ont été intégrés dans cette armée, celle-ci n’inspire pas vraiment confiance.

À Butuhe, le lieu où se sont installés les maï maï Corps du Christ après qu’on les avait chassés de Butembo, les FARDC ont essayé de les vaincre, sans résultat. Un commandant a été assassiné et décapité par les adversaires, qui ont emporté la tête. Les soldats se sont alors déchargés sur la population, en pillant toutes les maisons sur leur route sans honte. Ils disent que c’est leur droit de s’offrir un butin de guerre. Leurs supérieurs n’interviennent pas, et probablement ils encouragent même ce comportement pour motiver leurs troupes. Des milliers de personnes en fuite devant ces pillards en uniforme ont afflué à Butembo.

Dans le Graben d’Isale, où des centaines de familles font l’agriculture dans un large vallée au bord du Parc Virunga, ils ont été chassés par l’armée, « pour des raisons de sécurité ». Le moment n’a pas pu être mieux choisi. C´était le temps de la récolte et les hommes en uniformes se sont servis royalement. Un nouveau groupe de milices a même été créé parmi les agriculteurs touchés, pour se protéger contre cette menace formée par l’armée dite « loyaliste ».

Au pied du Mont Carmel, d’où les Corps du Christ ont été chassés il y a quelques semaines, les soldats ont continué à piller, particulièrement les panneaux solaires, et à faire la chasse aux porcs avec leurs armes. En plus ils ont emmené une fille à leur caserne. Ils voient tout ça comme la rémunération de leur travail. Personne ne réagit, car personne n’ose.

Quelques jours après, les soldats ont envahi une maison de prière à Butembo. En pointant un fusil sur la tempe des religieux, ils ont réclamé l’argent, alors que leurs commandants croyaient qu’ils luttent contre les maï maï.

Dans la rue, les soldats arrêtent arbitrairement les hommes et ils les obligent à se déshabiller en public, à la recherche d’incisions corporelles appliquées lors des rituels des maï maï. Mais là ils oublient que cette même pratique fait partie de la médicine traditionnelle, ce qui explique la présence d’une scarification chez la plupart des gens, sans qu’ils appartiennent nécessairement au maï maï.

Long feu

En conséquence l’armée a perdu totalement le respect des gens. La collecte de biens pour les soldats, organisée par la Veranda Mutsanga au mois d’octobre, a alors fait long feu. Un sac de riz, des boîtes de sardines et quelques centaines de bouteilles d’eau, c’est tout ce qu’ils ont obtenu. Le maire a refusé d’accepter le don, en disant qu’ils n’ont qu’à le délivrer directement aux soldats. Les quelques contributeurs regrettent probablement déjà leur support.

© Veranda Mutsanga

Les biens collectés par la Veranda Mutsanga pour l’armée

L’aversion contre l’armée n’implique pas nécessairement que les maï maï soient partout les bienvenus. Lorsqu’on les a aperçus dans une banlieue de Butembo, aussitôt les écoles et les magasins ont été fermés et les gens se sont enfermés dans leurs maisons. Alors qu’ils se rendaient tout simplement chez le forgeron local où ils comptaient faire une commande de lances.

À Luhanga, située vers le Sud, un autre group de maï maï a attaqué un camp de déplacés internes. Ces derniers avaient cherché la protection près du camp de l’armée et des Casques bleus de l’ONU, après avoir été chassés de leurs terres par la même milice. Le nombre de morts est estimé à 37, tous Hutu. Cette constatation nous rappelle que les maï maï sont toujours liés à un groupe ethnique, et qu’ils possèdent le potentiel de déclencher un génocide.

Au Sud-Kivu et au Masisi également de nouveaux groupes de maï maï voient le jour. À Tanganyika un conflit violent a éclaté entre pygmées et Luba. Les médias sociaux ne cessent de rapporter un nombre croissant d’incidents violents dans toute la république.

Le Congo va très mal. Les gens ont peur. Personne ne donne encore une orientation à la population qui se sent abandonnée à elle-même. Le danger guette partout, les gens ont peur, quelque chose de grave se prépare, mais on ne sait pas trop quoi. Une chose est certaine : la période de Noël n’amènera pas la paix sur terre au Congo.

Le lien avec Ouganda

Fin novembre nous avons appris par la radio que le roi Charles Wesley Mumbere de Rwenzururu à Kasese, Ouganda, a été arrête. Sa garde royale, qui avait augmenté considérablement en nombre ces derniers temps, avait agressé les patrouilles mixtes de l’armée ougandaise et la police. Ca a coûté la vie à plus d’une centaine d’hommes, la plupart faisant partie de la garde.

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L’armée ougandaise UPDF en patrouille à Kasese le 27 novembre 2016

Entre 1962 et 1982 les Bakonzo, qui font en fait partie du même groupe que les Wanande au Congo, avaient proclamé l’autonomie administrative suite à un sentiment général d´être désavantagé, tant par le gouvernement colonial avant l’indépendance que par le royaume de Toro, auquel ils étaient incorporés après. Leur lutte de sécession avait été abandonnée après vingt ans en échange d’un certain degré d’autonomie locale. En 2008 le président Museveni a consenti de reconnaître le royaume de Rwenzururu comme une entité culturelle et de nommer un roi. C’est celui-là même qui a été arrêté.

Le motif officiel de l’arrestation du roi est l’attaque des services de l´ordre, mais en réalité il y a probablement d’autres enjeux.

Récemment, quand un collègue à moi avait constaté que le pont sur la rivière Semuliki était gardé par des soldats ougandais, à une distance de 60 kilomètres de la frontière ougadaise, je me suis inquiété. Depuis lors, des rumeurs sur des infiltrations massives de l’armée ougandaise, souvent sans uniformes, circulent en abondance.

Est-ce que l’Ouganda recourra à ses anciennes habitudes quand ils ont supporté les rebelles congolais du RCD-KML en échange de l’accès aux richesses naturelles congolaises? La Cour Internationale de Justice Cela a condamné l’Ouganda à un dédommagement de 10 milliards de dollars, qui évidemment n’ont jamais été payés. Une telle impunité invite à répéter le crime. L’Ouganda a sans doute compris que le Congo est au bord de l’implosion et ils ne veulent pas prendre le risque que les groupes de rebelles en profitent pour faire écouler les matières premières tellement importantes pour l’économie ougandaise vers d’autres destinations. Quelques sources estiment déjà le nombre de soldats ougandais au Congo à 1400.

Le royaume des Bakonzo

Il y a trois ans je parlais avec un notable du roi de Rwenzururu à Fort Portal. Presque en chuchotant il m’a dit : « Savez-vous ce que les 3 millions de Bakonzo et les 6 millions de Wanande pourraient faire s’ils s’unissaient? Rwenzururu deviendrait un état viable, et nous pourrions enfin forcer notre vraie indépendance ! Ne soyez pas surpris d’en entendre parler un jour. »

Peut-être ce plan est désormais mis en œuvre ? L’apparition des maï maï congolais et leur prise de position partout n’est pas une coïncidence. Il s’agit probablement d´une action organisée, convoquée par quelqu’un. Peut-être par le roi Mumbere ? D’une part il a dû voir dans l’échec des politiciens congolais une bonne opportunité de s’y mêler pour ses propres ambitions. D’autre part il n’avait sans doute pas envie de voir de nouveau Museveni et sa clique monopoliser les richesses congolaises, car ceci nuit finalement aux Wanande, ses propres gens. La frontière coloniale artificielle entre le Congo et l’Ouganda avait divisé son peuple en deux ce qui a mené à deux appellations différentes. Mais il s’agit bel et bien d´un seul peuple avec une seule langue et culture, les Wanande et les Bakonzo.

Croyait-il voir l’opportunité parfaite pour réunir son peuple, unir leur pouvoir économique et militaire, et en même temps rejeter la mainmise de Kampala ? Kampala évidemment ne pouvait pas laisser faire, ce qui explique aussi le déploiement rapide de soldats le long de la frontière avec le Congo. Il fallait rompre la communication entre les Wanande et les Bakonzo.

Source: Facebook

Un des miliciens tués à Kasese, Ouganda

Et le Rwanda alors?

Cette fois-ci il n’y a pas de lien avec Rwanda? Sans doute il doit y en avoir un, mais le Rwanda est plus discret, comme d’habitude. L’ancien dirigeant des rebelles du M23, Sultani Makenga, a été récemment signalé à nouveau au Nord-Kivu. Les rumeurs voulaient qu’il y lance une n-ième nouvelle rébellion. Mais il semble avoir disparu de nouveau, sans plus de nouvelles, sans laisser de traces.

Pendant que j’écris cet article, je reçois un message whatsapp avec l’annonce que Makenga se trouve pour le moment à Kinshasa pour préparer la garde présidentielle de Kabila au 19 décembre, lorsqu’ils iront assiéger la capitale dès les premières heures pour intimider ceux qui comptent exiger la fin de son mandat et ainsi étouffer leurs actions de protestation dans l’œuf.

Vrai ou pas vrai, c’est en tout cas un indicateur clair du climat actuel en RDC. A travers le mutisme politique du président quant à ses intentions politiques et le théâtre politique de mauvais goût à Kinshasa, Kabila tient en tenaille son propre pays. Les rumeurs gonflent de partout. La situation peut évoluer dans tous les sens, mais il devient fort probable qu’il n’y aura pas d’apaisement. Bien au contraire. L´homme qui aurait pu entrer les livres d’histoire comme l’architecte de la démocratie congolaise, en devient désormais le fossoyeur. Il a vraiment pris les mauvais voisins en exemple.

Traduction: Goedele Verburgh

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Over de auteur

  • Globochtoon

    ‘Van waar ben je?’. De vraag zet me elke keer aan het denken. Van waar je geboren bent? Dan ben ik van Rwanda. Van waar je ouders komen?