La population orpheline de Beni et Butembo n’abandonne pas

Nord-Kivu : les meurtres et les protestations gagnent encore en ampleur

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Le vendredi 6 décembre 2019 a marqué la fin de la semaine la plus solitaire de ma vie. Pendant trois jours, il a été impossible de se déplacer librement dans la ville, et nous avons convenu avec notre équipe que dans pareilles circonstances ils restent chez eux, pendant que nous observons l’évolution de la situation. Comme j’ai une chambre dans notre bureau, situé dans le quartier chaud de Mutsanga, je suis bien placé pour prendre la température et les tenir au courant via Whatsapp.

Lundi, mardi et vendredi aussi, des groupes de pression ont organisé une grève générale dans la ville (appelée ville morte), qui pour les uns était une manifestation pour demander expressément aux Casques bleus de ficher le camp, pour les autres une manifestation de soutien à l’armée  gouvernementale dans leur offensive contre les présumés rebelles ADF, mais qui pour les deux servait à crier leur colère par rapport aux massacres incessants sur des citoyens innocents. Sans que quelqu’un ne s’en rende compte, le cap des 3000 victimes, depuis la première attaque en octobre 2014 jusqu’à aujourd’hui, a été dépassé. Cela va si vite que tout le monde perd le compte.

Marmite

Depuis que l’armée a lancé une offensive sur les camps des rebelles ADF le 30 octobre, le nombre d’attaques de représailles a fortement augmenté. Plus de 170 citoyens innocents ont été assassinés de la manière la plus bestiale en ces cinq semaines de temps, ce qui représente en moyenne cinq victimes par jour ! Imaginez en Belgique que les Tueurs du Brabant commettaient chaque jour un attentat, pendant cinq semaines… cela créerait un grand mouvement de panique dans notre pays.

Imaginez en Belgique que les Tueurs du Brabant commettaient chaque jour un attentat, pendant cinq semaines… cela créerait un grand mouvement de panique dans notre pays.

Il n’en est pas autrement ici au Congo. La population est en colère et a peur en même temps. En colère parce que le gouvernement montre à peine un signe de compassion, peur parce que les attaques sont devenues si imprévisibles que chaque habitant de Beni peut devenir la prochaine victime à tout moment.

Les méthodes employées deviennent de plus en plus horribles. Lors des derniers attentats, les meurtriers ont commencé à couper complètement les têtes de certaines victimes et de les mettre dans une marmite. Récemment aussi, les mains ont aussi été coupées et une Bible a été tachée de sang. Et les photos de tous ces corps mutilés circulent toujours très vite sur les réseaux sociaux.

Protestation les pieds nus

Aujourd’hui, c’était le premier jour d’action où tous les groupes de pression étaient sur la même longueur d’ondes. Le résultat fut une action bien synchronisée capable de paralyser la ville entière pendant toute une journée.

Cela commençait déjà tôt avec les barrages d’usage et les pneus en feu. Ce qui était par contre nouveau cette fois-ci, est qu’ils ont utilisé des cercueils à différents endroits pour empêcher la circulation, ce qui permettait en une fois de souligner clairement le lien avec les massacres de Beni.

Les jeux habituels de cache-cache avec la police et l’armée ont duré une demi-journée. Jamais auparavant les forces de l’ordre n’avaient utilisé autant de balles pour contenir les manifestants. J’avais commencé à compter le nombre de coups tirés, mais j’ai très vite perdu le compte. Je faisais finalement mieux de me concentrer sur comment éviter une balle perdue. Comme par miracle, aucune victime n’a été déclarée cette fois-ci.

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Les militants obligeaient tous les passants à divers endroits à retirer leurs chaussures et de continuer pieds nus. Il s’agit d’un dérivé d’une tradition des Nande, qui n’ést plus pratiquée ces dernières années, mais qui ressurgit comme moyen d’action. L’inspirateur de cette tendance est le député Matthieu Kambale Mathé. Il a quitté le parlement à Kinshasa encore avant les vacances parlementaires après avoir adressé une lettre à la présidente dans les termes suivants : « “J’ai le regret de vous informer que je ne parviens pas à supporter la souffrance des peuples qui m’ont élu à Beni dans le triangle de la mort tout en restant à Kinshasa. C’est pourquoi je vous informe que ce mercredi 27 novembre 2019 je rentre à Beni mourir avec ce peuple et enterrer les membres de ma famille qui viennent d’être massacrés ». Le triangle de la mort se forme sur une carte en traçant des lignes entre Kamango, situé à la frontière avec l’Ouganda, Beni et OÏcha.

Le jour suivant, une photo du député en chaussettes entre les fosses qui venaient d’être creusées pour les victimes a circulé. Des discussions entre internautes j’ai compris qu’il s’agissait d’une manière traditionnelle de porter le deuil. Qui était maintenant imposée aux piétons dans la ville. Alors que j‘allais prendre la température en rue cet après-midi, j’ai même vu une moto s’arrêter, sur laquelle tant le conducteur que le passager ont retiré leurs chaussures, avant de continuer à rouler, en direction de la Veranda Mutsanga, le quartier général du mouvement de jeunes militants de notre quartier. La rumeur circulait qu’ils ne vous laissaient pas passer autrement.

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Spontané

Les différentes autorités ne savent pas bien comment s’y prendre avec les jeunes indignés. Ceux-ci ont annoncé qu’ils organiseraient une ville morte chaque vendredi jusqu’à ce que la MONUSCO ait définitivement quitté le pays. Toutes ces autorités feraient bien d’adopterune position commune sur le sujet, car pour l’instant, la diversité des positions est bizarre. Je les énumère ici :

  • Le porte-parole de l’armée, qui a commencé à organiser des conférences de presse (devoir de responsabilité de la FARDC à la population oblige, a-t-il insisté), a félicité aussi bien la société civile que le groupe de jeunes La Lucha parce qu’ils ont si expressément manifesté leur soutien à l’armée.
  • Céléstin Mbala, le général chef d’Etat Major, enfin arrivé à Beni, s’est montré déjà quelque peu hautain et accusateur: « Il suffit de dénoncer tous les suspects qui vivent à vos côtés et vous allez voir l’ennemi fuir de lui-même. »
  • Le secrétaire-général adjoint des Nations unies, Jean-Pierre Lacroix (un nom difficile à porter, dans ce contexte !) est allé beaucoup plus loin. Cela ressemblait vraiment à de la provocation. Il a prétendu sans scrupules que les manifestations n’étaient pas du tout spontanées, mais organisées et financées par certains hommes politiques. Il a indiqué savoir que des jeunes se sont fait offrir leur nourriture et boissons et que certains ont été transportés sur les lieux de protestations avec des voitures de fonction. Les jeunes ont réagi, en colère : n’est-il pas déchirant que les Nations unies, pour lesquelles cet homme travaille, ne sachent toujours pas qui finance et arme les rebelles ADF après 20 ans de présence au Congo ? Et maintenant, cet homme vient remettre en doute la base de notre profonde indignation avec des accusations infondées ! MONUSCO, dégage !
  •  Aujourd’hui, le chef de la police, Mbambu, a joué dans un autre registre connu : « Nous avons vu la manière dont des inconnus se sont infiltrés dans les manifestations et ont influencé le cours de la manifestation. Cela doit être des Maï Maï. Cela prouve que les organisateurs  n’ont pas du tout le contrôle des manifestants  et c’est dangereux. » De telles accusations rappellent d’horribles souvenirs de l’AFDL du père Kabila ayant assassiné plus de cent jeunes à Butembo en 1996, les a accusés d’être des Maï Maï avant de les mettre dans des fosses communes.
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Championne

Alors que toutes ces tensions attisent les sentiments de haine, il se passe d’autres choses hallucinantes. Ainsi, la Première dame, l’épouse du président Tshisekedi à Kinshasa a été proclamée « Championne de la prévention des violences sexuelles liées au conflit » La raison pour laquelle elle aurait mérité ce titre reste pour nous à l’extrême orient du pays une énigme totale. Nous n’avons jamais vu ni entendu parler d’une quelconque action qu’elle aurait posée pour combattre ce fléau. Il faut être présent sur place pour le faire, et ni elle, si son mari, n’ont jamais mis les pieds à Butembo. L’impression que cela laisse est qu’elle aussi souhaite s’ériger un culte de la personnalité et que les Nations unies s’y prêtent aussi volontiers. Espèrent-ils ainsi obtenir que la MONUSCO puisse rester ?, murmure la population.

Puis il y a le « barbu de Kingakati », depuis peu appelé aussi « Shina Rambo », oui, oui, l’ancien président. Il s’est fait remarquer en pleine rue sur sa grosse cylindrée, accompagné de ses amis d’aussi lourd calibre du club de moto de Kinshasa. Leur petite sortie a été très fortement médiatisée et certains se demandent même si la campagne électorale de 2023 est déjà lancée. La manière dont ses frères de parti parlent de lui ne laisse aucun doute sur sa prochaine candidature lors des élections suivantes. Kabila est l’homme, disent-ils, qui a déjà réfléchi à la gratuité de l’enseignement avant le président actuel, il est aussi l’homme à avoir entendu bien plus tôt les cris de la population et qui a demandé à la MONUSCO de déguerpir quand il était encore en fonction. Qui pouvait penser que la famille politique de Kabila se réjouirait un jour des manifestations des jeunes ? Maintenant que ceux-ci sont contre la MONUSCO, le FCC essaie d’en profiter, et se profile comme ceux qui écoutent la population et ils demandent un calendrier clair pour la sortie des Casques bleus.

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Mista Poa, un chanteur de reggae de Butembo, nous rappelle le discours dans lequel Kabila a exigé le retrait de la MONUSCO en l’utilisant comme intro pour sa dernière chanson « MONUSCO, allez vous-en de chez nous ».

Silence aussi, de ce président

Que le président Tshisekedi ne se soit pas encore adressé à la population ébranlée provoque aussi le mécontentement de nombreuses personnes. C’est tout simplement ce que Kabila n’a jamais fait non plus. Il semble bien que son dauphin, Tshisekedi, est interdit d’exprimer sa compassion. On a annoncé le 3 décembre que le président tiendrait le soir un discours important à la télévision nationale. Tout le Congo de l’Est était resté rivé à la RTNC, pour ne finalement entendre qu’un discours à l’occasion de la journée mondiale des personnes vivant avec handicap. Avec tout le respect que je dois à tous ceux qui sont dans ce cas, ce n’était pas ce que la nation attendait. Chaque attaque des ADF laisse bien quelques survivants handicapés à vie, c’est vrai, mais il n’y a pas fait référence. Comment est-ce qu’il compte mettre fin aux massacres, voilà ce que la population voulait entendre de la bouche du président.

En guise d’excuse, on a annoncé que le président prépare un discours pour le Congrès (Chambre et Sénat) pour la mi-décembre. Pourquoi cet homme attend-il si longtemps pour le faire ? Pour certains internautes, c’était une raison suffisante pour relancer la vidéo d’un autre chanteur local, Fabba. « Pas de président » s’avère en effet s’appliquer parfaitement au nouveau président, qui reste lui aussi absent face aux massacres de la population innocente.

Infiltration

Ce qui m’étonne encore le plus, c’est cette soudaine poussée d’euphorie concernant l’armée. En mars 2014, j’ai vécu de près comment les officiers triomphants de l’armée ont rendu un rapport sur la destruction totale des camps de l’ADF, photos incluses. Mais cela s’est avéré le prélude au début des massacres en octobre de la même année. Est-ce que ce n’est pas à craindre que l’on va revivre exactement la même chose ?

Je n’en revenais pas quand j’ai entendu le porte-parole de l’armée expliquer qu’ils ont trouvé dans les téléphones portables des quatre présumés généraux de l’ADF tués un grand nombre de numéros de téléphone de personnes haut placées dans l’armée et la politique. Presque personne ne réagit à cette découverte et n’exige qu’ils soient identifiés, entendus, écartés et sanctionnés.

L’homme soupçonné d’être l‘assassin du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya, mort en 2010 est officiellement venu soutenir le moral des troupes.

Pire encore : l’homme soupçonné d’être l‘assassin du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya, mort en 2010, le général John Numbi, que Kabila avait nommé inspecteur-général de l’armée six mois avant la fin de sa présidence, a été envoyé à Beni de manière inopinée où il est arrivé en grande pompe, sans que l’on explique clairement ce qu’il est venu faire ici. Il est officiellement venu soutenir le moral des troupes. Est-ce qu’il existe une manière plus claire d’indiquer qu’il s’agit d’un prétexte ?

Cet individu est soumis aux sanctions internationales de l’Union européenne et des États-Unis. Qu’est-ce qui prend Tshisekedi de le conduire à Beni ? La population cherche une explication : est-ce pour que la MONUSCO déclare qu’une collaboration avec les FARDC est impossible si celle-ci doit passer par lui, afin que le gouvernement ait un argument supplémentaire pour précipiter le départ des Casques bleus ? Ou va-t-il aider ceux-là qui en savent trop sur l’implication de certaines personnes haut placées au sein de l’ADF à passer dans l’autre monde, comme il en est tellement capable ? Ce ne sont que des hypothèses qui expriment combien sa présence rend mal-à-l’aise.

Après tout, ce n’est pas la MONUSCO qui porte la responsabilité finale dans le drame de Beni. Ce sont encore et toujours le gouvernement et l’armée, qui sont déjà responsables depuis bien plus longtemps que les vingt ans que la MONUSCO est au pays et eux non plus n’ont réussi à mettre un terme à la folie de l’ADF. Et qu’ils n’aient pas réussi à le faire est entièrement lié, ainsi que le disent des observateurs initiés, à l’infiltration de l’ADF au sein de l’armée. C’est depuis longtemps que l’ADF n’est plus un mouvement de rebelles ougandais, mais est devenue une armée de mercenaires mobilisée par les pays voisins et dont les tentacules sont développés jusqu’aux plus hautes sphères du pays. Pourquoi ne proteste-t-on pas vivement contre cela ? Tant que personne n’a la force ni le courage de s’attaquer à ce problème-là, nous continuerons à compter les victimes et à détourner les yeux des séries interminables de photos nauséabondes de cadavres mutilés d’enfants et de têtes coupées dans des marmites.

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Over de auteur

  • Globochtoon

    ‘Van waar ben je?’. De vraag zet me elke keer aan het denken. Van waar je geboren bent? Dan ben ik van Rwanda. Van waar je ouders komen?