Portraits de Bagdad

Bagdad : sous les bombardements, les habitants. Accompagnée du photographe belgo-iraquien Karim Abraheem, Tine Danckaers s’est rendue à Bagdad, cette ville des mille et une nuit déchirée par les conflits. Un reportage exclusif en quête non pas des bombes, mais des personnes qui vivent entre elles.

Le fétichiste des costumes

© Karim Abraheem

J’ignore jusqu’à son nom, mais dès que j’ai vu cet homme vêtu d’un impeccable costume manœuvrant son scooter blanc étincelant dans la poussière iraquienne qui envahit les rues de Bagdad où il ne pleut plus, j’ai su. ‘Je veux une photo de cet homme-là.’ Je le pointe du doigt, émerveillée par son allure élégante qui fait voler en éclats tous les clichés qui entachent mon imagination.

Peu après, s’assied en face de moi dans le café Oum Khaltoum un ancien matelot au long cours, un fétichiste des costumes.

‘Anvers et Rotterdam’, s’écrie-t-il quand je lui dis venir de Belgique. Le soin de son élocution égalerait presque celui de sa mise. Depuis qu’il a pris sa retraite, il occupe ses matinées, que dis-je, ses journées à l’élaboration de ses tenues. Chaque jour commence par le choix de l’un de ses trente-cinq costumes, qu’il accorde ensuite à une variété d’accessoires, contrôlant jusqu’à la couleur des boutons de manchettes.

Père Gabriel, église Sainte-Marie de Bagdad

© Karim Abraheem

Aucun journaliste en visite à l’église Sainte-Marie de Bagdad ne peut déroger à l’interview du père Gabriel, gardien des clés de cette église apostolique arménienne. Il revendique sa place dans le monde. Il a une idée claire du message qu’il veut lui transmettre. À commencer par le fait qu’il est Iraquien – comme si j’osais en douter – et fier de l’être. Nous, les Iraquiens, nous sommes différents mais unis.’

Quand j’évoque 2006 et 2007, années florissantes de la violence sectaire, même entre voisins, il déclare que le gros des tensions est révolu à Bagdad. ‘Bagdad est bonne avec nous, les chrétiens. Aujourd’hui, notre principal problème, c’est l’EI. Il détruit des églises à Mossoul et commet des attentats contre tous les Iraquiens.’

‘Observez bien l’église.’ Les fidèles qu’elle accueille ne sont pas tous chrétiens ; les voisins musulmans sont ici chez eux.

Les traces de henné sur ses murs témoignent des musulmans venus demander la grâce de Marie la sainte. Avant son départ pour Mossoul, un soldat chiite iraquien vient l’invoquer dans ses prières pour rentrer sain et sauf.

Toiles électriques, câbles et attaches

© Karim Abraheem

En matière de câbles et de raccordements, le vieux Bagdad n’est pas en reste. Ici, l’architecture ottomane décrépite s’orne par la force des choses de toiles d’araignées électriques. Après des années de gestion inefficace et d’investissement inexistant dans l’infrastructure électrique, les Iraquiens n’ont d’autre choix que de ‘faire preuve de créativité avec l’électricité’. Ils la puisent où ils la trouvent et où ils peuvent la payer : sur des marchés privés aussi illégaux qu’exorbitants.

Durant la première guerre du Golfe de 1991, quand une coalition de 34 pays attaqua l’Irak, les centrales électriques iraquiennes furent complètement détruites. Les centrales d’énergie furent aussi durement touchées. S’ensuivirent des sanctions économiques et l’invasion américaine de 2003.

Les USA bombardèrent à nouveau les infrastructures électriques, restaurées mais encore fragiles. Ces dernières années, le droit à une électricité abordable est un thème récurrent des manifestations dans différentes villes d’Irak. Une bonne nouvelle : ces manifestations envoient un signal évident que la population iraquienne est en quête d’autodétermination.

Mandéens, adorateurs de l’eau

© Karim Abraheem

Tous les dimanches, ils s’immergent dans le Tigre, ne craignant pas les températures automnales de ses eaux. Ils y purifient leur corps et leurs ustensiles de cuisine. Les mandéens croient en la force spirituelle et purificatrice des cours d’eau. Cette religion ancestrale serait née il y a 1 800 ans dans les marais mésopotamiens, dans le sud de l’actuel Irak. Ils étaient alors des centaines de milliers.

Une large part des fidèles fuit l’Irak. Les marais furent asséchés. Vinrent les années nonante, implacables. Années de répression économique, d’embargo international contre l’Irak. L’exode massif d’après 2003, inévitable. Momentanément, les religions autres que musulmane n’avaient plus leur place. ‘Nous étions menacés dans les rues. Aujourd’hui, nous sommes éparpillés dans l’ensemble du pays, où nous sommes encore 15 ou 20 000’, raconte leur cheikh.

Depuis celui de Saddam Hussein, les gouvernements successifs ont malmenés les mandéens. Ils sont avant tout victimes d’inégalités en matière de droit à l’éducation, à ne pas porter le voile, à disposer d’un lieu sûr où reposer en accord avec leurs convictions spirituelles après la mort. Dans la société, ils rencontrent moins de difficultés. ‘Nous attendons donc que le gouvernement emboîte le pas à la réalité, au lieu de la créer.’

Abbas Chamseddine, le chiite de Facebook

© Karim Abraheem

Ses fidèles virtuels se comptent par milliers. Après notre conversation chez lui, le cheikh chiite Abbas Chamseddine publie directement un statut sur Facebook citant sa déclaration que les chiites pacifistes occupent la position de la majorité, qui n’est pour autant pas la meilleure. ‘Non, ce que nous faisons, c’est poursuivre un objectif d’égalité. Quand quelqu’un demande qui nous sommes, notre réponse sera toujours “Nous sommes des Iraquiens.” Notre religion n’arrive qu’en deuxième position.’

Le religieux qualifie le sectarisme de produit politique. De produit allant à l’encontre de la nature des Iraquiens, du sens de la religion et des idées de l’imam Hussein bin Ali qui défendit la liberté de religion et l’égalité entre ses différentes formes. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir ses propres opinions des groupes politiques sunnites. Contrairement à beaucoup d’autres de mes interlocuteurs, il voue loyauté à Nouri al-Maliki, premier ministre iraquien de 2006 à 2014. Héritier du système sectaire de Paul Bremer, Nouri al-Maliki s’inspirait du modèle de gouvernance libanais. Il voulait la paix, mais les sunnites refusèrent, me dit le cheikh. ‘Nouri al-Maliki a essayé d’impliquer des groupes sunnites dans la formation de l’État, mais il n’a pas réussi. Il ne trouva pas de partenaires.’

Café Shahbandar, le salon de thé le plus téméraire au monde

© Karim Abraheem

Le plus célèbre, probablement le plus beau salon de thé de Bagdad. C’est ici que l’on boit le plus de thé, que l’on partage le plus d’histoires et que l’on prend le plus de selfies de toute la rue aux livre d’al-Mutanabbi.

Qui veut déguster son thé dans le calme, doit se lever tôt. Les vitres au plomb filtrent alors les premiers rayons du soleil. Dès dix heures du matin, le salon s’emplit, le thé coule à flots continus, les pipes à eaux sont alimentées en permanence.

Invariablement, Mohammed al-Kashali, le propriétaire des lieux, s’assied à son petit bureau qui jouxte l’entrée. Des millions de buveurs de thé passent le seuil de sa porte. Chaque jour, il honore la culture, les livres de cette rue et ses cinq fils, décédés lors d’un attentat perpétré sur ce même seuil.

Abu Mustafa, Monsieur Moustache

© Karim Abraheem

À 82 ans, il est probablement l’homme le plus photographié du charmant Dahane, le “quartier pétrolier” de Bagdad. Sa boutique de miel, d’huile et de sirop a beau faire la taille d’une penderie, elle existe depuis cent ans déjà.

Khalib Shabander, héros de la résistance du Milieu

© Karim Abraheem

Un ami me conseille de l’interroger, alors que Khalib Shabander passe à côté de nous. Oui, il veut bien me rencontrer, demain, sur la terrasse du salon de thé de Salwan.

L’ancien parlementaire a gagné le statut de héros de la résistance dans certains cercles de Bagdad. Il a abandonné l’establishment politique pour dénoncer l’administration de son partenaire de parti (Dawa) et ancien premier ministre d’Irak, Nouri al-Maliki.

Renoncer à la sécurité d’un poste bien rémunéré, c’est un acte que peu seraient prêts à faire. Même en-dehors des frontières iraquiennes. Khalib Shabander croit en la formation d’une coalition plus large pour combattre la fragmentation de la société et investir dans la jeunesse iraquienne.

Critique envers Nouri al-Maliki, ce ‘dirigeant tribal’ ayant fait de ‘Dawa un clan’, il défend prudemment son successeur, Haïder al-Abadi. Un homme doté d’une vision du monde, qu’il soit bourgeois ou non. ‘Et non, il n’est pas un puissant dirigeant soutenu par les clans ou l’Iran, qui le juge trop occidental. En revanche, il a revalorisé l’armée iraquienne, il respecte l’État iraquien et bénéficie du soutien de chefs religieux.’

 

© Karim Abraheem

 

Salima, veuve dans un “quartier pauvre”

Salima habite l’un des quartiers les plus pauvres, en plein cœur de Bagdad : Rusafah. À deux pas de chez elle, dans la rue Rashid, les mosaïques de la coupole de la mosquée chiite d’Haider Khane sont précautionneusement en train d’être posées ; les lieux ont été bombardés en 2007.

Dans la rue de Salima, les habitants utilisent leurs déchets de manière ‘créative’ pour combler les trous. Les maisons en ruine sont littéralement comblées par des poubelles.

Salima vit avec son fils de douze ans, sa fille de quinze et une pension de veuve. Elle devrait recevoir 100 000 dinars iraquiens par mois, ou 82 euros, à peu près. Seulement, elle ne perçoit l’argent qu’un mois sur deux. L’électricité lui coûte 15 00 euros par mois, qu’elle verse au gouvernement.

Depuis toujours, celui-ci ne fournit pas assez de courant pour une journée, elle paye donc 30 000 à un fournisseur privé. Ce qui lui laisse par conséquent 5 000 dinars pour boucler le mois. “Heureusement”, elle me confie que ‘puisque le gouvernement ne m’aide pas, mes voisins me soutiennent.’

 

© Karim Abraheem

 

 

Mustafa, jeune Bagdad

Mustafa a dix-huit ans. Il est l’aîné d’une fratrie devant survivre sans père. À douze ans, il a quitté les bancs de l’école pour ramener de quoi manger à la maison. Il fait partie de ce que certains appellent ‘la génération perdue’ d’Irak : la jeunesse qui a grandi pendant les années de violence, qui n’a jamais connu autre chose.

Pour elle, les défis sont énormes : les occasions de tomber dans le sectarisme et la radicalisation sont à portées de main. Il reste toutefois un espoir. L’organisation Kulluna Muwatinin, et d’autres comme elle, travaille avec les jeunes sur le thème de la citoyenneté. Les jeunes de Bagdad ont soif de changement et s’opposent à la pensée cloisonnée de la religion.

 

 

© Karim Abraheem

 

‘Toutes les farines sont blanches’

Elle veut se faire entendre, cela saute aux yeux. Il y a bien longtemps que les journalistes ne défilent plus en nombre dans Bagdad. Ils ne viennent qu’après un attentat de plus. Ici, les imams Ali bin Hussein et Ali sont chez eux.

Durant Mouharram, le mois chiite du deuil qui a lieu chaque année, ils sont représenté partout. Je déduis que le quartier est principalement habité par un mélange de chiites et de sunnites. ‘Le sectarisme n’est pas un problème. Nous partageons la même rue, achetons notre pain dans la boulangerie la plus proche. Comme si la farine avec une teinte politique. Toutes les farines sont blanches.’

Non, les véritables problèmes de cette rue sont d’ordre pratique : manque d’eau potable et abordable, d’électricité à un prix correct, de raccordements sécurisés, d’égouts fermés… ‘Le gouvernement fournit de l’eau gratuite, mais il faut la filtrer. L’électricité – payante – qu’il distribue ne tient pas la journée. Nous devons acheter au prix fort le courant de générateurs privés. Et, à votre avis, qui détient les actions ? Voilà. Mais tout ce qu’il fait, c’est nous reprocher des prétendues querelles religieuses auxquelles mes voisins et moi ne participons pas.’

 

Splendeur passée

© Karim Abraheem

Ces dernières 26 années, depuis la première guerre du Golfe, Bagdad a eu son lot de destruction. La ville conserve malgré tout ses secrets et recoins bien cachés. Dans la vieille ville, le délabrement triomphe. Mais les anciennes maisons ottomanes et juives, réinventées en entrepôts et magasins, recèlent de véritables trésors d’antan.

Miroirs garnis de mosaïque, sols carrelés de couleurs délavées, magnifiques boiseries vermoulues, murs de stuc aux teintes orientales sous une strate de poussière et de fientes de pigeon.

The Good Cop

© Karim Abraheem

‘Pourriez-vous nous indiquer où se trouvent les bureaux du parti communiste ?’ Oui, à une condition. L’agent, posté presque tous les jours au rond-point de Kahrama, souhaite d’abord savoir pourquoi les communistes n’aiment pas Allah.

‘Mais si, ils l’aiment’, lui répond Karim, notre photographe. ‘Ce qu’ils n’aiment pas, c’est que certains pensent que Dieu est un politicien.’

Il nous explique en détail le chemin à suivre. Le lendemain, il nous rend un service de luxe : il arrête la circulation pour nous laisser traverser. Chaque jour, il nous saluera de la main à notre passage.

Artisans clandestins, vieux Bagdad

© Karim Abraheem

Dans ce sous-sol où luisent des câbles métalliques, nous aurions dû trouver une ancienne synagogue. Mais le vieux Bagdad est un labyrinthe, cet endroit abrite une nouvelle histoire. Dans ces ateliers alignés sont fabriquées des bouilloires en métal de Bagdad, du bec jusqu’au corps, dans trois tailles différentes.

Les visiteurs sont rares, disent les artisans. Mais l’accueil est chaleureux. Ils nous offrent du thé, l’accompagnant d’un soupir devenu familier : ‘Avant 2003, la situation était peut-être meilleure, plus stable.’

Ici, les regrets de la dictature sont économiques : Saddam Hussein avait négocié des prix d’importation du métal préférentiels, nous racontent les hommes, faisant baisser les coûts d’achat du métal. Pas inintéressant pour ce secteur de travail lourd et mal payé. Ils doutent fort que ces prix chutent dans le contexte actuel.

Aujourd’hui, trois théières de zinc étincelants attendent sur une étagère de trouver un nouveau foyer, quelque part en Belgique.

La nudité des femmes

© Karim Abraheem

Avec la politique et la religion, le sexe complète le triangle interdit, selon l’autrice Enas al-Badran. Les Iraquiens n’en parlent pas hors des murs de leur salon. Dans la capitale, le voile fait aussi débat entre les citoyens séculiers et conservateurs. Ce que l’un juge insuffisant, l’autre le considère excessif. Corps de femmes voilés et couverts sont désormais la norme, plus qu’un choix, dans les rues de certains quartiers de Bagdad. Cela dit, les jeunes femmes sont depuis deux ans plus libres de laisser leur voile à la maison.

Au milieu de tout ça, cette vitrine de corps de femmes. Des mannequins de plastiques, certes, mais nus et exposés.

À l’opposé de la culture européenne de consommation, les magasins de vêtements de la ville s’adressent principalement à la moitié masculine de la population. Les apparences sont toutefois trompeuses. Les magasins pour femmes existent bel et bien, il suffit de savoir dans quel quartier les chercher. Comme on ne trouve pas d’épiciers entre deux antiquaires ou de bois dans le quartier du métal.

Selfies and Ussies

© Karim Abraheem

Selfies et ussies jouent un rôle important dans la culture de Bagdad. Ils ponctuent presque automatiquement toute rencontre dans la rue ou dans un salon de thé. La rue d’al-Mutanabbi, le fil d’actualité Facebook du Bagdad libéral, est la rue aux livres, mais surtout la rue aux selfies par excellence. En prenant le thé, dans le centre culturel, devant la statue du célèbre poète al-Mutanabbi. Ou encore dans les ruines d’un bâtiment du gouvernement, aux murs gribouillés de poèmes et de mots d’amour passionnés.

Traduction : Marie Gomrée

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