Les conséquences catastrophiques d'une éternelle « politique d'accueil provisoire » au Liban

Près d'un enfant sur trois au Liban ne suit aucun enseignement. « C'est une génération perdue »

Samira Bendadi

«Maman, tue-moi ! Je ne veux pas retourner ». Tels sont les propos de Hadi, huit ans, lorsqu’il entendit parler de retour. Sa soeur Noor et le cadet ne voulaient pas non plus retourner en Syrie. Ils sont venus à nous en larmes, pour faire leurs adieux » , raconte Nadine Hitti, responsable chez Triumphant Mercy. Cette organisation fournit un soutien et une assistance psychosociale aux réfugiés syriens dans le quartier de Dekweneh, dans la banlieue nord de Beyrouth. 

Deux semaines plus tard, Nadine Hitti a découvert que les enfants étaient encore à Beyrouth. Le père avait trouvé du travail et ils sont restés. “Les enfants n’osaient plus venir au centre parce qu’ils pensaient que, comme ils nous avaient déjà fait leurs adieux , ils ne seraient plus les bienvenus », raconte Nadine. « Quand j’ai demandé à Noor comment cela se faisait qu’ils étaient restés, elle me répondit : « J’ai prié très fort pour ne pas partir.  »

La famille d’Hadi venait de Al-Hasaka et est arrivée au Liban par une région montagneuse. Le chemin a duré quatre jours. Les parents et leurs trois enfants ont dû marcher trois jours pour ne pas être vus. Depuis qu’un arrêt de l’afflux de réfugiés a été décrété en 2015, l’accès au pays fut rendu très difficile. « Hadi et ses soeurs ne veulent pas retourner parce qu’ils ne veulent pas revivre ce qu’ils ont enduré quand ils sont arrivés. »

« Ils n’ont visiblement pas oublié le traumatisme de leur fuite » constate la responsable de Triumphant Mercy. « Hadi avait six ou sept ans quand il est arrivé il y a deux ans. Il a suivi dans notre centre des leçons de français et des soins post-traumatiques. Il a été intégré dans une école. Ce n’est plus le même garçon aujourd’hui. » déclare Nadine Hitti. 

800 000 enfants syriens vivent au Liban dans la pauvreté. Cela représente plus de 50 % de tous les enfants vulnérables du pays

Hadi et ses soeurs font partie des 800 000 enfants syriens et vulnérables habitant au Liban. Cela représente plus de 50 pourcents de tous les enfants vulnérables du pays. Au total, il y a au Liban 1,5 millions d’enfants qui vivent dans la pauvreté. 

L’économie du Liban n’est pas suffisamment forte, au contraire. Le pays subit une lourde crise économique. La situation politique instable à l’intérieur du pays et la localisation entre Israël et la Syrie, n’attirent pas les investisseurs étrangers. Le nombre de réfugiés au Liban est estimé à 1,5 millions, sur une population de 4,5 millions, dont un tiers est pauvre. Trois quarts des familles pauvres sont constituées de réfugiés syriens. 

Cette pauvreté est favorisée par une politique d’accueil basée sur la présence temporaire des réfugiés. Or, ces réfugiés résident déjà dans le pays depuis plus de huit ans. Alors que la pression sur les Syriens pour retourner dans leur pays augmente et que la polarisation relative à leur présence se joue au plus haut niveau politique, il n’existe pas de perspective de solution pour la crise syrienne et pas de garantie pour ceux qui souhaitent revenir, ce qui entraîne des conséquences catastrophiques pour les enfants au Liban. 

Génération perdue

« Il y a des enfants qui sont nés au Liban. Ils ont huit ans et n’ont jamais connu d’autre pays. Et il y a des enfants qui sont arrivés au Liban dans leur enfance. Ils sont entre-temps devenus adolescents, et ils forment la catégorie la plus difficile. » déclare Violet Speek-Warnery, cheffe des opérations pour UNICEF au Liban. Parler d’une génération perdue de Syriens est loin d’exagérer la situation, confirme-t-elle. 

Ce n’est pas que les autorités libanaises ne font rien. Elles laissent les écoles organiser deux groupes, pour que les enfants de réfugiés puissent tout de même suivre un enseignement.  Dans les écoles publiques, la moitié des enfants est libanaise et l’autre syrienne. Celui qui arrivait au Liban au début de la guerre, pouvait encore se joindre aux autres du groupe de la matinée. Toutefois, la grande majorité des élèves se rend à l’école dans l’après-midi. 

Ainsi, 60 pourcents de tous les enfants syriens ont une place sur les bancs de l’école publique. Quelque 10 pourcents suivent un programme de formation informel que les organisations mettent sur pied afin d’aider les enfants à s’intégrer dans le système scolaire ou de leur apprendre certaines compétences.  Certains enfants peuvent s’adapter au nouveau système scolaire, d’autres non, ce qui mène à un décrochage scolaire. « En outre, de très nombreux enfants syriens ne sont pas capables de lire ou d’écrire » , déclare Mme Speck-Warnery.  

Camps informels

Un de ces enfants est la fille d’Hanan. Hanan vient de Raqqa, elle est arrivée au Liban il y a un peu plus de six mois, à la recherche de travail pour son fils mineur. Elle habite désormais au camp de réfugiés informel Al-Ajniha Al-Khamsa dans la commune d’Echoueifat, dans la banlieue sud de Beyrouth. La fille d’Hanan est incapable de lire ou d’écrire car les filles ne pouvaient pas aller à l’école à Raqqa, où le groupe islamique Daesh (IS) dominait pendant cinq ans.  À l’instar du reste des enfants du camp, la fille d’Hanan ne va pas à l’école. Environ trois-cents personnes habitent dans ce camp informel. Ils ont loué le sol d’un paysan et ont construit eux-mêmes leurs maisons, partiellement en pierre et en béton, partiellement avec des panneaux de plastique et du zinc. La commune souhaite toutefois leur départ.

Le Liban ne donne pas d’autorisation pour construire des camps de réfugiés. Pas même à des organisations internationales. De cette manière, le pays veut éviter que les camps de tentes ne se transforment en ghettos, et que les réfugiés ne restent de façon permanente dans le pays. Et c’est un grand problème. Car environ un quart de la population de réfugiés vit dans des camps informels. Et ce nombre ne cesse de croître en raison des loyers élevés. 

Samira Bendadi

 

« Il y a quatre mille camps informels, répartis à travers tout le Liban. Les camps constitués de tentes sont partout : dans les villes et à la campagne. Les réfugiés travaillent dans le champ auprès du paysan, ou paient un loyer, qui s’élève à quelque 200 dollars par mois », déclare Violet Speek-Warnery de l’UNICEF.

Les réfugiés sont ici de manière temporaire. Tel est le raisonnement des autorités libanaises. Mais cette éphémérité semble s’éterniser

Les réfugiés sont ici de manière temporaire. Tel est le raisonnement derrière l’interdiction. Avec pour conséquence que l’approvisionnement est également temporaire. Tout ce que les organisations peuvent faire, est d’organiser aussi bien que mal ce caractère temporaire.  Toutefois, la présence des Syriens semble s’éterniser, ce qui a des conséquences. Il existe ainsi des toilettes temporaires, qui déménagent avec les réfugiés. En hiver, quand il pleut ou qu’il neige, la situation devient très difficile dans les camps et le système d’égoûts peut ne plus fonctionner. « L’hiver dernier, la vie était très dure dans les camps. En outre, le tuyau d’évacuation de nombreuses toilettes débouche sur le Litani, ce qui pollue le fleuve » , explique Mme Speek-Warnery. Cela cause de nombreux soucis, à la population libanaise comme aux autorités. Cela renforce des sentiments de refus à l’égard des réfugiés et la polarisation relative à leur présence dans le pays. 

Décrochage scolaire

Les enfants du camp de Al-Ajniha Al-Khamsa appartiennent au trente pourcents d’enfants syriens au Liban qui n’ont pas de place sur les bancs de l’école et qui ne suivent de formation d’aucune sorte. Mais une place à l’école publique n’est pas suffisante. Pour pouvoir parler de scolarité normale, de nombreuses barrières doivent être franchies. Au Liban, tous les services sont privés. UNICEF verse chaque année 600 dollars à l’État libanais pour chaque enfant qui va à l’école. Une forme de frais d’inscription. Les parents doivent eux-même fournir le matériel scolaire et veiller au transport. En hiver, quand les jours sont plus courts et qu’il fait vite noir, c’est un problème, surtout pour les filles. Ces circonstances expliquent le grand décrochage scolaire chez les enfants syriens. Les parents sont endettés. Les garçons commencent à travailler à douze ans, dans le secteur de l’agriculture ou de la construction. Les filles sont mariées trop tôt. 

Les langues étrangères sont très importantes dans le système scolaire libanais. Cela revient à dire qu’une solide base d’anglais ou de français est nécessaire pour pouvoir suivre l’enseignement régulier. C’est la raison pour laquelle une organisation comme Triumphant Mercy organise des cours de langue pour les enfants réfugiés. Mais de nombreux enfants ne tiennent pas le coup. 

La pression financière et psychologique exercée sur les épaules des parents a en effet des conséquences pour les enfants. Abdelhamid, un Turcmène syrien qui a travaillé comme porteur de charges, n’a maintenant plus d’emploi. Il ne reçoit plus de soutien de l’organisation pour les réfugiés des Nations unies UNHCR. Et pas non plus de colis de nourriture. « La situation est tellement catastrophique qu’il récupère des légumes du bac à ordures » , déclare sa femme. Le couple prend des médicaments. « Contre les maux d’estomac et de tête », explique Abdelhamid. Mais il s’agit bien d’une forte médication, qui normalement ne peut se prendre que sous surveillance médicale.  Car une consommation excessive peut donner lieu à des dépressions. L’assitante de Triumphant Mercy ne connaît que trop bien ces effets, mais Abdelhamid élude les questions qu’elle pose à ce sujet.

Ce dont il veut surtout parler, c’est de son souhait de déménager en Turquie. Toute sa famille s’y est installée entre-temps. Mais il doit d’abord trouver de l’argent pour régulariser sa situation. Depuis 2014, tous les réfugiés au Liban doivent payer 200 dollars pour prolonger leur permis de séjour. Abdelhamid est donc bloqué. Son fils Hilal, qui a quitté l’école il y a trois ans et qui travaillait comme plombier, n’a pas non plus de papiers. Le cadet de seize ans a aussi quitté l’école. « Il n’arrivait pas à s’adapter parce que son français était trop faible », explique Abdelhamid. 

Le Liban annonça en 2015 ne plus accueillir de réfugiés. Par conséquent, UNHCR n’enregistre plus de nouveaux réfugiés. « L’aide que nous fournissons a diminué, car les défis sont grands et les fonds dont nous disposions ne répondaient jamais aux besoins » déclare Lisa Abou Khaled, responsable communication de UNCHR au Liban. Des près d’un million de réfugiés syriens enregistrés, seul 19 pourcent reçoit de l’aide financière sous forme d’un montant mensuel de 170 dollars. « Il s’agit du groupe le plus vulnérable parmi les réfugiés. La liste des personnes concernées est revue chaque année » déclare Abou Khaled. 

Colère

Pipi au lit, angoisse, agression contre eux-mêmes et envers les autres enfants sont des phénomènes fréquents chez les enfants que Lama Ajrouch suit via l’organisation Amel Association International. Cette organisation fut fondée suite à la guerre civile de 1975 et a de nombreux projets avec des enfants réfugiés au Liban. 

Les enfants éprouvent de l’angoisse et de la tristesse. Mais surtout : de la colère. Parce qu’ils manquent de tellement de choses et parce qu’ils ne comprennent pas bien la situation.

Les enfants ont un manque d’amour. Ils éprouvent de l’angoisse et de la tristesse. Mais ce que l’on voit le plus est la colère. Ils sont en colère parce qu’ils manquent de tellement de choses et parce qu’ils ne comprennent pas bien la situation. Ils sont fâchés parce qu’ils voient les mauvais exemples. Ils sont en colère contre la vie. Ils voudraient avoir plein de choses, mais ils n’ y arrivent pas » dit Mme Ajrouch, responsable de l’assistance psychosociale chez Amel. 

« Nous leur apprenons à reconnaître leurs sentiments et à les gérer. Il est normal d’avoir peur, leur dit-on. Le plus important est que ces sentiments négatifs ne durent pas trop longtemps et ne maîtrisent pas leur vie. Nous leur apprenons aussi à apprécier les choses dont ils disposent, comme la santé. « Vous êtes en bonne santé » leur dit-on encore. « C’est positif et très important. Ce que vous devez faire, c’est travailler sur vous-même. Et peut-être que vous pourrez ainsi obtenir plus tard les choses que vous n’avez pas aujourd’hui. Pourquoi ne pas apprendre, s’appliquer à faire de son mieux et à travailler à son avenir ? » demande Mme Ajrouch.

La pauvreté, donc. Matérielle et affective. Heureusement qu’ils sont encore en bonne santé. Mais comment peuvent-ils s’efforcer de faire de leur mieux à l’école s’ils reçoivent le message qu’il n’existe pas d’avenir pour eux au Liban? Il est seulement possible de travailler dans trois secteurs en tant que réfugié: dans la construction, l’agriculture, ou comme aide ménagère. Pourquoi donc étudier ? »

La faute des Syriens

Lama Ajrouch recontextualise la situation des réfugiés syriens au Liban. « Vous êtes dans un pays au niveau de vie élevé dans les classements. Un pays dont les frontières sud sont fermées et où une guerre fait rage de l’autre côté de la frontière. Et vous avez la mer. Avec qui va-t-on faire du commerce ? » 

« La vie est chère au Liban et l’infrastructure pauvre. On y manque de tout. Les Libanais ne paient pas seulement leur facture d’électricité habituelle, ils paient aussi d’autres fournisseurs. En été, quand la distribution d’eau est interrompue, les Libanais achètent leur eau dans des barils sur le marché privé. Sur le plan politique, nous avons longtemps eu une absence de gouvernement. La concurrence règne sur le marché du travail, la concurrence règne dans le domaine des infrastructures et l’on compte outre les réfugiés syriens des réfugiés palestiniens et irakiens. La situation s’est compliquée pour les Libanais, et c’est encore plus compliqué pour les réfugiés. C’est ainsi que l’on voit des phénomènes comme le travail d’enfants, et des enfants qui mendient. Tout cela crée des tensions. Il y a la pollution du fleuve Litani , et nous avons eu des cas de vols et de criminalité. Le réfugié porte maintenant la faute de tout ce qui ne va pas. C’est entièrement la faute des Syriens. » 

Lama Ajrouch trouve que les médias jouent un rôle important dans la polarisation de la présence des réfugiés syriens. « Certaines personnes trouvent que la guerre est terminée et qu’il est grand temps que les Syriens rentrent chez eux. D’autres disent que l’on ne peut pas les laisser rentrer, parce que le régime n’a pas changé. Ils voient le retour des réfugiés syriens comme une récompense pour Bachar al-Assad. Finalement, tout le monde joue un jeu et les comportements sont dictés par l’intérêt personnel, pas celui des réfugiés », déclare-t-elle. 

Samira Bendadi

Une lueur d’espoir

Selon Mme Ajrouch, le Liban est un pays où l’on fait mieux de ne pas bâtir de plans à long terme. « Lorsque votre pays se retrouve au milieu d’une région avec des tensions géopolitiques, vous ne pouvez rien prédire. Une explosion peut avoir lieu à tout moment. Je ne sais déjà pas en tant que citoyenne libanaise ce que l’avenir nous réserve. Pour les réfugiés, c’est encore plus difficile. »

L’enfance s’arrête vite pour la majorité des enfants syriens. Il n’ y a pas de temps pour l’adolescence. « Les rêves que nourrissent souvent les enfants, comme de devenir pilote ou médecin, disparaissent quand ils ont douze, treize, quatorze ans. L’espoir fait place alors au désespoir. Les perspectives disparaissent. Les enfants deviennent trop vite adultes », déclare la responsable de l’UNICEF Violet Speek-Warnery.

« Nous voyons bien une lueur d’espoir. Dans la petite minorité des enfants qui gardent la tête hors de l’eau et qui, espérons-le, peuvent aussi à l’avenir tirer les autres vers le haut . Là est l’espoir. »

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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