Maritze Quispe, défenseure de l'eau
Le fleuve Marañón au Pérou : le fleuve auquel on a accordé des droits
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© JYB Devot @ Wikimedia (CC BY-SA 4.0)
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© JYB Devot @ Wikimedia (CC BY-SA 4.0)
L'avocate Maritza Quispe, en collaboration avec la Fédération des femmes kukama, a saisi la justice pour obtenir la personnalité juridique pour le Río Marañón. Elles ont obtenu gain de cause. Le juge a pris en compte la spiritualité du peuple kukama et la vie du fleuve.
Cet article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distractions, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles issus de plus de 30 sources dans 15 pays européens. Rejoignez-nous pour soutenir un journalisme indépendant.
Si cela n’avait tenu qu’au gouvernement péruvien, la rivière Marañón ferait partie de l’Amazon Highway. Il s’agit de cours d’eau de la forêt amazonienne principalement empruntés par des navires de marchandises. Le Marañón devait être dragué jusque très en amont, afin que des navires en provenance du Brésil et de la Colombie puissent y accoster. Pour ce faire, vingt barrages devaient être construits.
De plus, l’oléoduc Norperuano, vétuste, traverse déjà la vallée, une conduite qui tombe régulièrement en panne sous l’effet de la rouille et de l’âge, laissant alors du pétrole non filtré se déverser dans la forêt amazonienne. Il ne reste plus qu’à attendre que l’entreprise publique concernée, Petroperú, daigne envoyer depuis la capitale un ingénieur pour colmater la fuite.
Dans la seule vallée du Marañón, plus de 60 fuites ont déjà été recensées entre 1997 et 2017. Pour l’ensemble de l’Amazonie péruvienne, on compte 474 fuites de pétrole. Mais les peuples autochtones de la forêt amazonienne du Pérou ne laissent pas faire et ont saisi la justice.
Maritza Quispe est avocate à l’Instituto de Defensa Legal (IDL), une organisation non gouvernementale qui défend les droits humains. L’institut est composé d’avocats et travaille au service de populations vulnérables. Il traite actuellement environ 140 affaires dans tout le Pérou, dont celle du Marañón.
« Pour nous, cette affaire a commencé vers 2016 », explique Mme Quispe. « Le gouvernement péruvien prévoyait la construction de plus de vingt barrages sur l’ensemble du cours supérieur de la rivière Marañón, ce qui aurait entraîné sa destruction totale. Nous nous sommes rendus dans la région visée, autour de la ville de Cajamarca, afin de pouvoir déposer, avec une communauté locale, un recours contre l’autorisation. L’objectif était de bloquer juridiquement la construction de tous ces barrages. »
« Mais nous avons rapidement senti qu’il manquait quelque chose à notre approche : la cosmovision des peuples autochtones du bassin, leur manière de voir le monde. Que signifie la rivière pour eux ? Nous ne nous étions pas posé cette question au départ, notamment parce que la première communauté avec laquelle nous travaillions ne se définit pas comme autochtone. Nous sommes descendus plus en aval, là où les effets des barrages pèseraient encore plus lourdement sur les communautés, et c’est là que nous avons rencontré cette dimension spirituelle. »

Le fleuve Marañón prend sa source dans les Andes péruviennes et traverse la jungle ; il est l'un des plus importants affluents de l'Amazone.
© Miguel Araoz Cartagena / Quisca
Des personnes continuent de vivre sous l’eau
Vous vous êtes retrouvée auprès de Huaynakana Kamatahuara Kana, la Fédération des femmes du peuple Kukama.
Maritza Quispe : « Oui. Parallèlement à la lutte contre les barrages, l’IDL a accompagné Huaynakana Kamatahuara Kana dans le dossier dit Hidrovías, ou projet Amazon Highway. À partir de 2014, le gouvernement voulait draguer les rivières de la forêt amazonienne afin que de grands navires de marchandises en provenance du Brésil puissent circuler sans entrave sur l’Amazon Highway. Mais la population autochtone, et surtout la Fédération, s’y est opposée. Ce qui constituait un obstacle pour le gouvernement – arbres tombés, rapides et eaux peu profondes – était pour elle un lieu de frai crucial pour les poissons, pour la vie elle-même. »
« Nous avons remporté ce conflit et le juge a ordonné un processus de consultation. Et c’est précisément dans cette collaboration avec la fédération des femmes que nous avons pris conscience de la force de leur lien avec la rivière. Nous avons organisé des ateliers et les avons accompagnées dans l’exercice de leurs droits. De ce processus est née l’idée d’intenter une action en justice pour faire reconnaître le Marañón comme sujet de droit. Cette fois dans le contexte de la pollution pétrolière, un autre problème majeur dans l’ensemble du bassin amazonien. »
Que signifie la rivière pour les communautés kukama ? Vous parlez d’un lien spirituel. Pouvez-vous développer ?
Maritza Quispe : « Pour les Kukama, les conséquences de la pollution pétrolière ne sont pas uniquement physiques. Oui, l’eau potable est contaminée et la biodiversité en souffre. Mais il y a davantage. Les Kukama croient aux caruaras, les esprits de personnes qui se sont noyées dans la rivière et dont le corps n’a jamais été retrouvé. Ces personnes continuent de vivre sous l’eau. »
« L’une des femmes a exprimé cette cosmovision lors d’une audience devant le juge. Son père s’était noyé dans la rivière. Par la suite, il lui est apparu en rêve et lui a dit : “Ne pleure pas, je suis heureux. J’ai une nouvelle famille, sous la rivière.” Lorsque le pétrole pollue cette rivière, ce ne sont donc pas seulement les vivants qui sont touchés, mais aussi les ancêtres qui y vivent. »
L’État respecte rarement les lois
Par le passé, la Colombie avait déjà reconnu le Río Atrato comme sujet de droit. Cela vous a-t-il servi de source d’inspiration ?
Maritza Quispe : « Absolument. La Colombie avait déjà développé une solide jurisprudence. Mais les choses bougeaient aussi plus près de chez nous. Dans l’affaire Punchana, qui concernait le droit à l’eau potable dans un quartier pauvre d’Iquitos, la Cour constitutionnelle du Pérou avait, pour la première fois, intégré la notion d’écocentrisme dans son raisonnement. Cela a ouvert une porte, car il existait désormais un précédent juridique. »
« En complément, nous avons pu recourir au droit interaméricain. Contrairement à l’Équateur, qui les a inscrits dans sa Constitution dès 2008, le Pérou ne reconnaît pas constitutionnellement les droits de la nature. Mais les juges péruviens peuvent appliquer un “contrôle de conventionalité”. Cela signifie qu’ils peuvent utiliser des décisions de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour trancher des affaires concrètes, même lorsque le Pérou n’était pas partie à ces procédures. »
« Or cette Cour a justement rendu des avis consultatifs soulignant que l’environnement naturel mérite d’être protégé comme une fin en soi, et pas seulement en raison de son utilité pour l’être humain. »
Vous vous appuyez sur des précédents juridiques. Votre organisation n’a-t-elle jamais tenté d’asseoir une base légale par la voie parlementaire ?
Maritza Quispe : « Nous avons déposé une proposition de loi, mais elle a été pratiquement aussitôt classée sans suite. Dans le contexte politique actuel, il est impossible au Pérou de faire adopter des lois en faveur des peuples autochtones ou de la nature. Le Congrès est entièrement au service des puissances économiques. »
« Mais, pour être honnête, je ne pense pas non plus qu’une loi soit nécessaire à tout prix. Les juges peuvent appliquer la jurisprudence internationale. Et les décisions de la Cour interaméricaine offrent souvent davantage de protection que les lois nationales. Car même lorsqu’il y a des lois… l’État les respecte rarement. »
Protection de l’environnement au Pérou
Revenons à la rivière Marañón. Que signifie concrètement cette décision historique du juge ?
Maritza Quispe : « Le tribunal a reconnu le Marañón comme sujet de droit. Mais ce n’est pas tout. La décision ordonne également à l’entreprise publique d’entretenir le réseau d’oléoducs du nord, qui va jusqu’à la raffinerie de Talara, dans le nord du pays. L’entreprise doit en outre, après consultation préalable des peuples autochtones, actualiser l’instrument de gestion environnementale, et les organisations autochtones sont reconnues comme défenseurs et représentants de la rivière. »
« Pour les femmes de la Fédération, la reconnaissance juridique en elle-même était moins importante que l’exigence concrète de mettre fin aux fuites de pétrole. Mais ce qui est remarquable dans cette décision, c’est qu’elle associe une décision morale – reconnaître la rivière – à un aspect pratique, à savoir l’obligation faite à Petroperú de colmater les fuites. »
J’imagine qu’après cette première victoire, il s’agit désormais de faire respecter ces droits. Comment cela se passe-t-il jusqu’à présent ?
Maritza Quispe : « L’exécution du jugement est effectivement la partie la plus difficile. Il y a quelques semaines, une nouvelle fuite de pétrole s’est produite. Petroperú affirme entretenir les conduites, mais nous ne pouvons évidemment pas lui faire aveuglément confiance. Pas plus que nous ne pouvons être présents en permanence dans la région, puisque notre bureau se trouve dans la capitale, Lima. C’est pourquoi nous avons constitué une équipe interdisciplinaire, comprenant notamment des ingénieurs capables de lire les documents techniques, et une équipe d’alliés est présente sur place. »
« Les femmes ont toujours dû se battre plus durement pour leurs droits, surtout dans une société machiste comme le Pérou. »Maritza Quispe
« Le Code de procédure constitutionnelle prévoit en tout cas des mesures coercitives à l’encontre des fonctionnaires qui ne respectent pas une décision de justice. Mais ces mesures exigent une volonté politique, et c’est évidemment là que le bât blesse. La bataille n’est pas encore gagnée. Il suffit de voir les indemnités que Petroperú doit verser aux communautés touchées par les fuites de pétrole. C’est une entreprise publique, mais elle affirme systématiquement ne pas disposer du budget nécessaire pour payer ces indemnités. »
« À cela s’ajoute un facteur qui complique les choses : certains membres des communautés sabotent eux-mêmes l’oléoduc, parce que Petroperú les paie pour colmater les fuites et nettoyer le pétrole. C’est évidemment comme éponger alors que le robinet reste ouvert. Cela montre que ce n’est pas une histoire en noir et blanc, avec, dans les rôles principaux, une méchante entreprise publique combattue par de nobles autochtones. »

Maritza Quispe : « Comme dans beaucoup d’autres pays, le Pérou glisse vers un climat politique où les ONG qui remettent en question l’État sont considérées comme des ennemies. »
© Quisca
Les grands arbres sont très exposés au vent
Le ministère péruvien de l’Environnement est lui aussi impliqué dans cette affaire, qui plus est sur le banc des accusés. Qu’est-ce que cela dit de l’état de la protection de l’environnement au Pérou ?
Maritza Quispe : « Le ministère de l’Environnement affirme faire respecter ses normes par l’intermédiaire de l’Agence d’évaluation et de surveillance environnementales. Mais s’il y a toujours des fuites de pétrole, c’est que ces normes ne fonctionnent pas. La législation environnementale péruvienne est de toute façon très souple à l’égard des entreprises. Peu de conditions sont imposées lors de l’octroi de concessions pour l’extraction de ressources naturelles dans la forêt amazonienne et la cordillère des Andes. »
« Prenez le droit à une consultation libre, préalable et éclairée. Au départ, c’était un instrument puissant qui permettait aux communautés de bloquer des projets, mais il a désormais été réduit à une formalité. Des consultations sont organisées sur des formalités administratives insignifiantes, simplement pour pouvoir cocher la case. Et s’il n’y a pas d’accord, l’État décide quand même. On peut alors se demander à quoi sert de consulter les communautés autochtones. »
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est que les principaux protagonistes semblent être exclusivement des femmes.
Maritza Quispe : « C’est exact. Les plaignantes sont des femmes, les juges sont des femmes et une partie de l’équipe juridique est composée de femmes. C’est une affaire menée par des femmes. Et gagnée. »
« Ce n’est pas un hasard. Les femmes ont toujours dû se battre plus durement pour leurs droits, surtout dans une société machiste comme le Pérou. Ce n’est pas pour rien que Mari Luz Canaquiri Murayari, dirigeante de la Fédération des femmes, a remporté le Prix Goldman pour l’environnement. »
L’Amérique latine est un continent dangereux pour qui défend l’environnement. De nombreux militants sont menacés, certains sont assassinés. Quelle est la situation au Pérou ?
Maritza Quispe : « C’est dangereux, oui, et nous ressentons nous aussi ces tensions. Au Pérou, 35 défenseurs des territoires autochtones ont été assassinés ces dernières années. Des journalistes et des avocats sont criminalisés et intimidés. Moi-même, en 2024, après une audience à Pucallpa sur l’exploitation forestière illégale, une moto m’a barré la route. Ils ont pris mon téléphone portable, pas mon argent. Ce n’était pas un vol ordinaire, c’était de l’intimidation pure et simple. »
« Que, pour la première fois, une rivière ait été reconnue comme sujet de droit, qui plus est à partir d’arguments spirituels, constitue une rupture avec cette tradition. »Maritza Quispe
Avez-vous une idée de qui était derrière cela ?
Maritza Quispe : « Je n’ai aucune preuve concrète. Mais il existe au Pérou un groupe qui se fait appeler La Resistencia (La Résistance, ndlr). Nous préférons l’appeler La Pestilencia (La Puanteur, ndlr). C’est un petit groupe d’extrême droite qui s’est spécialisé dans ce genre d’intimidations. »
« Comme dans beaucoup d’autres pays, le Pérou glisse vers un climat politique dans lequel les ONG qui remettent l’État en question sont considérées comme des ennemies. Il y a ainsi la loi dite APCI, adoptée sous la présidence de Boluarte. Cette loi était à l’origine destinée à contrôler les ONG, mais elle a été transformée en instrument de persécution. Elle interdit aux ONG d’intenter des actions en justice contre l’État. »
Tout droit sorti du manuel des gouvernements autoritaires du monde entier.
Maritza Quispe : « En effet. Et les grands arbres sont très exposés au vent. L’IDL a été désigné à cinq reprises comme l’institution la plus influente du Pérou. Nous avons notamment révélé l’affaire Odebrecht (un immense scandale de corruption qui a secoué plusieurs pays d’Amérique latine, ndlr). Ils veulent que nous fassions nos valises, c’est clair. Mais cela signifie évidemment aussi que nous avons de l’impact, que nous faisons bouger les choses. »
Victoire de la cosmovision
Quelle est la portée plus large de cette affaire pour le Pérou, pour la forêt amazonienne et pour le droit en général ?
Maritza Quispe : « La reconnaissance du Marañón comme sujet de droit est historique pour le Pérou. La décision s’applique également aux affluents, donc potentiellement à une grande partie de l’Amazonie. La rivière prend sa source dans les hautes Andes et se jette finalement dans l’Amazone. Le précédent moral s’étend en principe jusqu’au Brésil. »
« Mais son importance dépasse le cadre juridique. C’est une victoire de la cosmovision autochtone sur un système juridique colonial qui ne reconnaissait que les êtres humains comme titulaires de droits. La Constitution du Pérou est une copie de la Constitution espagnole, et le système juridique est de nature coloniale. Que, pour la première fois, une rivière ait été reconnue comme sujet de droit, qui plus est à partir d’arguments spirituels, constitue une rupture avec cette tradition. Et le jugement continue de produire ses effets : la décision a déjà été utilisée pour le lac Titicaca et même pour la protection de l’abeille en tant qu’espèce. »
Cet article a été initialement publié en néerlandais le 12 septembre.
L'article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distractions, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles issus de plus de 30 sources dans 15 pays européens. Rejoignez-nous pour soutenir un journalisme indépendant.
La traduction est assistée par l’IA. L’article original reste la version définitive. Malgré nos efforts d’exactitude, certaines nuances du texte original peuvent ne pas être entièrement restituées.

