‘Moi, je ne parle pas aux réfugiés. Je sais bien à qui j’ai affaire.’

La peur des réfugiés fait trembler la Bulgarie. Ce pays en bordure de l’Europe protège ses frontières avec la Turquie à grand renfort de barrières, de chiens de garde et de violence brutale. Les protestataires sont blâmés. Olivia Kortas et Kasper Goethals nous racontent leur voyage d’un mois dans ce pays où les svastikas et les menaces de morts sont désormais monnaie courante.

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

Un des lits du camp où réside le jeune homme de 19 ans.

Sans un mot, Omaid Niaizi déambule dans le dédale de crasse et de désolation d’un long couloir. L’odeur qui flotte dans l’air rappelle un espace confiné où s’entassent trop de monde : un air recyclé sentant la sueur, comme déjà respiré par d’autres poumons. Sous la lueur oppressante des néons luisent les fronts et les nez métissés d’hommes et de femmes entourant Omaid. Derrière eux, on aperçoit l’isolant qui se décolle des murs ; les plaques en carton du plafond menacent de tomber sur leurs têtes. Omaid donne une caresse sur la tête de deux petits garçons, pour les consoler. Il pousse une porte à sa gauche ; elle s’ouvre sur la chambre qu’il partage avec trois autres personnes.

À 19 ans, Omaid vit déjà depuis cinq mois à Harmanli, une petite ville bulgare de 18 000 habitants près de la frontière turque. L’ancienne base militaire de la ville sert depuis fin 2012 de camp de réfugiés. Plus de 2 000 personnes habitent dans la base. Environ la moitié estd’origine afghane, comme Omaid. En cette période hivernale, le mercure indique moins vingt degrés et les réfugiés dorment dans des baraquements de béton délabrés, dépourvus de chauffage pour la plupart.

‘On a décollé les plaques du plafond pour nous cacher,’ raconte Omaid d’une voix enrouée, en pointant vers le plafond de sa chambre. L’état déplorable du camp lui rappelle chaque jour les protestations de novembre. Une rumeur circulait, prétendant que des maladies contagieuses infestaient le camp. Les portes du camp furent immédiatement fermées. Après deux jours d’isolement, une part importante des habitants se rebellèrent. Armés de pierres, 1 500 jeunes hommes dévastèrent le camp. La police réagi alors en allant de porte en porte pour frapper les jeunes à coups de matraque. L’un d’eux, âgé de seize ans, fut admis à l’hôpital avec une fracture du crâne. Depuis ce jour, il est dans le coma ; les taches de sang ornent toujours les murs et les matelas.

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Couloir du camp d’Harmanli. Depuis les protestations et les altercations entre migrants et policiers, les matelas jonchent le sol.

Le mur qui encercle le camp est bien neuf, lui, et coiffé de larges spirales de fil barbelé aux éclats argentés. Une simple conversation avec la population d’Harmanli explique le pourquoi cette fortification. Le mur n’est pas tant là pour assurer la protection des réfugiés que pour calmer les esprits des habitants alentours. Les nouveaux arrivants effraient les Bulgares.

L’atmosphère s’est chargée d’électricité en été dernier, quand de plus en plus d’Afghans firent leur arrivée, se souvient Nikolay Georgiev, un conseiller municipal, président de la section locale du Mouvement national bulgare (VMRO), un parti d’extrême-droite.

Quelqu’un d’ici

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

Nikolay Georgiev

Nikolay Georgiev est attablé dans un café situé à un peu plus de deux kilomètres de distance de la chambrette d’Omaid. Le visage de cet homme trapu de 41 ans est couperosé. Sous des sourcils hirsutes, ses yeux jettent des regards inquiets à gauche et à droite. Sa voix est posée, presque étouffée pour ne pas déranger les convives des tables voisines. Fièrement, il se met à parler de sa ville natale, Harmanli. Ici, tout le monde le connaît. C’est ici qu’il a grandi, c’est ici qu’il a été élu.

Très vite, le chauvinisme laisse place à la colère. Non, il ne se laissera pas chasser d’Harmanli. ‘Les Afghans, c’est eux qui doivent déguerpir’, s’écrie-t-il.

L’instant d’après, il se reprend et continue d’une voix réservée. La colère reste malgré tout perceptible dans son ton. ‘Ils s’installent dans nos parcs pour manger, ils pissent partout et abandonnent leurs déchets derrière eux’, reproche-t-il. Les yeux écarquillés, il sort son smartphone pour montrer une photo floue d’un petit groupe d’hommes assis en cercle sur du gazon. Leurs visages ne sont pas visibles, mais leurs cheveux sont noirs et lisses, à la différence des cheveux des Bulgares.

Nikolay Georgiev reconnaît qu’en quatre ans de croisade contre les migrants, il n’a jamais adressé la parole à un réfugié.

Nikolay Georgiev reconnaît qu’en quatre ans de croisade contre les migrants, il n’a jamais adressé la parole à un réfugié. ‘Pour quoi faire ? Je sais bien à quel genre de personne j’ai affaire,’ dit-il en reniflant. ‘95 pour cent des Afghans sont des migrants économiques, des parasites qui veulent être pris en charge et refusent de s’intégrer.’

Omaid parle six langues, dont le bulgare. Pour gagner un peu d’argent, il travaille comme traducteur pour une organisation d’aide internationale présente dans le camp. Il est intelligent, sportif et il apprend vite. Faisant preuve de sensibilité, il traduit avec soin les flots de mots qui décrivent la misère des lieux. Soudain, sa voix se brise ; il se préparait à raconter quelque chose de sa propre histoire. Il pince ses lèvres gercées et pleure en silence. Omaid n’a pas  “d’excuse” pour venir en Europe, il ne fuit pas la guerre. Il cherche simplement une vie meilleure. Cela fait de lui un parasite, d’après Nikolay Georgiev.

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Frontière entre la Bulgarie et la Turquie

Il y a six mois, Omaid a franchi la frontière qui sépare la Turquie de la Bulgarie. Les collines désertes y sont traversées d’une barrière de trois mètres de haut bardée de lames de rasoirs. Au pied du massif de Strandja, au sud-est de la Bulgarie, la frontière n’est pas protégée sur quelques mètres. C’est par cette ouverture que la plupart des passeurs envoient leurs clients. Il ne leur reste alors plus qu’à traverser la rivière Rezovska à la nage et à se frayer un chemin entre les broussailles épineuses de la sapinière ombragée, talonnés par des policiers équipés de lunettes de vision nocturne et leurs chiens.

Douze des tentatives d’Omaid se soldèrent par une arrestation de la police frontalière bulgare. Il relate comment les policiers volèrent son argent, le tabassèrent et le renvoyèrent en Turquie. ‘Trois ou quatre hommes masqués de noir nous donnaient des coups de matraques,’ glisse-t-il dans un souffle. ‘Souvent, ils lâchaient leurs chiens.’

À son treizième essai, il arriva trop loin pour être renvoyé. Il put s’enregistrer et atterit à Harmanli. La quasi-totalité des résidents racontent des expériences similaires de push-backs illégaux.

À son treizième essai, il arriva trop loin pour être renvoyé. Il put s’enregistrer et atterit à Harmanli. La quasi-totalité des résidents racontent des expériences similaires de push-backs illégaux.

Lorsqu’elle renvoie les migrants de cette manière, la police frontalière viole le droit international. À son arrivée sur le territoire européen, tout migrant doit remplir une procédure d’asile avant de pouvoir être réexpédié d’où il vient. Dans la pratique, des bergers allemands affamés accueillent les réfugiés de guerre tentant de pénétrer en Europe.

Diverses sources internes de la police bulgare des frontières corroborent ces récits. Des rapports de l’agence européenne Frontex, accidentellement divulgués au public l’année passée, évoquent avec inquiétude ces pratiques. Du reste, aucun agent ne souhaite faire de déclaration publique à ce sujet. Dans un petit appartement de la banlieue de Sofia, un homme s’est décidé à parler.

‘Il s’appelle Rex,’ annonce-t-il avec un rictus. Le berger allemand de Majd Algafari se déplace lourdement, ses griffes résonnant sur le sol de la cuisine ; sur la table trônent des baklavas bulgares. ‘Il a suivi l’entraînement de la police frontalière. Si je lui en donne l’ordre, il se jettera sur vous et déchiquettera vos vêtements.’

Majd Algafari tient une petite entreprise de traduction qui assure la liaison entre les policiers et les migrants qu’ils arrêtent à la frontière. Il confirme ce que ses collègues n’admettent que off the record : ‘À ce jour, les migrants se heurtent à de violents push-backs à la frontière. Les ordres viennent d’en haut.’

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

Homme afghan dont les mains ont été coupées par les Talibans.

Push-backs

La fermeture des frontières de Macédoine, l’année passée, et l’accord avec la Turquie qui a bloqué les migrants sur les îles grecque ont permis de contenir le gros du flux de migrants. Ceux décidés à traverser coûte que coûte les frontières de l’Europe le font à présent au péril de leur vie. Ils empruntent la voie de la Mer noire vers la Roumanie, des eaux traîtresses entre la Libye et l’Italie ou celle de la terre, via la Bulgarie et la Grèce.

En Turquie, dans l’ombre de la forteresse européenne, vivent désormais trois millions de réfugiés. Dans les camps de Grèce résonnent les mêmes histoires de push-backs et de mauvais traitement policier. On croirait à une race to the bottom. Les autorités de Sofia veulent en tout cas éviter que la Bulgarie ne devienne la nouvelle voie d’accès au rêve européen.

En septembre 2016, l’UE a déboursé 108 millions d’euros pour la protection de la frontière bulgare. De plus, 135 agents de Frontex venus de plusieurs pays furent déployés aux côtés de leurs collègues bulgares. Officiellement, ils ne sont présents que pour soutenir l’équipe locale, pas pour repousser les réfugiés.

‘Si nous étions là pour ça, je ne participerais pas,’ raconte Jugo, un officier néerlandais en patrouille. Depuis le début de sa mission il y a un mois, il n’a pas encore vu un seul réfugié. Sur le terrain, les agents de l’UE surveillent aussi les Bulgares : en présence de Frontex, les agents locaux n’acceptent pas les pots-de-vin des passeurs et les migrants ne sont pas repoussés.

Peur des Afghans

Les migrants n’ont pas l’intention de rester en Bulgarie, le pays le plus pauvre de l’Union. Il s’agit avant tout d’un pays de transit. Les Syriens et les Afghans ont connaissance de l’ampleur de la xénophobie en Bulgarie et des mauvaises conditions des camps du gouvernement. ‘Personne n’a envie de passer par la Bulgarie,’ explique Omaid. ‘Les passeurs organisent le trajet, nous ne faisons que les suivre.’

‘Personne n’a envie de passer par la Bulgarie. Les passeurs organisent le trajet, nous ne faisons que les suivre.’

Les réfugiés espèrent vite quitter la Bulgarie pour la Serbie, la Hongrie, l’Autriche ou l’Allemagne.  Une arrestation et un enregistrement en Bulgarie sont leur pire cauchemar, car ils risqueraient alors d’être contraints de rester dans un pays pauvre et hostile à leur égard. Les rares avocats spécialisés en droits de l’Homme du pays ont depuis longtemps cessé de lancer des appels au secours.

‘Ici, personne ou presque n’accède à la procédure de demande d’asile. Les sorties médiatiques visant à le dénoncer sont inutiles,’ constate Valeria Ilawera. Elle est l’une des avocates des droits de l’Homme les plus réputées en Bulgarie. Chaque semaine, elle traite près de 20 dossiers de réfugiés, dont la plupart n’aboutisse pas. ‘En Bulgarie, les circonstances sont très défavorables. Les réfugiés sont victimes de traitements arbitraires.’

À Harmanli comme dans d’autres camps, les migrants vivent dans une constante incertitude de leur avenir. Ils ressentent de la frustration, la méfiance des voisins bulgares ne facilitant pas la situation.  Tous craignent “les Afghans”. Les mères imposent un couvre-feu à leurs filles, l’exploitant du supermarché local a installé de nouvelles caméras et un chauffeur de poids lourd qui sillonne toute l’Europe a fait changer les serrures de sa maison pour partir l’esprit plus tranquille quand il quitte sa famille pour de longues périodes.

Nikolay Georgiev catalyse toute cette angoisse. Avec son parti, il organise de grandes manifestations contre le camp d’Harmanli. Des bus entiers d’activistes d’extrême-droite viennent des quatre coins du pays pour manifester.

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

 

Cédant à la pression de Georgiev et ses acolytes, le gouvernement a finalement fermé l’accès au centre d’Harmanli à la fin novembre 2016. S’ensuivit la rébellion à l’origine du coma d’un jeune Afghan. Les protestations des résidents du camp et la réaction de la police provoquèrent une crise nationale. Le soir même, le Premier ministre Boïko Borisov, le ministre de l’Intérieur et le président de l’Agence nationale des réfugiés se rendirent sur les lieux.

Nikolay Georgiev, qui a déjà eu recours aux médias pour mettre la pression sur le gouvernement, s’est entretenu avec les politiciens. ‘M. Borisov m’a promis qu’à l’avenir, les Afghans ne pourront plus quitter l’ancienne base militaire.’ Il note avec approbation que les politiciens ont appliqué certaines de ses recommandations Les 400 “agitateurs principaux” furent isolés sans autre forme de procès dans des institutions fermées et un mur fut érigé autour de la base.

Svastikas

Sur la route du retour à Sofia, le Premier ministre peut observer depuis l’autoroute des scènes résumant bien la Bulgarie actuelle. La bande d’arrêt d’urgence est mobilisée par des Roms et leurs charrettes tirées par des chevaux, les squelettes des panneaux de publicité ou de propagande béants rouillent dans les bas-côtés. Un peu plus loin, des plaques étincelantes rappellent combien l’Europe a payé pour la construction de l’autoroute flambant neuve. Certains panneaux de circulation sont tagués de croix gammées. Puisque personne ne vient les nettoyer, elles sont là depuis des semaines.

Arrivé à Sofia, le Premier ministre rencontre d’autres svastikas sur son chemin : dans les rues autour de la synagogue et de la mosquée, à côté du parlement et du palais présidentiel.

Les secouristes, les journalistes indépendants, et même un prêtre engagé dans les affaires sociales : tour à tour, tous reçoivent régulièrement des menaces de mort par e-mail ou sur les réseaux sociaux.

Les Bulgares libéraux et cosmopolites de Sofia confient avoir peur d’inviter leurs amis. En particulier si ces amis ont une autre couleur de peau. Dans les rues de la capitale, les personnes noires de peau sont systématiquement la cible de regards et de gestes obscènes imitant des singes. En janvier, une jeune Britannique a été attaquée par des hooligans qui lui ont lancé des bouteilles de bière, devant l’entrée d’un café branché servant des hamburgers véganes.

Les habitants de Sofia n’ont pas l’habitude de voir des réfugiés. Par conséquent, ils déversent leur rage sur les personnes dont le profil se rapproche le plus des étrangers. Les secouristes, les journalistes indépendants, et même un prêtre engagé dans les affaires sociales : tour à tour, tous reçoivent régulièrement des menaces de mort par e-mail ou sur les réseaux sociaux.

Mais le pire, c’est que cette pression est efficace : quelques-unes des plus grandes organisations internationales de défense des droits de l’Homme reconnaissent à contrecœur ne plus tant insister sur la xénophobie dans leurs messages, et ce afin de garantir la sécurité de leur personnel bulgare.

‘Depuis 2014, la situation des droits de l’Homme ne fait qu’empirer en Bulgarie,’ ajoute Krassimir Kanev. Il préside le Comité Helsinki de Bulgarie, le principal organisme de défense des droits de l’Homme du pays. En octobre, il en a payé de sa personne. ‘C’était une belle journée, je me rendais au travail en métro. À la sortie, j’ai croisé le regard d’un homme,’ raconte-t-il calmement et en détail. ‘J’ai vu qu’il me reconnaissait, il se dirigeait d’un pas décidé vers moi. L’instant d’après, je sentis qu’il me frappait au visage.’ Son agresseur disparut sans laisser de traces.

Krassimir Kanev plaisante quand on lui demande s’il a peur de se rendre seul au travail. Selon lui, le problème est plus large. ‘Le pire, c’est que les autorités tolèrent les intimidations des groupes d’extrême-droite. Ils peuvent venir manifester sous nos fenêtres et menacer mon personnel. La police ne fait rien.’

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Une femme dans le camp de Vrajdebna, non loin de Sofia.

Pureté de la nation

L’ironie veut que la Bulgarie compte non seulement la plus grande population musulmane d’Europe (18 %), mais aussi le plus haut niveau de xénophobie et d’islamophobie. Krassimir Kanev envisage plusieurs raisons à cela. ‘À l’époque du communisme, les musulmans étaient déjà pointés du doigt, les Turcs devaient modifier leur nom de famille. Déjà, l’idée régnait que la Bulgarie devait maintenir sa pureté ethnique.’

Les années suivant la fin du communisme signifièrent la marginalisation des minorités, y compris les Roms et les musulmans. Dans les folles années nonante, la déferlante du capitalisme dans les pays de l’Est apporta avec elle l’oligarchie, les réseaux mafieux et une inégalité grotesque. Des pans entiers de la société bulgare ne parvinrent pas à sortir de la misère. Krassimir Kanev souligne également le rôle de l’éducation, fondée sur des mythes. Dans les écoles bulgares, les enfants apprennent l’oppression exercée par l’Empire ottoman. Ainsi, l’image de victime du peuple bulgare est entretenue et renforcée par des demi-vérités.

‘Big problem Merkel. Talibani come here ! Big problem !’

Tout ceci constitue un terreau fertile pour la xénophobie. ‘D’un point de vue politique, la xénophobie est utile, elle permet de gagner des voix. Les médias, aux mains d’oligarques qui tirent les ficelles de la politique, en sont les complices,’ analyse Krassimir Kanev.

En couverture d’un quotidien bulgare figure une grande photo d’Angela Merkel. Hier, douze personnes sont décédées dans un attentat terroriste visant le marché de Noël de Berlin. ‘Ses mains sont tachées de sang’ : le titre à la une est sans équivoque. Les médias, les politiciens et les citoyens bulgares profitent de la nouvelle pour incriminer les réfugiés. À Svilengrad, le checkpoint principal de la frontière turque, un policier s’exclame dans un anglais approximatif : ‘Big problem Merkel. Talibani come here ! Big problem !’

Au demeurant, les habitants de la région frontalière sont généralement plus accueillants que ceux de la capitale. ‘Nous sommes à la montagne,’ justifie une dame du sud-est du pays. ‘Ici, si on n’aide pas les gens dans le besoin, ils mourront de froid.’ D’étroits chemins d’asphalte crevassé se dessinent entre les champs blancs. La neige est gelée, les températures ne dépassent pas le zéro depuis des semaines. Çà et là, des cabanons en ruines percent la couverture de neige, comme de vilaines cicatrices. Un village compte cinq habitants, un autre, une centaine. Cette région est souvent traversée par les réfugiés en provenance de Turquie.

Chasse aux réfugiés

Un homme aux cheveux blancs, Michal, entre dans l’unique magasin de Mamarchevo, un petit village de trois cents habitants à quinze kilomètres de la frontière. ‘Il y a deux mois, j’ai découvert 22 réfugiés,’ raconte fièrement l’homme à la veste orange et au pantalon de sport bleu. ‘Mon chien les avait senti, j’étais parti à la chasse.’ C’était sa première rencontre avec des migrants.

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

 

‘Je suis allé vers eux et j’ai crié : hé vous, vous êtes qui ?’, poursuit l’homme de 67 ans. ‘Le groupe s’immobilisa, comme cloué au sol.’ Les cils pleins de neige, il louche et ouvre grand ses yeux et sa bouche pour imiter l’expression de peur des réfugiés. ‘Il y avait des femmes et des enfants dans le lot. Je n’avais pas peur. Ce n’est qu’après que j’ai songé au danger de rencontrer un groupe comme celui-là, tout seul dans les bois.’

C’est généralement ce genre de groupes que la police appréhende. Les groupes plus restreints et les individus isolés sont moins fréquents et plus difficiles à repérer. Dans les tempêtes de neige des dernières semaines, les seuls véhicules à circuler dans le massif du Strandja étaient les Jeeps des douaniers, de l’armée et de la police frontalière. L’officier Stoyan Ganev scrute les environs, à la recherche de dépôts de déchets, de traces de pas ou de fumée de feux de camp. ‘À la police des frontières, nous venons en aide aux réfugiés, justement. Qui a dit que nous les attaquions ?’ demande-t-il sans détacher son regard perçant du paysage.

Confronté à la question des fameux chasseurs de réfugiés dévoilés par les médias internationaux et de leur possible aide apportée à la police locale, il pèse ses mots et garde longtemps le silence. Il répond qu’il s’agissait de volontaires, souvent de partisans de l’extrême-droite ou de politiciens opportunistes, qui prétendaient protéger femmes et enfants de l’invasion islamique. Il conclut d’un ton décidé : ‘Notre personnel est aujourd’hui suffisant pour assurer le contrôle des frontières’

© Kasper Goethals/The Caravan’s Journal​

Policier en patrouille le long de la frontière avec la Turquie, dans une voiture de Frontex.

Nikolay Georgiev juge que l’UE ferait mieux de fermer ses frontières. ‘Nous devrions avoir l’autorisation de tirer dessus,’ dit-il, ‘avec des balles en caoutchouc dans un premier temps, et de vraies balles si nécessaire. Ils doivent apprendre qu’ils ne peuvent pas traverser les frontières de l’UE,’ prévient Nikolay Georgiev en souriant, visiblement content de lui. Si ça ne tenait qu’à lui, Omaid aurait été abattu à treize reprises.

Il est loin d’être le seul politicien d’Europe à tenir un tel discours. La vice-présidente de l’AfD, Beatrix von Storch, s’est elle aussi déjà exprimée en faveur de l’usage de la force aux frontières. À la différence des Allemands, les Bulgares partagent massivement l’opinion de Nikolay Georgiev. Il ne choque plus personne, ce type de déclarations est devenu habituel en Bulgarie.

Kasper Goethals et Olivia Kortas appartiennent au collectif international de journalistes The Caravan’s journal. Le soutien de la Fondation Karel Gerold a rendu la réalisation de leur reportage possible.

Traduction : Marie Gomrée

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