La Chine resserre son emprise sur Hong Kong

Alors que Londres fait tout pour protéger ses intérêts économiques, la Chine, dirigée d’une main de fer par Xi Jinping, semble resserrer son emprise sur Hong Kong. Le caractère unique de l’ancienne colonie britannique serait-il en danger ?

  • © Sam Bekemans Manifestations dans les rues de Hong Kong après la disparition de Lee Bo. © Sam Bekemans
  • (CC BY-NC-ND 2.0)​ « David Cameron reçoit Xi Jinping au 10 Downing Street, octobre 2015. » (CC BY-NC-ND 2.0)​
  • (cc-pd-1.0) Leung Chun-ying, chef du gouvernement de Hong Kong. (cc-pd-1.0)
  • VoA (cc-pd-1.0) « Après toutes ces manifestations, le gouvernement central s’est retrouvé face à un problème », raconte M. Chan. VoA (cc-pd-1.0)
  • © Sam Bekemans Des milliers de Hongkongais ont brandi leur parapluie en signe de protestation contre l’immixtion chinoise dans les affaires de l’île. © Sam Bekemans
  • © Sam Bekemans Université de Hong Kong © Sam Bekemans

Tout a commencé avec la mystérieuse disparition d’un libraire. Lee bo, un homme de 65 ans spécialisé dans la vente de livre prohibés en Chine, a été pour la dernière fois aperçu le 30 décembre dans un entrepôt de sa compagnie. Ce soir-là, sa femme a reçu un coup de fil. « J’aide les autorités chinoises dans le cadre d’une enquête. Je ne rentrerai pas dans les prochains jours, ne t’inquiète pas. »

Mme Choi s’est rendue au poste de police deux jours plus tard. Cette histoire ne tenait pas debout. Pourquoi son mari avait-il téléphoné depuis un numéro chinois inconnu ? Pourquoi avait-il laissé chez lui son visa pour la Chine ? Pourquoi lui avait-il parlé en mandarin, la langue de Pékin ? M. Lee n’était pas non plus le premier libraire à disparaître. En automne dernier, quatre de ses collègues avaient déjà disparu : trois pendant un séjour au Sud de la Chine et un lors d’un voyage en Thaïlande.

Un hâvre de paix

« Quel danger pouvons- nous bien courir en restant à Hong Kong ? »

Ce genre de disparitions a lieu chaque jour en Chine. Une personne qui vend des livres sur les liaisons secrètes des apparatchiks chinois – comme le faisait Lee Bo – sait que ses jours sont comptés. Mais il s’agit de Hong Kong, la ville où les manifestations font désormais partie des mœurs et où les nombreux dissidents chinois peuvent trouver refuge. La femme de M. Lee s’est exprimée dans les médias locaux : « Nous avons toujours été prudents ces dernières années. Nous n’osions pas mettre les pieds en Chine…Il disait toujours “Quel danger pouvons-nous bien courir en restant à Hong Kong ? Il y a tellement de gens en rue, comment veux-tu qu’ils nous attrappent ?” »

Un dirigeant fort

Le statut particulier de Hong Kong est le résultat de l’extraordinaire clairvoyance de Deng Xiaoping, surnommé le petit timonier, qui a fait entrer la Chine dans la modernité. M. Deng pensait qu’il faudrait encore plusieurs décennies avant que la Chine ne puisse se mesurer à Hong Kong sur le plan économique. La Chine devait donc travailler dur pendant cinquante ans pour rattraper son retard. Et, pendant ces cinquante ans, de la décolonisation britannique en 1997 à l’ultime réunification avec la Chine prévue en 2047, Hong Kong resterait un État semi-autonome.

Même Deng n’avait pas su prévoir la fulgurante croissance de la Chine.

Les principes de liberté d’expression et de liberté de la presse sont garantis par l’article 27 de la Constitution hongkongaise. Il s’agit de valeurs fondamentales dans l’ancienne colonie britannique : grâce à elles, des centaines d’habitants de l’île peuvent commémorer chaque année la tragédie de Tien An Men. Et c’est grâce à ces principes fondamentaux que des étudiants hongkongais ont pu organiser en 2014 la révolution des parapluies pour défendre la démocratie.

Même Deng n’avait pas prévu la fulgurante croissance de la Chine mais l’influence grandissante du pays dans l’économie mondiale menace aujourd’hui l’avenir du hâvre de paix hongkongais.

Le libraire porté disparu

Le libraire Lee Bo a depuis fait savoir qu’il se trouvait bien en Chine continentale. Lorsque la police locale a contacté ses collègues chinois, une réponse devait, selon le protocole, leur parvenir dans les 14 jours. C’est après 17 jours de doute et de spéculation que la police hongkongaise a enfin reçu des nouvelles de Chine le 18 janvier: « Lee Bo se trouve en Chine continentale ». Pas un mot de plus.

Dans une lettre adressée aux médias locaux, M. Lee déclare aider les autorités chinoises dans le cadre d’une enquête. Même si l’écriture est bel et bien celle du libraire, de nombreuses questions restent sans réponse. « Peu importe ce qu’il fait en Chine », explique Johannes Chan, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Hong Kong (HKU). « Ce qui importe est comment il s’est retrouvé là-bas. Son départ du territoire ne figure sur aucun registre des douanes. S’il a en effet été enlevé, la situation est grandement inquiétante. Hong Kong est supposé être un lieu sûr pour les dissidents et les activistes. Ces faits donnent ici l’impression qu’un ministère chinois opère à travers les frontières… »

La disparition de Lee Bo met en lumière une grande faiblesse de la Constitution. Simon Young, avocat et professeur de droit à la HKU, explique : « Il n’existe aucun cadre légal clair régissant la présence d’agents chinois sur l’île de Hongkong. Nous laissons de nombreux fonctionnaires et agents chinois travailler ici, notamment pour les questions relatives à la Défense, aux Affaires intérieures… Mais dans quelles mesures ces agents peuvent-ils participer à des enquêtes portant sur le non-respect de la loi chinoise à Hong Kong ? Cela fait-il partie de leur travail ? Pouvons-nous tolérer de tels comportements ? »

Cette disparition ne suscite pas partout autant d’inquiétude. Le professeur Fu Hualing, doyen de la faculté de droit de la HKU, reste pour sa part optimiste : « Il s’agit peut-être là de l’œuvre d’un gouvernement local qui aurait essayé de rendre service au parti. Les nombreuses tentatives du gouvernement central de minimiser la gravité des événements au moyen d’une série d’excuses montre que l’État chinois respecte malgré tout encore l’autonomie de Hong Kong. » Le professeur Chan, de son côté, ne voit là rien de positif : « Auparavant, les autorités chinoises ne se seraient jamais mis en tête de mener des actions à Hongkong. Mais aujourd’hui, ils mènent comme si de rien n’était des opérations sur notre sol. Les choses ont changé. »

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« David Cameron reçoit Xi Jinping au 10 Downing Street, octobre 2015. »

Un ordre nouveau

La disparition de Lee Bo ne fait qu’éroder davantage la confiance des Hongkongais dans leurs liens fragiles avec la Chine. La balance penchait encore très clairement vers le Royaume-Uni lorsque Mme Thatcher et M. Deng ont conclu l’accord de rétrocession. Depuis, la situation s’est inversée. En automne dernier, George Osborne, bras droit de David Cameron, a menait ainsi avec succès une mission économique en Chine.

« La mainmise de la Chine sur Hong Kong ne cesse de s’accélérer. »

Quelques semaines plus tard, Xi Jinping s’est vu dérouler le tapis rouge lors de sa visite au Palais de Buckingham. Il a également pu prononcer un discours devant les deux chambres parlementaires britanniques, ce qui est tout à fait exceptionnel pour un chef d’État étranger. Au vu du resserrement des liens sino-britanniques, nul ne doute que l’engagement du Royaume-Uni à Hong Kong a des limites. Les dirigeants britanniques y réfléchiront ainsi à deux fois avant de critiquer ouvertement la Chine.

Face aux incertitudes entourant les garanties britanniques, la population hongkongaise craint que la Chine ne respecte pas les clauses de l’accord de rétrocession. Les cinquante ans de transition semblent n’être qu’une période artificielle, bientôt dépassée par la réalité.

« Nous avons observé une influence croissante de la Chine à Hong Kong sous le gouvernement actuel. Tout le monde se demande comment l’intégration de Hong Kong va se passer. Selon l’article 159 de notre Constitution, il n’existe que deux scénarios possibles : ou bien le gouvernement hongkongais négociera en détail les termes de l’intégration de Hong Kong avec le gouvernement chinois ; ou bien notre île se verra imposer une nouvelle Constitution dictée par Pékin. Nous sommes évidemment davantage en faveur du premier scénario, mais le régime actuel laisse pressentir une décision unilatérale de Pékin. », explique le professeur Young.

Des médias soumis à la censure

« Je ne pense pas qu’un plan défini existe pour les prochaines années », déclare Ivan Choy, lecteur à l’Université chinoise de Hong Kong. « Mais nous observons en effet une augmentation progressive de l’influence chinoise. De plus en plus de citoyens exhortent les politiques à davantage de transparence. Le chef de gouvernement, Leung Chun-ying, doit par exemple remettre plus régulièrement des rapports concernant les affaires courantes. Nous remarquons également un intérêt énorme de la part des investisseurs chinois. »

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Leung Chun-ying, chef du gouvernement de Hong Kong.

Les Hongkongais voient bien évidemment d’un mauvais œil les investissements chinois. En décembre 2015, on annonçait le rachat du quotidien « South China Morning Post » par le géant chinois de l’e-commerce, « Alibaba ». Maintenant que ce quotidien, un des rares journaux anglophones de Hong Kong est entre les mains d’une entreprise soumise à la censure de Pékin, nombre de lecteurs s’inquiètent – à juste titre – de voir perdre ce journal sa liberté éditoriale.

Le Roi Arthur vs. les étudiants

Après la liberté presse, c’est aujourd’hui la liberté académique qui est mise en péril. Fin 2014, des dizaines de milliers de Hongkongais ont manifesté contre l’influence grandissante de Pékin. Ces manifestations sont connues dans la presse sous le nom de « révolution des parapluies ». Assez ironiquement, ces actions n’ont fait que provoquer une intervention musclée de la part du gouvernement central.

« Après ces manifestations, le gouvernement central s’est retrouvé face à un problème . Comment cela avait-il pu arriver ? », raconte M. Chan. Le gouvernement chinois a souligné certaines menaces. « Le rôle de l’enseignement supérieur a été remis en question. Les manifestations étaient menées par des étudiants, il était donc nécessaire de surveiller davantage les universités. Nos universités ont depuis annoncé plusieurs nominations à des hauts postes, qui ont été qualifiées de politiques. »

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« Après ces manifestations, le gouvernement central s’est retrouvé face à un problème », raconte M. Chan.

La nomination la plus récente et la plus controversée remonte au Nouvel An. Leung Chun-ying, qui, en sa qualité de gouverneur d’Hongkong, est recteur de toutes les universités de l’île, a nommé Arthur Li au poste de président du conseil d’administration de la HKU. Le « roi Arthur » a été à de nombreuses reprises vivement critiqué pour ses commentaires grossiers et son mépris à l’égard des étudiants activistes. Il a aussi été l’un des grands détracteurs des manifestations de 2014 : à l’époque, il avait comparé les étudiants à aux gardes rouges de Mao.

Des pétitions et des votes organisés au sein des universités ont montré que « plus de 90% de la communauté universitaire s’oppose résolument à la nomination de M. Li. Mais le gouverneur a fait fi de ces objections. Cette attitude fait penser aux secrétaires du parti communiste qui dirigent les universités du pays au nom du gouvernement », remarque Mak Ting-wing, membre du Alumni Concern Group.

Une vengeance politique

Johannes Chan compare également la situation à celle de la Chine : « Ces nominations récompensaient avant certains accomplissements mais il s’agit aujourd’hui de simples nominations politiques accordées à des personnes sans expérience, sans qualification ou présentant un passé assez douteux. Il semble que nous nous dirigions vers le système chinois, où la confiance idéologique prime sur tout. »

La nomination d’Arthur Li est particulièrement difficile à accepter pour M. Chan. En effet, M. Chan était le candidat pressenti pour le poste de vice-doyen de la HKU mais Arthur Li a usé de son influence pour le discréditer, et M. Chan n’a pas obtenu ledit poste. Aucune explication n’a été fournie après le rejet de la candidature de M. Chan mais nul n’ignore qu’il est un fervent défenseur de la démocratie. « Cette manœuvre vise à dissuader les autres membres des universités à s’engager dans l’activisme politique », assure Joe Yau de la Scholars’ Alliance for Academic Freedom. Selon Fung Ka-keung, membre du Professional Teachers’ Union, « il s’agit clairement d’une façon de faire payer à la HKU le rôle qu’elle a joué dans la révolte des parapluies. »

Des élections attendues

Les relations entre la Chine et Hong Kong arrivent à un tournant : la question est de savoir si Hong Kong parviendra à conserver son statut particulier et, si oui, pendant combien de temps encore. Dans ce contexte, les élections de 2017 sont pleines de promesses. Même si le nouveau gouverneur ne sera qu’une autre marionnette impuissante choisie par des hommes d’affaires proches de Pékin, il ne peut être pire que Leung Chun-ying, le gouverneur actuel : M. Leung a fait l’objet de mépris à cause de son incapacité à réagir correctement aux inquiétudes des habitants de l’île.

« Un gouverneur tel que M. Leung crée une polarisation de la société », explique Ivan Choy. « Par exemple, ses critiques dirigées à l’encontre d’un journal pro-démocratique publié par des étudiants et ses campagnes de diffamation visant certains parlementaires en faveur de la démocratie ont pour seul effet d’exacerber la lutte sociale. D’après M. Young, le prochain gouverneur sera plus modéré. « Pékin sait pertinemment qu’une personnalité comme M. Leung ne fait qu’empirer la situation. Il ne joue pas bien son rôle de gouverneur, ce qui n’arrange pas non plus la Chine. »

© Sam Bekemans

Des milliers de Hongkongais ont brandi leur parapluie en signe de protestation contre l’immixtion chinoise dans les affaires de l’île.

Une lueur d’espoir subsiste malgré tout. « La révolte des parapluies était un bon signe. La jeunesse manque peut-être d’expérience mais elle ne reste pas indifférente à ce qui se passe. Il n’y a rien de pire que l’indifférence face à de tels événements. En Chine, les disparitions comme celle de Lee Bo font tellement partie du quotidien que le peuple chinois n’y fait plus attention. Si cela se produisait à Hong kong, ce serait la fin. Heureusement, ce n’est pas admis ici, et les citoyens continuent de se soulever contre l’oppression », explique M. Chan.

Article traduit du néerlandais par Salomé Laviolette.

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