« J’ai pardonné mon exciseuse. Elle pensait bien faire. »

« Les hommes craignent de devenir impuissants si jamais leur pénis entre en contact avec un clitoris. » Madina Daff Bocoum, une activiste malienne, travaille depuis 1997 pour Plan International. Elle coordonne depuis 2000 des campagnes contre l’excision des femmes au Mali. Elle a elle-même été infibulée. « Ma mère voulait ce qu’il y avait de mieux pour moi. Elle pensait que c’était la seule façon d’élever une fille chaste. »

  • © Plan International On utilise parfois une lame de rasoir, un poignard ou un morceau de verre. © Plan International
  • © Plan International Madina essaie de convaincre les femmes au pays des Dogons dans le village d’Ibi. © Plan International
  • © Plan International « Je lutterai jusqu’à ma mort, mais je ne juge personne. » (Madina Bocoum) © Plan International
  • © Plan International « Je les ai toutes les deux pardonnées. Elles ne voulaient que le meilleur pour moi. » (Madina Bocoum) © Plan International
  • © Plan International Koflabé rejette l’excision des femmes, en présence de Madina, du préfet et du maire. © Plan International

Alors qu’elle n’était qu’une enfant, Madina a subi une « infibulation », c’est-à-dire la pire forme d’excision. La procédure consiste à retirer totalement ou partiellement le clitoris et les petites lèvres, ce après quoi les grandes lèvres sont cousues, et le restent jusqu’à la nuit de noces de la jeune fille. Le 6 février est la Journée internationale de lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF), ou, en d’autres mots, contre l’excision.

Certains pensent que les bébés meurent si leur tête effleure le clitoris lors de l’accouchement.

Madina Bocoum : Cela fait 16 ans que je lutte contre l’excision et je continuerai le combat jusqu’à ma mort. Beaucoup de choses ont heureusement changé au Mali. Lorsque j’ai commencé mon combat, il était impossible de remettre en question l’excision. Aujourd’hui, même les maires donnent de leur temps et fournissent des fonds pour soutenir notre lutte.

Auparavant, 98 % des femmes entre 15 et 49 ans étaient excisées au Mali. Après des années de lutte, nous en sommes encore aujourd’hui à 85 %. C’est tout de même un grand pas en avant. Par le passé, des centaines de jeunes enfants étaient emmenées en même temps pour être excisées, mais il s’agit aujourd’hui d’un choix fait par la famille et elle seulement.

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« Je lutterai jusqu’à ma mort, mais je ne juge personne. » (Madina Bocoum)

Vous dites que 85 % des femmes maliennes sont aujourd’hui encore excisées. Pourquoi leur nombre ne baisse-t-il pas plus rapidement ?

Madina Bocoum : C’est surtout dû à des superstitions très ancrées. En 2010, Plan International a mené une étude sur les causes socioculturelles attachées à l’excision. Il en est ressorti que le clitoris est perçu comme un organe maléfique, une chose qui n’apporte que du malheur. Certains pensent que les bébés meurent si leur tête effleure le clitoris lors de l’accouchement.

D’autres sont convaincus que les jeunes filles ne pourront jamais devenir femmes et resteront toujours hommes-femmes si elles ne sont pas excisées. Ainsi, l’idée qu’une femme non excisée puisse devenir mère leur semble tout à fait inconcevable. Les hommes craignent également de devenir impuissants si jamais leur pénis entre en contact avec un clitoris. Ce genre de croyances sont répandues, car l’étude couvre toutes les régions du Mali où Plan est actif.

Une pratique vieille de plusieurs milliers d’années ne peut pas cesser en quelques années seulement.

Madina Bocoum : Non, et les gens doivent en être conscients. Cela fait seize ans que je lutte contre l’excision.

La loi malienne interdit-elle l’excision ?

Madina Bocoum : Non. Et pourtant, le Mali a signé toutes les conventions internationales qui vont dans ce sens. Les autorités maliennes sensibilisent toutefois la population aux risques sanitaires liés à l’excision. C’est une approche intelligente. Chez Plan, la campagne contre l’excision n’est d’ailleurs que le troisième volet d’un projet portant sur la santé reproductive (prévention contre les MST, permettre des accouchements en toute sécurité, etc.) lancé précédemment.

Dans un souci de conscientisation de la population, Plan s’est également concentré sur les complications médicales. Une personne excisée peut se vider de son sang, faire un choc, développer des infections. Parfois, le couteau utilisé est simplement enroulé dans chiffon puis placé dans une gourde ou dans le trou d’un mur.

Une loi interdisant l’excision est nécessaire, c’est évident. Il est cependant primordial d’obtenir d’abord le soutien de la population. Les 74 villages où Plan est actif ont maintenant fait des déclarations publiques, signé des conventions et réellement abandonné l’excision. Notre approche participative inspire les pays voisins qui, eux, ont légiféré sur la question, mais peinent à mettre fin à cette pratique sur le terrain.

Les villages voisins nuisent parfois à votre travail…

Madina Bocoum : Oui, cela fait aussi partie de notre travail : nous devons déterminer quel village influence les communautés au sein desquelles Plan est actif. Nous essayons de créer des liens entre eux en envoyant des villageois convaincus ou en nouant des liens d’amitié avec eux. Auparavant, il arrivait qu’un village nous dise : « Vous ne pourrez dorénavant plus mettre les pieds dans notre marché, et nous ne pourrez plus vous plus marier avec nos filles et nos fils. »

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Koflabé rejette l’excision des femmes, en présence de Madina, du préfet et du maire.

J’imagine que votre discours sur les mutilations génitales ne doit pas toujours être bien accueilli…

Mes menstruations avaient beaucoup de mal à s’écouler et j’avais de terribles maux de ventre.

Madina Bocoum : Nous ne faisons pas seulement de la sensibilisation en parlant face à face avec les gens, mais aussi en passant par des radios communautaires. Il est arrivé, surtout au début, que des personnes nous appellent pour nous engueuler. Ils nous disaient que nous n’avions aucune éducation et que nous devrions avoir honte de dire des sottises à la radio.

Nous évitons de toute façon de parler de mutilations génitales. Cela ne veut pas dire que tout doit rester dans le non-dit. Il est juste important de donner un nom à l’enfant, de bien dire que l’on parle des petites lèvres, du clitoris, etc. Aujourd’hui, ce sont davantage de questions et moins de reproches que nous recevons.

Bien trop peu de Maliennes font par exemple le lien entre les douleurs dont elles souffrent à l’âge adulte et l’excision qu’elles ont subie des années plus tôt.

C’est également votre histoire, n’est-ce pas ? Vous avez subi une infibulation lorsque vous étiez enfant…

Madina Bocoum : Lorsque j’avais mes règles, je devais rester à la maison au lieu d’aller à l’école, car mes maux de ventre étaient insupportables. Mes menstruations avaient beaucoup de mal à s’écouler et j’avais terriblement mal au ventre. Tout le monde me disait que c’était normal. Les règles étaient douloureuses, c’était comme ça. Jusqu’à ce que je m’entende dire lors d’une consultation que c’était peut-être dû à mon excision.

Ce professionnel de la santé était-il un étranger ?

Madina Bocoum : Non ! Nous n’avons pas dû attendre qu’un étranger vienne nous avertir des graves risques liés à l’excision. Des actions contre l’excision avaient déjà été entreprises de mon temps, mais pas à une si grande échelle. La première femme à dénoncer cette pratique était une parlementaire élue du temps de l’indépendance, mais elle n’a pas reçu beaucoup de soutien.

Ensuite, l’Union nationale des femmes du Mali a brandi la hache de guerre, mais leur lutte est morte dans l’œuf à cause des politiques, des dirigeants religieux et des communautés qui n’en voyaient pas l’intérêt.

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Madina essaie de convaincre les femmes au pays des Dogons dans le village d’Ibi.

Les femmes non excisées sont-elles rejetées par la communauté ?

Madina Bocoum : Nombreux sont ceux qui pensent que les femmes non excisées ne peuvent être belles ou qu’elles ne trouveront jamais un mari. Et bien, nous avons interrogé de jeunes hommes et, selon eux, l’excision des femmes n’est pas nécessaire.

L’excision n’est pas une obligation religieuse pour les musulmans.

Les djihadistes actifs dans le Nord du Mali compliquent-ils votre travail ?

Madina Bocoum : Je n’ai jamais travaillé dans le Nord du Mali. L’excision y est d’ailleurs moins répandue que dans le Sud. L’excision des femmes n’a rien à voir avec la religion, contrairement à ce que de nombreux Maliens ont longtemps pensé.

C’est notamment pour cela que Plan, aidé par d’autres acteurs, a organisé à deux reprises un grand forum durant lequel des représentants religieux du Mali et de pays voisins ont déclaré publiquement que le Coran ne mentionne nulle part l’excision.

Il en est peut-être question dans les hadiths, les livres consacrés aux actes de Mahomet et à sa vie.

Madina Bocoum : Certains l’ont en effet mentionné. Mais les hadiths ne sont pas le Coran. L’excision n’est aucunement une obligation religieuse pour les musulmans, un point c’est tout.

Cette pratique ne disparaîtra-t-elle pas d’elle-même grâce à l’urbanisation et au rajeunissement de la population ?

Madina Bocoum : Je pense que l’excision disparaîtra, mais je ne vais pas attendre les bras croisés que cela arrive. Je continuerai à me battre tant que des gens continueront à pratiquer l’excision par ignorance, par méconnaissance des risques de complications ou pour se plier à la volonté d’Allah.

En voulez-vous toujours à la femme qui vous a excisée ?

Madina Bocoum : Si j’en veux toujours à ma mère, vous voulez dire ? Car, au fond, c’est elle qui m’a emmenée chez l’exciseuse. Je les ai toutes les deux pardonnées. Ma mère voulait ce qu’il y a de meilleur pour moi. Elle pensait que c’était la seule façon d’élever une fille chaste, une fille qui ne courrait pas après les garçons, une fille belle et pure.

Je sais pourquoi des parents font exciser leur fille, même si leurs raisons ne tiennent pas la route. Je m’oppose aux défenseurs de l’excision, mais je ne juge personne.

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« Je les ai toutes les deux pardonnées. Elles ne voulaient que le meilleur pour moi. » (Madina Bocoum)

Ne rencontrez-vous pas de problèmes avec les exciseuses ? Car, après tout, vous vous attaquez à leur gagne-pain…

Les gynécologues belges ne savent pas toujours comment se comporter avec des femmes excisées.

Madina Bocoum : Non, nous essayons qu’elles nous rejoignent, mais vous abordez là un point important. À l’origine, Plan essayait d’inciter les exciseuses à changer de métier et leur proposait d’autres activités génératrices de revenus.

Après un an, elles transmettaient leur couteau à leur fille ou à leur belle-fille, en leur assurant qu’elles aussi recevraient de l’argent si elles remettaient à leur tour le couteau à Plan. Ce n’était donc pas une solution.

Les exciseuses ne sont pas vraiment intéressées par l’argent, mais plutôt par le statut social attaché à la fonction qu’elles ont généralement hérité de leur mère. Les exciseuses sont des femmes puissantes, vous savez. Elles ont vu toutes les femmes du village nues et connaissent leurs secrets les plus intimes. On les appelle pour les accouchements ou lorsqu’une femme rencontre des problèmes dans la chambre à coucher.

Je connais un chef de village qui n’autorisait la présence que d’une seule femme lors de ses réunions : l’exciseuse du village. Si nous voulons que les exciseuses soient de notre côté, nous devons leur donner la possibilité de se trouver un nouveau rôle. Elles peuvent par exemple se reconvertir en sages-femmes.

Avez-vous eu connaissance de cas d’excision illégale en Belgique ?

Madina Bocoum : J’ai rencontré l’organisation belge GAMS, qui combat l’excision. Aucun de ses membres n’a encore rencontré des exciseuses sur le sol belge, mais des bruits courent. GAMS essaie de souligner que l’excision est interdite par la loi en Belgique, et ce même si l’excision a lieu lors d’un court séjour dans son pays d’origine.

Les gynécologues belges ne savent pas toujours comment se comporter avec à des femmes excisées. Ainsi, un membre de GAMS m’a raconté que son médecin était devenu tout rouge lors de son accouchement. S’il avait su ce qu’était une infibulation, il n’aurait peut-être pas dû recourir à une césarienne.

Article traduit du néerlandais par Salomé Laviolette.

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