« Tout est devenu imprévisible »

Voilà ce qu’il se passe quand la glace fond

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D’une pression sur son clavier, le glaciologue Frank Pattyn de l’ULB fait un bond dans le temps de cinq cent ans dans le futur, vers un monde où la neige et la glace ont quasiment disparu.

« Hop. » Le blanc de l’Antarctique se colore en grande partie en brun, celui du Groenland en brun et vert et le vert, jaune et brun de la région côtière basse est noyée dans le bleu d’un océan qui gagne en surface.

La montée du niveau de la mer se retrouve givrée à une hauteur de sept mètres dans la calotte glacière du Groenland. À plus de cinquante mètres dans celle de l’Antarctique. Un monde sans neige et glace est un monde où il y a moins de surface continentale. Ou comme l’auteur britannique Robert Macfarlane l’écrit dans Underland, son récit sur un voyage dans les parties du monde invisibles : « Le destin de la glace dessinera l’avenir de notre planète »

Les collègues de M. Pattyn de la VUB ont compté ce qui était nécessaire pour laisser disparaître la calotte glacière antarctique et retourner à un monde d’il y a 35 millions d’années.

« Une augmentation de la température de deux degrés entraînera une fonte irréversible du Groenland. »

« Il y a encore 5000 gigatonnes de CO2 stockées dans les réserves de combustibles fossiles connues à l’heure actuelle. Un chiffre à douze zéros. Si on les brûle toutes, alors dans dix mille ans l’Antarctique deviendra un continent de pierre et de débris plutôt que de neige et de glace », raconte Philippe Huybrechts. Il fronce les sourcils. « Je pars du principe qu’on ne laissera pas la situation aller aussi loin. » Il est par contre moins certain du sort du Groenland. « Une augmentation de la température de deux degrés entraînera une fonte irréversible du Groenland. »

C’est le privilège des géomaticiens tels que Frank Pattyn et Philippe Huybrechts. Grâce à des images satellites, des enregistrements radar et des calculs dérivés, ils comblent les lacunes de la connaissance de ce qui est à peine visible. En reliant des variables, ils touchent aux valeurs extrêmes de futurs possibles. Cela nous apprend quelque chose des tipping points, des points de non-retour dans les écosystèmes et les phénomènes climatiques.

La fonte de la calotte glacière du Groenland en est une parmi d’autres. La fonte de terre gelée ou de parcelles de glace souterraines, ce que l’on appelle le permafrost, aussi. Tout comme le morcellement des glaciers et des plaques de glace dans l’Ouest-Antarctique.

Bouchon sur une bouteille

« Celui-ci, celui-là et celui-là. » Frank Pattyn tapote son index sur la carte au mur au-dessus du petit salon qu’il a aménagé comme bureau. « Le glacier de Pine Island, le glacier Thwaites, le glacier Amundsen. Nous devons les tenir à l’œil. » La glace qui glisse là dans la mer et se transforme lentement en eau, est comme un domino qui se retourne et redessine la géographie du monde.

M. Pattyn le compare avec un bouchon sur une bouteille de boisson gazeuse. Si le bouchon saute, le liquide s’écoule. Les glaciers continentaux se trouvent sur un pied de banquise. La banquise antarctique est le bouchon qui maintient la glace continentale en équilibre. Si la banquise fond, la glace continentale se transforme en mer.

Le point de non-retour potentiel qui inquiète les chercheurs en Antarctique autant qu’il les fascine s’appelle MISI, abréviation de Marine Ice Sheet Instability. Frank Pattyn incorpore la physique de cette glace en mouvement dans un modèle. Alors que l’augmentation des températures atmosphériques fait fondre la glace au Groenland, l’eau de mer réchauffée vient grignoter la glace en Antarctique.

Nonante pourcents de l’augmentation de la température causée par l’homme est jusqu’à présent absorbée par les océans. Là où la glace se réchauffe, la glace fond. Frank Pattyn déplace la frontière de la glace étape par étape. Celle-ci se déplace d’abord graduellement avant de faire un saut où de grands morceaux de glace continentale se détachent dans l’Ouest-Antarctique. C’est la simulation d’un point de basculement. MISI.

« L’Antarctique est à la fois une archive et un acteur du climat. »

« Voilà ce qu’il se passe quand le niveau de la mer augmente de 3,5 mètres. » Nous regardons une tache noire dentelée dans un paysage blanc. « Il y a 35 millions d’années, de la glace apparaissait en Antarctique », raconte M. Pattyn. « Entre-temps, l’Antarctique a à peine changé en 15 millions d’années. C’est l’endroit le plus transcendant sur Terre. L’espace y semble infini, intemporel et le bruit à peine présent. La glace recouvre des lacs d’eau douce qui sont barrés depuis des années. »

C’est ce qui attire tellement Frank Pattyn sur le continent : l’infini et les secrets encore cachés. « L’Antarctique est à la fois une archive et un acteur du climat. »

Un musée du climat contenu dans la glace

Au cœur du continent, où la plaque de glace fait trois kilomètres d’épaisseur, de minuscules bulles d’air renferment l’atmosphère d’il y a quelques millions d’années. La glace est le conservateur du musée climatique de la planète. Pour comprendre l’avenir du climat, les climatologues analysent ces bulles d’air du passé.

À Bruxelles, M. Pattyn doit seulement quitter son bureau et traverser le couloir pour pénétrer dans une partie de la mémoire terrestre. C’est moins spectaculaire que cela n’en a l’air. Dans une pièce où se trouve aussi la machine à café, bourdonnent une dizaine de congélateurs. Ils contiennent tous des carottes de glace.

« L’avantage de la glace », dit M. Pattyn alors qu’il ôte le couvercle d’un des congélateurs et soulève l’un des échantillons de glace emballé dans du plastique, « est qu’elle permet d’analyser aussi bien la température d’il y a des milliers d’années que la composition de l’atmosphère. » Il tient la glace à la lumière et nous nous laissons éblouir par l’univers des bulles d’air, tel un ciel étoilé givré sous une cloche de verre. Le temps se fige, littéralement.

Entre-temps, une course contre la montre est lancée sur les glaciers qui fondent. Chaque année, les glaciers des Alpes perdent trois pourcents de leur volume. Le graphique illustrant le dégel de 31 glaciers de référence suivis par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) depuis 1950, montre une même ligne abrupte. Pour éviter que la mémoire du climat ne fonde, des carottes de glace sont extraites des glaciers et transportées au cœur de l’Antarctique pour les conserver pendant des siècles. Elles sont alors enfermées dans un coffre-fort, le Ice Memory Project.

Les scientifiques doivent courir de plus en plus vite derrière la glace avant qu’elle ne disparaisse. Cet été, deux glaciers ont officieusement été déclarés morts. Ils sont un symbole pour toutes les rivières formées à travers la glace qui se sont évaporées dans le plus parfait anonymat.

Mort d’un glacier

Dans la famille de l’auteur islandais Andri Snaer Magnason, ils ont presque tous des noms qui renvoient à la neige. Andri Snaer signifie André Neige. Sa sœur s’appelle –traduction- Reine des neiges. La vie de sa famille est étroitement liée à celle des glaciers en Islande, et tout cela est dû à sa grand-mère aventurière. En 1956, elle était la première femme à avoir escaladé un glacier. Elle l’a fait aux côtés de son mari, comme voyage de noces. Il l’a abondamment photographiée sur les glaciers en légère pente et entaillés.

Les photos décoraient les murs de leur maison et s’enflammaient dans la mémoire de M. Magnason. Il a écrit une lettre à l’avenir cet été. C’était une lettre d’adieu à Okjokull, raccourci en Ok, le glacier qui n’est plus un glacier.

« Ok est le premier glacier qui perd son statut de glacier. Tous les glaciers en Islande connaîtront le même sort dans les deux cent années à venir. Ce monument sert à reconnaître que nous savons ce qu’il se passe et ce qu’il doit se passer. Vous êtes les seuls à savoir si on l’a fait. »

« Un glacier ne doit pas disparaître dans une vie humaine. »

Les mots sont immortalisés sur une plaque commémorative qui a été vissée aux rochers usés que le glacier ratatiné a laissés dans le paysage. Andri Snaer Magnason appelle le petit monument pour un glacier disparu aussi bien un signal d’alarme qu’une limite. Jusqu’ici et pas plus loin.

« Un paysage en mutation est normal pour les Islandais. Nous sommes habitués à ce que les montagnes ici soient plus jeunes que nous. L’activité volcanique fait que l’échelle temporelle humaine et géologique se confondent. Mais un glacier ne doit pas disparaître dans une vie humaine. Cette perte peut nous attrister, mais elle doit aussi nous réveiller. »

Tristesse et beauté

Les glaciers diminuent entre-temps plus vite que la science ne peut coller de définition sur le moment déterminant où un glacier arrête d’exister. « La glaciologie est une jeune science, apparue au milieu du dix-neuvième siècle », raconte le géographe et glaciologue Matthias Huss de l’Université technique de Zurich. « Nous ne pensions pas que nous devrions déclarer le stade terminal de notre propre sujet d’étude. »

Le 22 septembre 2019, M. Huss a enterré « son » glacier aux côtés de 250 sympathisants, scientifiques et écologistes. Depuis 2006, il note deux fois par an, en mai et en septembre, l’état du Pizol à l’Est de la Suisse. Il ne se passe pas une seule année sans qu’il n’enregistre une véritable perte de la masse glacière.

« Ce sont des temps extrêmement passionnants. Nous pouvons étudier sur place la dissolution des glaciers. »

Le grand tournant – et la raison pour laquelle on peut aussi officiellement barrer le Pizol de la liste des glaciers- a eu lieu il y a deux ans. Non seulement le glacier fondait, mais il se brisait également. « Il se compose maintenant de cinq surfaces de glaces isolées. Nous avons décidé de ne plus l’appeler glacier. »

Que signifie cette perte ? Il hésite. Et choisit de diviser sa réponse entre l’homme et le scientifique qu’il est.

« En tant qu’homme, cela me rend triste. C’est une merveille de la nature qui disparaît à cause de notre action. Je m’étais attaché à mon glacier. » En tant que scientifique, il voit aussi à travers la beauté une chance unique de rassembler et d’affûter des connaissances. « Ce sont des temps extrêmement passionnants. Nous pouvons étudier sur place la dissolution des glaciers. »

BELGA/AFP

Symbole d’une importance cruciale

L’ensemble des glaciers dans le monde est appelé troisième pôle. Leur volume diminue partout. Ce n’est pas seulement un phénomène naturel particulier qui s’efface, c’est surtout un réservoir d’eau vital qui s’assèche. Tout comme dans le domaine arctique, la température augmente deux fois aussi vite dans les régions à plus haute altitude.

La physique derrière le phénomène s’appelle l’effet albédo. Là où le blanc de la neige et de la glace reflète le rayonnement, la roche à nu absorbe la chaleur. La température mondiale a en moyenne augmenté d’1,1 degré depuis 1750. Dans la région du pôle Nord, de l’Himalaya et d’autres régions montagneuses, la limite dite « sûre » d’1,5 degrés est déjà dépassée.

« 1,6 milliard de personnes dépendent directement de l’eau de fonte des glaciers. »

Matthias Huss acquiesce. « Nous sommes maintenant à 1,8 degrés. Sans politique climatique ciblée et forcée, nous aurons perdu deux tiers des glaciers dans les Alpes en 2100. Même chose pour l’Himalaya. Mais il y a une différence fondamentale. Nous perdons une montagne symbolique. Les sommets blancs. Cela aura des effets sur la gestion des eaux en Europe, mais ce n’est rien en comparaison avec l’impact de la fonte des glaciers dans les Andes ou l’Himalaya. Là-bas, la disparition des glaciers est une question de vie ou de mort. 1,6 milliard de personnes dépendent là-bas de l’eau de fonte des glaciers. »

Village qui disparaît

Cela fait déjà vingt ans que le sol s’effrite sous les pieds des 380 habitants, principalement des membres des Yupik, issus de Newtok dans la partie sud de l’Alaska. Les maisons se sont effondrées, des réservoirs à combustibles vacillent au-dessus des cratères récemment creusés, la décharge s’en est allée avec l’eau de lavage de la rivière « de Ninglik ».

La réalité de l’instabilité concorde avec les mesures de température d’il y a trente ans dont Vladimir Romanovsky dispose en tant que professeur de géophysique à l’université de Fairbanks. En 35 ans, la température souterraine à un mètre de profondeur a augmenté de cinq degrés.

Le dégel du permafrost est la boîte noire du changement climatique. Le sol gelé contient des restes de plantes qui ont emmagasiné du carbone il y a des siècles. Les scientifiques estiment que le permafrost contient deux fois plus de carbone que l’homme n’en a entre-temps relâché dans l’atmosphère.

« On estime que le permafrost qui fond sera responsable d’un quart des émissions à l’horizon 2100 », raconte Jorien Vonk de l’université d’Amsterdam, qui explore des sols de permafrost dans l’Est de la Sibérie et dans l’Ouest du Canada. « C’est un effet en cascade : plus il fait chaud, plus il va fondre, plus il y aura d’émissions. Mais l’inverse est également vrai : si nous réduisons maintenant drastiquement les émissions, la température augmentera moins et la fonte sera moins importante. »

Cela n’a plus d’importance pour le village de Newtok. Tout indique qu’il sera englouti dans les prochaines années par la même rivière qui était sa voie de communication fondamentale. Le déménagement vers un nouveau village, quelque douze kilomètres plus loin sur un sol volcanique davantage surélevé, a commencé.

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« Tout est devenu imprévisible » 

Lors du premier sommet pour le climat des indigènes arctiques, qui s’est tenu en juin dernier à Fort Yukon, Walter Peter, un chasseur gnich’in, a énuméré les changements quotidiens dont il est le témoin dans sa vie. « Une mort massive de saumons, un changement dans les schémas migratoires des oies, des élans infectés par les tiques, des élans malades, un glace non fiable. »

Il approfondit cette dernière notion. « Autrefois, je ne connaissais personne qui tombe à travers la glace. Nous avons grandi avec la glace, nous connaissons la glace, nous lisons la glace comme d’autres lisent des livres. Cette année, beaucoup d’hommes sont tombés à travers la glace. » Il se tait un instant. « L’un d’entre eux a perdu ses deux jambes. » Et soudain, il a résumé la vie à la lisière du changement climatique par cette seule formule qui revient dans tous les témoignages : « Tout est devenu imprévisible ».

Celui qui vit avec et sur la glace, connaît déjà le prix du réchauffement climatique : renoncer à la prévisibilité des saisons et s’adapter autant que possible à une incertitude croissante.

De prairie à lac

Les records s’enchaînent dans et autour du pôle Nord. La banquise diminue et s’amincit. Le mois de juillet 2019 est le mois le plus chaud jamais enregistré depuis les mesures en Alaska. Des feux de forêt font rage en Sibérie et en Alaska. Sur la presqu’île de Yamal, le permafrost qui fond provoque une déchirure dans la terre et laisse des cratères larges de plusieurs mètres.

Ce sont des événements exceptionnels qui confirment la règle du changement invasif et mettent sous pression des modes de vie et des écosystèmes.

« Depuis 2005, les habitants parlent des grands changements. »

Le lien entre réchauffement et catastrophe est profondément inscrit dans la tradition et culture des habitants de Sacha, la plus grande république autonome de Russie. Selon une vieille prédiction, les Sacha vont s’éteindre si la glace de l’océan Glacial arctique disparaît. Quarante pourcents de leur territoire se trouve au-dessus du cercle polaire arctique et est saturé de grands morceaux de glace. Lorsqu’ils fondent, les parois des collines s’érodent et des lacs se forment là où il y avait des prairies. Ici aussi, l’eau gagne du terrain sur les terres fertiles.

« Depuis 2005, les habitants parlent des grands changements », raconte l’anthropologue américaine Susan Crate, qui suit depuis près de trente ans les Sacha comme peuple des steppes. « Il y a plus de cas de grippe, des scarabées inconnus gangrènent les bois. La population parle souvent du nouveau vent horrible, un vent qui renverse les poteaux téléphoniques, emporte des toits. Il est de plus en plus difficile de conserver la vie qu’ils avaient. »

Fraises

Entre-temps, s’ouvrent littéralement d’autres possibilités. Le dégel et l’éclatement de la terre révèlent des cadavres de mammouths. C’est un nouveau commerce lucratif. L’ivoire des défenses de mammouth est surtout très recherché en Chine.

Ailleurs aussi, on fait de l’œil à l’extraction de richesses dans des sols jusqu’à présent inaccessibles. Au Groenland, cinquante permis ont déjà été distribués à des investisseurs étrangers afin de déterrer les plus grandes réserves d’uranium du monde et les terres rares.

« L’homme s’adapte, pour autant que c’est possible. »

Les Sacha connaissent des histoires transmises de génération en génération à ce sujet. La chasse aux animaux disparus – comme les mammouths – est un désastre. Mais leurs histoires ne disent rien de la culture des sols dégelés. Et donc Antaloly Sleptsov, qui a conduit des chevaux toute sa vie, a planté pour la première fois cette année des pommes de terre et des fraises. Il espère une bonne récolte. « L’homme s’adapte », raconte Mme Crate. « Pour autant que c’est possible. »

Traduit du néerlandais par Geneviève Debroux

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Over de auteur

  • Klimaat en sociaalecologische transitie

    Tine Hens is historica, journaliste en auteur van Het klein verzet (Epo, 2015), het verhaal van mensen die van Griekenland tot Denemarken in hun eigen wijk of stad, of met hun eigen b

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